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Full text of "Physionomies De Saints par Ernest Hello"

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PHÍSIONOMIES DE SAINTS 



DU HEME AUTEUR 


L'Homms. — La eíe, la science , l'art . — Ouvrage précédé 
d une iuLroducM on par M. llenri Lasserre. 8* édition. 1 volume 
in 16 3 fr. 50 

Le Slécle. — Les hommes et les idées. — Préface do 
M. Henri Lasserre. 3* édition. 1 volume in-16 .... 3 fr. 50 

Paroles de Díeu. — ftéllexíons sur quelques textos sacrés. 
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nest Helio. Nouvelle édition. 1 volume in-16 3 fr. 50 

PníLosoruiE ex Atuéisme. — Nouvelle édition. 1 volume 
in-16 3 fr. 50 


ÉH1LE CUllH EX C J « 


IMPRIMBEIK DK LAGN T 


PHYSIONOMIES 


SAINT S 

PAH 


Ernest HELLO 



PARIS 

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE 

PERRIN ET C«, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35 , QU AI DES GRANDS-AüGüSTINS, 35 

1907 


Tous droits róservés, 


DÉCLARATION DE L’AUTEUft 


Nous déclarons, pour nous conformer aux dé- 
crets d’Urbain VIII en date du i3 mars 1625 , du 
5 juin i63i, du 5 juillet i634, concernant la cano- 
nisation des Saints et la béatification des Bien he u- 
reux, que nous ne prétendons donner á aucun des 
faits ou des mots contenus dans cet ouvrage plus 
d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en don- 
nera l’Eglise catholique, á laquelle nous nous fai- 
sons gloire d’étre trés-humblement soumis. 


Ernest Hello. 


(RECAP) 



MAY 131909 246659 


PRÉFACE 


Ce siécle est un combat, un iracas, un éclai, 
un tumulte* 

Souffrez que je vous présente en ce momenl 
quelques hommes pacifiques. Car il y en eut ; a 
regarder le monde, on esttout prés de s’en éton- 
ner. II y eut des Pacifiques. Parmi eux plusieurs 
ont re$u une dénomination singuliére, officielle, et 
s’appellent des Saints. 

Des Saints ! Souffrez que je vous arréle un íns- 
tant sur ce mot. Des Saints ! Oubliez les hommes 
dans le sens oú il le faut pour vous souve nir de 
l’homme. Souvenez-vous de vous-méme. Regar- 
dez votre ablme. Pour qu’un homme devienne un 
Saint, songez á ce qu’il faut qu’il se passe. Pour- 
tant ce fait s’est accompli. S’il s’était accompli une 
seule fois, Pattention serait peut-étre plus facile- 
ment fixée sur lui. Mais il est arrivé souvent. Sou- 
vent! quel mot pour une telle chose! Et on peut 
dire des Saints comme des astres ! Assiduiiate 


VIII 


PRÉFACE 


viluerunt. Une des grandes erreurs da monde 
consiste á se figurer les Saints comme des étres 
complétement étrangers á rHumanité, comme des 
figures de cire, toutes coulées dans le méme 
moule. C’est contre cette erreur que j’ai voulu 
particuliérement lutter. 

Le monde surnaturel, comme le monde naturel, 
contient l’unité dans la varié té, et tel est le sens 
du mot : Univers. 

Les Elus différent en intelligence, en aptitudes, 
en vocation. lis ont des dons différents, des grá- 
ces différentes. Et pourtant une ressemblance in- 
vincible réside au fond de ces différences énor- 
mes. lis portent tousune certaine marque, la mar- 
que du méme Dieu. Leurs vies, prodigieusement 
différentes entre elles, contiennent, en diverses 
languesjlemémeenseignement. Ces vies, si diver- 
ses, ne sont jamais contradictoires. Elles sont 
liées á PHistoire : elles sont mélées á ses innom- 
brables complications, et cependant la pureté de 
Tenseignement qu’elles apportent estintacte abso- 
lument. 

J’ai réuni, dans ce volume, les figures les plus 
différentes. II y en a de célébres, il y en a d’ou- 
bliées. Elles sont échelonnées á tous les degrés 
de l’échelle. Travaux, épreuves, occupations, vo- 


PRÉFACE 


IX 


cations, vie intérieure, vie extérieure, lutte du 
dedans, lutte du dehors, état social, siécle, silua- 
tion, mille choses différent en elles et autour 
d’elles; et plus elles sont diverses, plus vous ver- 
rez éclater en elles le principe d’unité qui leur 
donne la vie. Elles ont la méme foi; elles chan- 
tent toutes, et c’est le méme Credo qu’elles chan- 
tent. A travers le temps et respace, sur le tróne, 
dans le cloltre ou dans le désert, elles chantent 
le méme Credo . Hommes du dix-neuviéme siécle, 
est-ce que cette unanimité ne vous étonne pas? 

«Tai essayé de rendre ces deux choses fidéle- 
ment. J'ai essayé de rendre les ressemblances et 
les différences de ces physionomies. Ce ne sont 
pas des vies queje raconte, ce sont des physio- 
nomies que j’esquisse. 

J’ai essayé de montrer que plusieurs Saints 
sont plusieurs hommes, et qu’il n’y a qu’un seul 
Evangile. 

«Tai pris, pour dire ces choses immortelles et 
tranquilles, Theure ou le monde passe, faisant 
son iracas. 

Un des caractéres de i’Eglise catholique, c’est 
son invincible calme. Ce calme n’est pas la froi- 
deur. Elle aime les hommes, mais elle ne se laisse 
pas séduire par leurs faiblesses. Au milieu des 


X 


PRÉFACE 


tonnerres et des canons, elle célébre Pinvincible 
gloíre des Pacifiques, et elle la célébre en la 
chantan!. Les raontagnes du monde peuvent s’é- 
erouler les unes sur les autres. Si c’est ce jour-lá 
la féte d'une petite bergére, de sainte Germaine, 
par exemple, elle célébrera la petite bergére 
avec le calme irnmuable qui lui vient de PEter- 
uilé, Quelque bruit que fassent autour d’elle les 
peuples et les rois, elle n’oubliera pas un de ses 
pauvres, un de ses mendiants, un de ses mar- 
tyrs. Les siécles n*y font ríen, pas plus que les 
lonnerres. Pendant que les tonnerres grondent, 
elle re montera le cours des siécles pour célé- 
bre r la gloire immortelle de quelque jeune filie 
inconnue pendant sa vie, et morte il y a plus de 
miíle ans. 

C*est en vain que le monde s’écroule. L’Eglise 
compte ses jours par ses fétes. Elle n’oubliera 
pas un de ses vieillards, pas un de ses enfants, 
pas une de ses vierges, pas un de ses solitaires. 
Vous la maudissez. Elle chante. Rien n’endor- 
mira et ríen n’épouvantera son invincible mé- 
rrtoire* 


Ernest Hello. 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 


CHAP1TRE PREMIER 

LES H01S MAGES 


< Surge , « Iluminare , Jératalem ; 
quia vemt lumen tuum. » 

« Léve-toi, illumine-toi, 6 Jéru- 
saJem; car ton asiré s'est levé. » 


Les siécles avaient passé sur les flammes d*I- 
saíe sans les éteindre. L’écho de ses cris reten- 
tissait encore, au moins dans le coeur de la 
Vierge. Latiente vague et sourde du genre hu- 
main se précisa, se localisa dans trois souverains 
d’Orient. Les Mages étaient les principaux per- 
sonnages de FOrient. II ne faut pas se laisser 
tromper par leurs noms et les prendre pour des 
magiciens.G’étaient des savants, et c’étaient des 
rois; car en Orient les savants étaient rois La 
haute Science de la haute antiquité, telle que 
FOrient la concevait, portait le sceptre et la co i- 
ronne. 

lis furent avertis par une éloile ; car ils étaient 


2 


PH Y SIONOMIES DE SAINTS 


aslronomes. J ai déjá constaté cette loi, en vertu 
de laqoelle les élus sont élus selon leur nature et 
appelés 5 ni van L leur caractére propre. Chaqué 
visión, chaqué apparition, chaqué parole divine 
intérieure ou cxtérieure prend, dans une certaine 
mesure, la ressemblance de celui qui doit la voir 
ou renten d re. Elle se proportionne et se détermine 
suivan t le uom que porte, dans le monde invisible, 
le conteinplaleur choisi pour elle. C’est pourquoi 
les rois d'Orient^les rois savants, les dépositaires 
des antíques traditions relatives á Balaam,les rois 
astrónomos, les rois occupésdeschoses du ciel,les 
rois qui avaient entendu l’écho mystérieux de Pan- 
uque trailiüon murmurer á leur oreille : Orietnr 
stelía, * II se lévera une étoile »,les rois éluset 
sacrés, qui représentérent á eux trois la vocation 
des peuples, furent appelés par une voix digne de 
leur gr anden r : íls furent appelés par une étoile. 

Melchiorreprésentait la race de Sem; Gaspard, 
h race de Gham; Balthazar, la race de Japhet. 

Vo¡I¿i Chamréconcilié. Et la Chananéenne verra 
la face de Celui que Pétoile annonce et triomphera 
de luí par une priére. 

Jamais la peinturene meparaítavoir représenté 
relíe scéne nvec lagrandeur quiluiappartiendrait. 
Le déluge était fini; les eaux s’étaient retirées.Les 
trois branches de la famille humaine étaient pré- 
senles prés de Noé, dans la personne de leurs 
peres. Noé les separe ; Noé bénit et maudit. La 
¡mis sanee «cení aire de sa bénédiction et de sa 
malédiction di \ ise la race humaine ; elle courbe 


LES ROIS MAGES 3 

le front de Cham sous le joug de Sem et de 

Prés de la créche de Bethléem, prés de Jésus- 
Christ, dont Noé était la figure, voici les trois bran- 
ches réunies. Gaspard, fils de Chara, accompagne 
Melchior, fils de Sem, et Balthazar,fils de Japhet* 
Aucune infériorité connue ne pese sur Gaspard : 
la place quí lui est donnée est la méme qui est 
donnée aux autres. Les nations sont présentes 
dans la personne de leurs reprósentants; aucune 
dalles ne porte envíe aux autres. Toutes sontap-* 
pelées par la méme étoile.Le méme atlrait, égale- 
ment célesle pour elles toutes, égal ment majes- 
tueux, les réunit et les incline dans une méme 
adoratioa. 

Les trois branches de la famille humaine ont en- 
tendu avec la méme clarté retentir á leurs oreilles 
Pécho du psaume lxxi : 

« Les rois de la Tarse et des lies offriront des 
présents.Les rois d’Arabie et de Saba apporteront 
leurs dons.Tous les rois de la terre Padoreront, et 
toutes les nations le serviront. » 

D’oú venaient-ils ? On ne le sait pas précisé- 
ment;mais tout porte á croire que c’était de PAra- 
bie Heureuse. Ce pays, dont le nom est étrange, 
fut habité par les enfants qu’Abraham eut de Cé- 
tura, sa seconde femme ; par Jecran, pére de Saba; 
et par Madian, pére d’Epha. 

La nature des présents offerts favorise cette 
pensée : Por> Pencens et la myrrlie sont nés en 
Arabie, 


4 


PH YSIONOMIES DE SAÍNTS 


Quel drame que leur voyage! Imaginons-nous 
des rois qui tout á coup, sur la foi d’une étoile, 
abandonnent leur palais, leur tróne, leur pays! 
Ouelle foi daus ce départ ! et quelle jeunesse ! 
quelle ardeor! quelle recherche de la lumiérellls 
devaient étre bien libres de toute attache exté- 
ríeure, de toute habitude, de toute étiquette et de 
tout préjugé,ces hommes qui, au premier signal, 
quiüent le repos oriental et la tranquillité de leur 
demeure souveraine pour les fatigues et Ies dan- 
gers d’ un enorme voyage, et abordent, sans hési- 
ter,tout rinconnu qui est devant eux! 

lis m reculent pas ; ils ne disent pas : « Demain » ; 
ils partent aujourd’hui. Les chameaux portent 
leurs lourdes charges á travers ces espaces peu 
remplis et presque inconnus ; car les voyages de- 
vaient étreaussirares quedifficiles dans ce temps 
et dans ce lieu. L’étoile seule disait la route. Elle 
était la seule compagne, silencieuse et mystérieuse. 
Le voyage lui-méme dut étre silencieux. L'étoile 
était Tim age de la lumiére intérieure qui brillait et 
conduisait. L’Epiphanie était leur lumiére. L’E- 
píphanie! quelmotl la manifestation ! Arrivés dans 
la capitale de la Judée, ils ne demandent pas si 
réellement le Roi des Juifs était né,mais en quel 
lieu il était né. Leur confiance était absolue. Le 
fait est certain. Nous avons vuson étoile, disaient- 
ils,et nous sommes venus l’adorer. Leur question 
ne porte que sur le lieu de sa naissance. 

Ils n’ont ni peur ni respect humain. Ils disent 
la chose coinme ils la savent, sans ménager rienni 



LES ROIS MAGES 


5 

personne.Ils ne se demandentpas s’il estprudent 
de parler á Hérode du Roi des Juifs, s’il est étrange 
de venir de loin, ayant cru á une étoile. lis ne se 
demandent ríen ; ils parlent tout haut comme ils 
pensent ; et cependant c’est á Hérode qu’ils parlen!, 
á Hérode qui a fait mourir sa premiére femme Ma- 
riamme, á Hérode qui s’est débarrasséde troisde 
ses fils parce qu’ils excitaient ses soup^ons. 

Mais les trois Mages étaient assez grands pour 
étre simples. Ils partent parce qu’ils croient. Ils 
parlent parce qu’ils croient. Ils trouvent parce 
qu’ils croient ; et pendant que leur foi naíve ren- 
contre Celui qu’elle cherche, Hérode, Fhabile 
homme, le malin, le calculateur, le fin politique, 
égorge tousles enfants qu’il ne tient pas á égorger, 
et laisse vivre uniquement Celui qu’il veut faire 
mourir. 

Ilruse, il trompe, ilfournitaux Mages desren- 
seignements ; il leur en demande aussi. II joue au 
plus fin avec la grandeur naíve de la haute Science 
oriéntale. Quand vous l’aurez trouvé, avertissez- 
moi, dit-il, afin que j’aille Tadorer aussi. 

Et il seprend dans ses filets: et il ne perd que 
lui-méme. Et il sera seul victime de la ruse qu’il 
combine et dont il se félicite probable ment comme 
d’une partie trés bien jouée. Comme il dutse mo- 
quer des trois Mages, quand il vit leur confiance ! 
Et comme les rois mages durent s’indigner /quand 
ils virent que les Juifs ne daignaient paschercher 
au milieu d’eux Celui que I’Orient venait chercher 
de si loin. 


6 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Et comme cette épouvantable vérité : « Nuln’est 
propliéle en son pays dut éclater áleurs yeux! 
Onel eiTet dut produire sureux lelieu ou ilstrou- 
vérerit EEnfant ! lis venaient de TArabie pour La- 
dore r, et Hs étaient rois. 

Cepcndant Celui qu’ils venaient adorer, chassé 
avant sa rmissance, n’avait pas trouvé pour naítre' 
de place á riiAtelIerie. Toutesles chambres étaient 
píeme s ; Marie et Joseph n’avaient pas trouvé de 
place. 

La sí mp! i cité terrible du récit de PEvangile 
ninsiste pas sur cette chose qui dépasse la pen- 
sée. Elle constate tranquillement qu’il n’y avait 
pas de place Si Lhótellerie. 

La mapníficence oriéntale étalant Lor, Lencens 
et la myrrhe,apportant les rois et leurs chameaux 
avec leur suite et leurs présents, cette magnifi- 
cence voloulaire et lointaine, enthousiaste et étran- 
gé re 5 fait ressortir avec éclat la conduite desgens 
d h crttéj dea gens du pays qui remplirent Lhó- 
tellerie saus laisser une place pour Celui qui 
se refugie entre un boeuf et un áne, parce gu’il 
est dans son pays et que Tétoile le dénonce á 
rOrient, 

Que se passa-t-il dans la créche? Quelle forme 
prit l'adoration vivante et jeune de ces hommes 

savants et forts? 

Quel peintre que celui qui donnerait á chacun 
des trois rois la physionomie delabranche repré- 
sentée par lui ; qui écrirait sur leur front le nom 



LES ROIS MAGES 


7 


leur adoration suivant l’esprit de leur famille ; qui 
étalerait la splendeur oriéntale dans la créche de 
Bethléem avec pompe et sans effort! etquelpein- 
tre surtout que celui qui mettrait sur la face de 
Joseph et sur celle de Marie la conscience de ce 
qui se passe ! 

Les Mages re$urent l’ordre de ne pas aller trou- 
ver Hérode et revinrent dans leur pays par un 
autre chemin. Le chemin qui sert pour aller á la 
créche ne sert plus pour y revenir. 

Le religieux Cyrille, dans la Vie de saint Théo- 
dose, raconte qu’ils fuyaient les grands cheminset 
leslieuxfréquentés et seretiraient la nuit dans les 
cavernes, recherchant la solitude. Qui peut mesu- 
rer la profondeur de l’impression qu’ils avaient 
re^ue ? Qui peut savoir quelle empreinte sur des 
ámes, ainsipréparées, avaitlaissée la face de Celui 
qu’ils avaient cherché et trouvé ? 

Etant revenus chez eux par un autre chemin, ils 
vécurent certainemerit chez eux une autre vie. Ils 
gardérent fídélement le dépót du souvenir. Ils vi- 
vaient encore longtemps aprés lamort et larésur- 
rection de Jésus-Christ. 

Ils vivaient encore, quand saint Thomas arriva 
dans leur pays. Saint Thomas, qui avait vu Jésus- 
Christ ressuscité, baptisa ceux qui avaient vu 
Jésus-Christ dans la créche. Peut-étre une pa- 
renté mystérieuse unit-elle saint Thomas aux rois 
Mages. 

Quelques jours avant l’Epiphanie, il y avait eu 
des adorateurs appelés dudehors; et c’étaientdes 


8 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

bergers, des bergers qui passaient la nuittour & 
tour, gardant leurs troupeaux. Les premiers ado- 
ra teurs appelés du dehors furent des rois et des 
bergers. Ces deux titres, placés maintenant aux 
deux extrémités de Téchelle sociale, étaient autre- 
íois des inots presque synonymes. D’aprés le 
Jangage et le sentiment de la haute antiquité, les 
rois étaient lespasteurs des peuples. Partoutceux 
qui commandent étaient appelés bergers ; ceuxqui 
obélase nt étaient appelés brebis. Je disais qu’une 
parenté mystérieuse et surnaturelle unissaitpeut- 
étre saint Thomas aux rois Mages. Une autre pa- 
renté mystérieuse, mais naturelle, unit proba- 
blement les rois et les bergers. Les rois Mages 
étaient savants; Ies bergers qui veillaient la nuit 
tour á tour prés de Bethléem, étaient simples. 

Les rois virent une étoile parce qu’ils étaient 
astronomes. Les bergers virent un ange, appa- 
remment parce qu’ils étaient simples. 

Les bergers regurent une indication qui se rap- 
portait á leur caractére : Vous trouverez TEnfant 
enveloppé de langes et couché dans une cré- 
che. 

Et une nombreuse troupe d’esprits celestes se 
joignit k Tange chantant dans la nuit sainte : 

Gloria in Excel sis Deo et in térra pax homi- 

nibus bojur valuntatis ! 

La bonne volonté, cette chose simple aussi, et 
qui n ? a guére de place dans le langage vulgaire - 
mení appelé poétique, éclate dans le chant des 
anges, aprés la gloire, á cóté de la gloire; et les 


•r 


arr - -: 


LES HOIS MAGES 9 

deux mots rapprochés produisent un effet su- 
blime. 

Le caractére distinctif des bergers fut probable- 
ment la simplicité. 

Celui des rois fut peut-étre la magnificence et 
la générosité. Je ne parle pas seulement de la 
générosité dans les présents, dans Tor, dans Ten- 
cena, dans la myrrhe, mais de la générosité dans 
la foi, dans Tadoration, dans Tentreprise, dans le 
voyage. Je ne parle pas seulement de la généro- 
sité qui donne. Je parle aussi de la générosité qui 
se donne. 

Leurs reliques furent transportées de Perse á 
Gonstantinople. Sainte Héléne les fit déposer avec 
magnificence dans la basifique de Sainte-Sophie. 
L’évóque Eustache, du temps de Tévéque Emma- 
nuel, les apporta á Milán. Quand Frédéric Bar- 
berousse prit et saccagea cette ville, les reliques 
des rois Mages regurent á Cologne une derniére 
hospitalité. 

On s’est beaucoup demandé ce qu’était Tétoile 
des Mages. Les uns ont cru que c’était une étoile 
absolument miraculeuse, surgissant tout á coup 
en dehors des lois naturelles et n’ayant rien á 
déméler avec Tastronomie. 

D’autres ont dit : Une étoile ordinaire ne pour- 
rait jamais indiquer une maison en particulier; 
elle pourrait bien indiquer un pays en général, 
mais elle ne marquerait pas d’une fagon précise 
une certaine étable ; il fallait done que ce fút un 
météore situé prés de la terre. 


10 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


D’autres enfin ont eu recours á une troisiéme 
explication, longuement développée dans Ies pe- 
tits Bollandistes. 

D’aprés une hypothése astronomique, adoptée 
parle docteur Sepp, une nouvelle étoile peuttout 
á coup apparaítre, gráce á la conjonction de trois 
planétes. En i6o4, la conjonction des trois plané- 
tes, Saturne, Júpiter et Mars, fut observée par les 
astronomes. Une nouvelle étoile apparut tout á 
coup entre Mars et Saturne, au pied du Serpen- 
taire. Cette étoile brillait d’un éclat extraordinaire 
et répandait autour d’elle une lumiére colo- 
ríée, 

On a calculé qu’une conjonction analogue, pou- 
vant produire un effet analogue, se produit tous 
les 800 ans. Car Saturne et Júpiter metlent envi- 
ron 800 ans á parcourir le zodiaque. 

Sept périodes de 800 ans environ se sont écou- 
Iées depuis la création du monde, périodes qui 
pourraient apparaítre comme les jours climatéri- 
ques de rhumanité : 

D’Adam á Enocli; 

iyEnoch au déluge; 

Du déluge á MoTse ; 

De Moíse á Isaíe ; 

D’Isaíe á Jésus-Christ ; 

De Jésus-Christ á Charlemagne; 

De Charlemagne au temps moderne, marqué 
par la découverte de l’imprimerie. 

Le septiéme jour serait le nótre. 

L "étoile des Mages est-elle le résultat d’une 



LES ROIS MAGES H 

combinaison astronomique ou une étoile di recle- 
ment miraculeuse? 

Nul ne le sait. Ouoi qu’il en soit, Dieu ayant fait 
Pordre naturel comme Pordre surnaturel, sonac- 
tion est égalcment sensible, égalemenl manifesté, 
également providentielle dans ces deux cas. L*or, 
qui est la puissance ; Pencens, qui est radoration ; 
la myrrhe, qui est la pénitence, furent olfcrts á 
Jésus-Ghrist par la volonté expresse de Dieu, 
manifestée par une étoile et témoignée par les 
rois. 



CHAPITRE II 


CONVERSION DE SAINT PAUL. 


En général, FEglise ne célébre la féte d’un saint 
qu’au jour de sa mort, qui est pour elle le jour de 
sa naissance. Elle célébre cependant la naissance 
de saint Jean-Baptiste, parce qu’il naquit sancti- 
fié. Elle célébre rarement un des épisodes de la 
vie des saints ; car il est rare qu’un épisode soit 
assez décisif pour mériter une consécration an- 
nuelle et solennelle. 

Elle célébre la conversión de saint Paul. 

Cet événement présente en effet un caractére 
ou plutót plusieurs caractéres particuliers. 

La conversión de saint Paul est subite, totale, 
définitive, magnifique. 

Elle est rapide comme la foudre et immortelle 
comme la joie des élus. Elle a le charme de la 
rapidité, le charme de la plénitude et le charme 
de la durée. 

L’áme humaine a le besoin, l’amour, la passion 
des changements rapides. L’instantanéité, s’ilest 
permis de prononcer ce mot, est un de nos plus 
profonds désirs. 


14 


PTIYSIONOMIES de saints 


Imagines un homme qui obtienne petit á petit, 
lentement, Ies unes aprés les autres, toutes les 
qualités, toutes les vertus, toutes les gráces spiri- 
tuelles et temporelles qu’il a désirées; cet homme 
n’a pas eu la chose du monde qu’il désirait le 
plus : eré tai! la rapidité. 

G’est qu’un des plus grands désirs de Phomme 
qui demande, c’est le désir de voir la main qui 
donne; et la rapidité montre cette main. 

L’homme qui désire une gráce quelconque 
désire cette gráce pour elle-méme ; puis il désire 
en meme temps sentir Pacte du don et voir la 
main qui donne* La ienteur dissimule cette main 
et cet acte; la rapidité les découvre. Et le princi- 
pa! désir de Thomme qui désire, ce n’est pas d’a- 
voir le don, c’est de le recevoir des mains de la 
foudre. 

Saint Paul sacre dans le centre de sa fureur, 
précipité de chcval, aveuglé par la lumiére et 
étonné i ja ruáis, saint Paul changé en un autre 
homme et c han ge en un instant, répond á V un de 
nos cris tes plus profonds. 

II est changé en un instant et il est changé pour 
toujours. (Ve si ene ore lá une des qualités quenous 
rédameos du changement. 

Nolis dé sirena qu’il soit instan tañé et qdil soit 
i rumor Leí ! Nous voulons que le coup de foudre 
gui reten til subitement retentisse á jamais. Nous 
voulons etico re qtielque chose. Avec la rapidité 
de la cause nous voulons la plénitude de Peffet. 
Nous voulons que le changement de la personne 


CONVERSION DE SAINT PAUD 15 

ou de la chose changée soit aussi complet que 
rapide et aussi durable que soudain. 

Et c’est parce que saint Paul nous offre ces ca- 
ractéres, que nous lui savons gré des procédés 
dont Dieu a usé envers lui. Nous lui savons gré 
de ne pas nous faire languir dans les á-peu-prés. 
Aussi le chemin de Damas est resté dans la mé- 
moire des hommes, non-seulement córame un 
lieu historique, mais comme une locution prover- 
biale. Et c’est lá un grand signe : trouver son 
chemin de Damas, c’est étre frappé, averti, con- 
vertí, foudroyé. Ouandun faita envahi le langage 
humain sous la forme du proverbe, c’est qu’il a 
répondu á quelqu'un des désirs intimes de l’liomme. 

Tout prés de Damas, á dix minutes de la porte 
du Midi, on voit encore une douzaine de tron^ons 
de colonnes, tous couchés dans le méme sens.Ce 
lieu, qui est un peu élevé, ressemble á un mon- 
ticule de décombres. C’est lá que saint Paul fut 
renversé. Les chrétiens s’y rendent tous les ans 
enprocession le 25 janvier. De lá saint Paul entra 
dans la ville et prit la rué qu’on appelle la rué 
Droite ; la porte de saint Paul est appelée par Ies 
habitants porte Oriéntale. L’ancienne porte, dit 
Mgr Mislin, est encore trés reconnaissable. Elle 
a trois ares, qui reposaient sur des piliers trés 
forts. Au-dessus s’élevait une tour. 

Saint Paul sur le chemin de Damas était bien, 
en apparence, dans les plus mauvaises dispositions 
possibles pour étre convertí. 11 respirait la me- 
nace et le meurtre. II avait soif du sang des chré- 



PHY9I0N0MIES DE SAINTS 


16 

tiens* Le sang de saint Étienne était sur lui ; saint 
Étienne 3 Finnocent jeune homme qui ne semblait 
fail pour inspirer aucune antipathie ; saint Etienne, 
son camarade d’enfance, son parent ; saint Étienne 
avait été lapidé sous ses yeux, de son consente- 
ment, avec son aide. Paul gardait les vétements 
dea bourreaux, Qui sait méme si l’envie, cette 
chose hi deuse, n’avait pas armé sa main? Qui 
sait si le dépit de n’avoir pu répondre á saint 
Étienne, avec qui il avait discuté, n' était pas pour 
queiquc chose dans la haine de Paul ? Paul était 
pharisien. De quoi les pharisiens ne sont-ils pas 
papables ? 

Paul appartenait á la secte maudite contre la- 
quedo s’éleva l’indignation directe et spéciale de 
Jésus-Christ, Quandles bourreaux de saint Étienne 
ciéposérent leurs habits aux pieds de Paul, ils 
voulurent par la témoigner publiquement que 
c’était de lui, comme représentant du conseil, 
qu’ils tenaient le droit de lapider le martyr. Ils 
jetaient sur Paul la responsabilité solennelle et 
officielle de Fexécution. D’aprés une tradition rap- 
portée par saint Jéróme, ce fut dans cette con- 
trée que Caín tua son frére. Le premier homme 
qui fut tué par un homme et le premier martyr 
ehrétien qui fut tué par un Juif périrent au méme 
endroit. La rnort de saint Étienne emprunte á ce 
rapprochement un caractére particulier , * et le 
voisinage de Caín assombrit encore la figure de 
Paul. 

Avec la haine, Paul avait Forgueil, et quel or- 




CONVERSION DE SAINT PAUL 


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gueil ! L’orgueil pharisaTque ! Porgueil qui s’oppose 
si directement et si spécialement á la gráce ; Tor- 
gueil qu’on pourrait appeler Tennemi personnel 
de lalumiére. A peine instruit dans PEcriture, saint 
Paul était entré spontanément dans la secte des 
pharisiens. L’orgueil était entré, dés sa jeunesse, 
dans la moelle de ses os; avec Porgueil et la haine 
ii portait le blasphéme sur ses épaules. II était 
blasphémateur et instigateur du blasphéme et per- 
sécuteur de la vérité. Toutes ces choses étaient 
entretenues et exaspérées en lui par un souffle de 
fureur ardent, féroce, implacable. Ce n’était pas la 
fureur qui se satisfait quand elle crie; c’était une 
fureur sanguinaire, qui avait bu du sang et qui 
voulait en boire encore. C’était la rage inexorable 
d’un orgueilleux á la fois lettré et féroce, en qui les 
passionshumaines soufflent, pour Pexcitei*, sur un 
fanatisme sans pardon. 

Et voilá Phomme choisi. 

Faut-il s’en étonner? Pas le moins du monde. 
Dieu vomit les tiédes ; saint Paul n’était pas tiéde. 
II y avait dans cette nature ardente et fougueuse 
une proie précieuse pour quiconque s’emparerait 
de lui. A travers les réalités hideuses et féroces, 
Poeil de Dieu distingua dans Paul les possibilités 
qui dormaient leur sommeil, mais qui pouvaient se 
réveiller. Dieu, qui voyaitde quoi Paul était coupa- 
ble, voyaitduméme regard de quoi saint Paul était 
capable. Les grandes natures ont de grandes res- 
sources : elles changent comme elles sont ; elles 
sontentiéres ; elles changent entiérement. La gráce, 

2 



18 FHYSIONOMIES DE SAINTS 

qui se ^reiTe sur elles, s’empare de leurs qualités 
natives ; et Taction surnaturelle, comme je l’ai déjá 
remarqué, prend toujours une certaine ressem- 
blnnce avec la nature sur laquelle elle s’applique. 
Le caractére de saint Paul nous est révélé par le 
caraetére de la foudre qui est tombée sur lui. La 
foudre ir est pas tombée de la méme maniere sur 
saint Augustin. Mais aussi saint Augustin n’était 
pas saint Paul. La faiblesse et la forcé sont trai- 
tées díversement. La foudre n’a pas dit á saint Paul : 
« Prenda et lis ». Elle l’a jeté par terre et l’a aveu- 
glé. Daos tout ce qui concerne saint Paul, c’est le 
toutk coup qui est la note dominante. Saint Augus- 
tin est attiré par un livre ; les Mages par une étoile ; 
saint Paul parla foudre. Le soleil venait de se cou- 
cher quand un sommeil profond et une horreur 
ténébreuse ont envahi Abraham ; la voix du ciel lui 
parla dans la nuit. Saint Paul est pris en plein jour, 
en plein midi, non pas seul, mais devant témoins. 
Cet homrne éminemment actif et public est saisi 
dans une action, dans un vüyage, entouré de ses 
amis, Lui, Phomme du bras, on dirait qu’il est sa- 
cre par le bras. Pas de longs discours, pas d’hé- 
sitations. La voix d’en haut débute par un repro- 
che sévére et court. 

— Paul, Paul, pourquoi me persécutes-tu ? 

— Qui étes-vous, Seigneur? demanda Paul, les 
yeux fixés sur l’apparition glorieuse ; car Jésus- 
Cbrist lui apparut dans sa majesté. 

■ — Je suis Jésus de Nazareth, que tu persécutes. 

— Seigneur, que voule^-vous que je fasse? 


L 


CONVERSION DE SAINT PAUL 


19 


Comme voilá rhomme d’action ! Saisi, surpris, 
renversé, ébloui, foudroyé, il ne perd pas une 
seconde. Non seulement il ne la perd pas, mais il 
ne la passe pás en réflexion, ni en méditation, ni 
méme en contemplation seulement intérieure. Saint 
Jean, en pareil cas, n’eút pas perdu la premiére 
minute ; mais son activité se fút probablement 
arrétée dans le domaine de l’esprit au moins une 
seconde. Saint Paul est tellement rhomme de Tac- 
tion et de toutes les actions , qu’il lui f aut tout de suite , 
hic et nunc , une vocation pratique, extérieure. 
II ne persécutera plus Jesús de Nazareth. Alors 
que fera-t-il? Gette question s’impose á lui subite- 
ment. Avant de la faire, il ne se donne pas seule- 
ment le temps d’étre ébloui. II va droit au fait exté- 
rieur. Puisqu’il ne persécute plus, il faut qu’il fasse 
autre chose; et il veut immédiatement savoir quoi. 

II est aveugle pour le moment ; il ne donne pas 
á ses yeux le temps de se rouvrir ! II lui faut dans 
le premier moment connaitre sa voie nouvelle..Ses 
compagnons de voyage avaient pergu une lumiére 
sans avoir apergu Jésus-Christ. Saúl devenu Paul 
vit seul la visión ; seul il comprit la parole, qui fut 
prononcée en langue syro-chaldaique. Ses compa- 
gnons étaient des Juifs hellénistes. 

Quand Paul se releva, il était aveugle. II fallut 
le prendre par la main et le conduire. Cette arri- 
vée á Damas ressemblait peu á celle qu’il avait 
méditee. 

II fut aveugle trois jours. II passa oes trois jours 
d’obscurité dans une priére profbnde. 


20 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Cependant Ananie regut l’ordre d’ailer rendre á 
Paul i a viie. — Gomment ! Paul, celui qui a fait 
tant de mal a ros saints ! celui qui a la puissance 
d’enchaíner ceux qui prononcent votre nom! 

— II est pour moi un vase d’élection ; il portera 
man Nom aux nations, et aux rois, etaux enfants 
d’IsraeL Vase d’élection! voilá le mot prononcé. 
— Paul volt en lui-méme Teffet de la prédestina 
ti orí avant de saisir les secrets terribles qu'il con- 
naitra plus tard, quand il sera ravi au troisiéme 
ciel, pour eutendre les paroles cachées qu’il n’est 
pas permis á l'liomme de redire. C’est alors qu’il 
s’écríera : « O profondeur ! )> Mais nous sommes 
encore a Damas ; et voici Ananie qui vient dans la 
rué Droitc. 11 frappa á la porte d’un Juif nommé 
Judo, chez qui Saúl était logé. 

— Saúl, mon (rere, dit-il en entrant, le Seigneur 
Jésus, qui vous est apparusur le chemin, m’a en- 
voy ó vers vous pour vous rendre la vue et vous 
donner le SainLEsprit. 

Et Ananie imposa les mains á Saúl, et les écailles 
tombérent des yeux de celui-ci. Et Saúl se leva, et 

il re<;ut le ha píeme. 

Le récit est simple, la grandeur des choses dis- 
pense les mots du travail. 

Nous retrouvons ici, comme dans la résurrection 
de Lazare } la part de Dieu et celle de Thomme. 

Ecartez la pierre, avait dit Jésus-Christ, avant 
de ressusciter le mort, et un instant aprés, dé- 
liez-le ; car il lui restait des bandelettes. 

11 fait ce que lui seul peut faire et laisse les 


CONVERSION DE SAINT PAUL 21 

hommes travailler dans la sphére de leur action. 

Jésus-Christ aurait pu, ayant terrassé Paul, luí 
tout dire par lui-méme, mais illui envoya Ananie. 
C’est Ananie qui répondra á la question de la pre- 
miére minute : « Seigneur, que faut-il que je 
fasse ? » 

Jésus-Christ avait aveuglé Paul lui-méme ; mais 
il se sert des mains d’Ananie pour lui rendre la 
vue. 

Comparée á la premiére chose, la seconde, 
quoique miraculeuse, semblait humaine. 

Recevoir la lumiére devait sembler á Paul quel- 
que chose d’humain quand il comparait cette lu- 
miére á Tobscurité des trois jours. 

Le soleil dut lui paraítre quelque chose de terne 
auprés de la grande ténébre. 

Jésus-Christ s'était réservé á lui-méme le don 
de l’obscurité, qu’il lui fit sans intermédiaire, 

Mais pour le don de la lumiére, il se servit de 
quelqu’un. 

Les rúes, á Damas, gardent longtemps leur nom, 

En janvier 1874, la rué Droite s’appelle la rué 
Droite comme du temps de saint Paul. La maison 
d’Ananie est remplacée par un sanctuaire ; mais 
celle de Jude par une mosquée. 

A dater de ce jour, tout fut fini. Si jamais con* 
verti ayant mis lamain ála charrue ne regarda pos 
en arriére, ce fut saint Paul. Sa conversión fut 
radicale dans le sens étymologique du mot. Sa 
personne fut prise tout entiére. Le coeur, qui était 
pharisien, cessa de Pétre absolument. Toutes Ies 


22 


PHYSIONOMIES DE SAINJS .. 


pensées- (ous les sentiménts, tous Ies actes inté- 
ricurs et extérieurs furent déracinés de leur an- 
cienne Ierre etimplántésdang la terrenouvelle.Cet 
liomme, qui avaitpersécuté, jeta un défi solennel á 
toas Ies pcrsécuteurs. II déclara que ríen ne le 
séparerait de Jésus-Christ ; et il tint parole. Toutes 
Ies Lenipétesdelacréation se déchainérent á la fois 
contre luí. Sa conversión fut le signalde Puniver- 
scllc fureur des hommes et des choses. 

A peine rcnduélalumíére du jour parles mains 
d’Ananicjil voit ses anciensamis, changés en eñne- 
mis mortuls, préparer sa captivité et samort.On 
ganle les portes de la ville pour lui en interdire la 
sor lie. Les fldéles de Damas le descendentpendant 
la nuifc dans une corbeille, pardessuslesremparts. 

Puis i! se retire en Arabie; et aprés une priére 
profonde comme Tobscurité des trois jours, aprés 
une retraite digne de sa mistión, il se lance dans 
cHle guerra pacifique ou il devait á la foisvaíncre 
et mourir. Le monde pharisien,le monde romain, 
Penfer et la nature entré rent contre lui dans la 
méme conspiration, réalisant la parole de Jésus- 
Christ & Ananie: «Je lui montrerai quelles souf- 
fr anee s i 1 1 ui íaudra suppor ter en mon nom . » Dix ans 
avant sa mort, Paul avait déjá été flagellécinq fois 
par les Juifs.Malgré sontitre de citoyen romain, il 
fut trois fois battude verges. ALystres,Ie peuple, 
qui avait voulu l’adorer, tout á coup le lapida et le 
íaissa pour mort. Dans ses voyages á travers le 
too Je, il íit naufrage trois fois ; soutenu sur un 
déhris di" navire,ii lui arrivade rester un jour et 


i 


CONVERSION DE SAINT PAUL 23 

une nuit au milieu de TOcéan. Les flots firent de 
lui, pendant vingl-quatre heures, en apparence, 
tout ce qu’ils voulurent. II fut enchaíné; sept fois 
il fut jeté en prison.Etsur sa téte pesait, au milieu 
de toutes les angoisses Jphysiques et morales, la 
sollicitude de toutes les Eglises. II écrivait, soute- 
nait, consolait, íortifiait, nourrissait, encourageait 
et enflammait les Romains, les Gorinthiens, les 
Ephésiens, les Galates, les Hébreux. Cet homme 
eut vraiment le droit de déclarer qu’il avait com- 
battu un bon combat ; et quand sa téte tomba 
sous le glaive de Néron, ce dut étre un moment 
solennel sur la terre comme dans les cieux. 



CHAPITRE III 


SAINT JEAN CHRYSOSTOME, 


La traduction des ceuvres de saint Jean Chry- 
sostome était une ceuvre énorme ; elle vient d’é- 
tre accomplie. Bien des architectes se sont rSunis 
pour construiré ce monument. M. Jeannin, pro- 
fesseur au collége de l’Immaculée-Conception de 
Saint-Dizier, a dirigé les travaux (i). 

Saint Jean Chrysostome est un de ces bommus 
qui semblent avoir un titre particuüer au nom de 
catholique : c’est un homme universel. 

Parmi les saints, il en est dont la vie intérieure 
constitue un drame si terrible et si sublime que 
la vie extérieure est seulement un détail dans leur 
biographie, détail important, mais qui permet au 
lecteur de Poublier par instants. 

II est des saints qui ont vécu surtout en eux- 
mémes; le reproche absurde d’inutilité et d*é- 
goísme sort naturellement des lévresde tous ceux 
qui les étudient sans les comprendre. 


i. (Euvres complétes de saint Jean Chrysostome , traduiíes 
pour la premiére íois en franjáis. 



26 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


1! en esf. d’autres en qui la charité se montre 
plusosten-siblement, et frappe le spectateur, méme 
malgré luL íl y a des hommes qui se sont dé- 
pensés pour les autres hommes avec une si évi- 
denfe libéralité que l’étranger lui-méme, les re- 
gardant de loin et ne pénétrant pas dans leur 
sancluaire, admire malgré lui leur vie extérieure, 
sans connaítre le principe d’oü elle vient, et le 
foyer d ? ofi sort ce feu. 

Saint Siméon Stylite appartiendrait á la pre- 
miare de ccs deux classes ; saint Jean Chrysos- 
torne á la seconde; saint Augustin á loules les 

de ux. 

Saint Jean Chrysostome se dépensa toujours, 
en Loules circonstances, vis-á-vis de tous, et á 
propos de tout. II fut un don perpétnel : il se 
donna par le sacerdoce ; il se donna par Taumó- 
ne ■ ¡1 se donna par le sacrifica; il se donna par 
la parole. 

II parla immensément; il écriyit fort peu, et, 
méme en écrivant, il parlait encore. 

Entre I'écrivain et l’orateur, la dístance est 
grande, l/orateur s’adresse á quelques-uns, l’é- 
crivain á tous. L’orateur parle, dans une circonsr 
lance donnée, et pour une circonstance donnée, á 
une assemblée particuliére dont il connaít les 
dispositions et les besoins spéciaux. L’écrivain 
s'adresse á lui-méme et á l’humanité. II veut que 
son ocurre soit permanente ; il veut la soustraire, 
autant que possible, aux influences délétéres des 
dioses aeeidentelles. L’orateur veut obtenir de 


Ik 


SAINT JEAN CHRY SOSTOMS 


27 


certaines personnes, qu’il voit et qu’il connaít, 
un certain acquíescement déterminé. II veut agir 
sur elles et s’emparer de leur esprit. L’écrivain 
pense moins aux personnes et pense plus aux 
choses. II traite moins directement avec les hom- 
mes, et se préoccupe plus uniquement du sujet 
qu’il traite et de la vérité qu’il exprime. 

Saint Jean Chrysostome, méme quand il écrit, 
au lieu de parler, reste orateur et ne devient pas 
écrivain. L’intention d’agir sur quelqu’un est tou- 
jours actuelle et évidente chez lui. 

Ge n’est pas á lui qu’il parle. 11 ne se renferme 
pasdansun lieu secret etprofond pour serecueil- 
lir dans le mystére intime de l’áme. II a toujours 
une assemblée devant lui, toujours des adver- 
sares, toujours des pécheurs. II ne s’abtme pas 
longuement, comme saint Augustin, dans ses 
souvenirs, pour pleurer les jours d’autrefois et 
pour préparer les jours qui viendront. II ne s’en- 
fonce pas dans son abíme intérieur avec Pardeur 
terrible des contemplatifs ; il songe au présent. 
II regarde autour de lui. Au lieu de fermer Ies 
yeux pour se souvenir, il les ouvre pour exami- 
ner. 

Evéque veut dire surveillant : saint Jean Chry- 
sostome fut vraiment Evéque. II se précipitait de 
tous les cótés á la fois pour défendre ses brebis, 
car les loups venaient de toutes parts. 

Beaucoup plus moraliste que théologien, il avait 
sans cesse devant les yeux la difficulté pratique 
avec laqueile on était actuellement aux prises 


28 


PHY SIONOMIES DE SAINT8 


autour de lui. II s’éléve peu, il approfondit peu, 
s’il faut prendre ces deux mots dans le sens hu- 
raain et intellectuel : il regarde, il examine, il 
cherche, il sonde, il exhorte, il encourage, il con- 
solé, il conseille. Son regard n’est pas habituel- 
lement d’une profondeur extraordinaire, mais il 
s’adapte singuliérement aux circonstances de 
temps et de lieux, aux personnes et aux choses. 

II n’est pas nécessaire, pour Papprocher, d’a- 
voir vécu longtemps dans Patmosphére sombre 
et embrasée ou brúlent, parmi les splendeurs de 
la nuit sacrée, les mystéres insondables de la 
théologie. Beaucoup de saints, peut-étre, ont été 
plus sublimes; trés peu ont été si populaires. 11 a 
cette douce gráce naíve qui est la vraie bonté, la 
bonté féconde et lumineuse. II descend, sans s’a- 
baisser, dans les détails de la vie humaine. 

Sans compromettre la dignité de la chaire évan- 
gélique, il s’y assoit pour raconter ou pour con- 
seiller les choses les plus intimes et les plus fa- 
miliéres. Ilne prononce pas de ces paroles vagues 
qui passent á cóté des auditeurs sans les attein- 
dre; il s’adresse réellement á tous ceux quil’en- 
tourent, entrant dans les nécessités de leur exis- 
tence quotidienne, les appelant, les avertissant, 
les réprimandant, les conseillant, comme s’il con- 
naissait chacun d’entre eux par son nom, comme 
s'il était entré dans toutes les ipiséres, dans tou- 
tes les faiblesses, dans toutes les tentations qui 
remplissaient ses auditeurs, comme s’il eút été 
réellement le frére ou le pére de chacun; et ce 




SAINT JEAN CHRYSOSTOME 


29 


n’étaitpas une illusion; il était réellement le pére 
et le frére de chacun. II ne Fétait pas par hypo- 
thése, il l’éti.it en réalité. 

II semble que Finlentíon de briller, dans les dis- 
cours moraux et religieux, soit en quelque sorte 
une invention moderne. Autrefois, chez les Grecs, 
par exemple, l’éloquence politique était le cri 
méme de la nécessité actuelle. QuandDémosthénes 
parlait, il ne visait vraisemblablement á ríen qu’á 
exciter le peuple.La vanité était combattue,peut- 
étre étouffée, peut-étre prévenue par Fangoisse 
réelle d’une situation politique qui exigeait non 
des phrases, mais des actes, non un succés, mais 
une délivrance. Cicéron, qui est un moderne, 
inaugure peut-étre la période de décadence oú l’o- 
rateur se regarde au lieu de s’oublier, et pense á 
Félégance de son geste au lieu de penser á sauver 
le peuple. Cicéron, dans son Traite de T Art ora- 
toire , a érigé en systéme la décadence de Fart; il 
en a dressé le code; il en a formulé les lois.Mais 
voici le monde romain qui meurt, et le christia- 
nisme se léve sur le monde. Une éloquence nalt, 
plus sévére que celle d’autrefois, encore plus dé- 
pourvue de retour sur elle-méme, ignorante des 
ruses et ne visant qu’au salut. II ne s'agit plus 
seulement désormais de sauver un certain peuple 
d’un certain peuple ennemi, á Toccasion d’un 
danger accidentel; il s’agit de sauver les peuples 
et les individus contre Fennemi commun, contre 
Fennemi du genre humain; il s’agit de faire á la 
création rajeunie le don du salut, pour le temps et 


30 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

pour l’éternité, sur la terre comme au ciel. II s’agit 
d’enseigner le, Paíer pratiquement et de le faire 
réciter aux hommes dans la vérité comme dans 
l’esprit. 

II semble que l’orateur chrétien, Phomme des 
premiers siécles'de l’Eglise, n’ait pas méme la 
peine de s’oublier ; il semble que jamais la pensée 
de lui-méme ne se soit présentée á lui. II semble 
qu’il n’ait pas eu de précautions á prendre contre 
la recherche de soi, et qu’en face des grandes ca- 
tastrophes, et des grandes espérances; en face 
du monde écroulé, et du monde prét a naitre ; en 
face des Romains qui s’en vont, des barbares qui 
arrivent, des chrétiens qui surgissent ; en face 
des grandes ruines amoncelées et du salut que la 
terre rédame ; il semble qu’en face de ce drame 
humain et divin oú toutes choses sont en présence, 
l’orateur n’ait pas le temps de penser á lui-méme, 
et que la vanité ne prenne pas sa place parmi 
tant de décombres, parmi tant de préparations, 
tant de crimes, tant de vertus, tant de larmes 
de toute espéce. Saint Jean Chrysostome est un 
des types les plus accomplis de la simplicité pra- 
tique aux prises avec un travail gigantesque et 
minutieux qui rédame á la fois tous les genres de 
Courage. Ce n’est pas le type du génie, c’est le 
type de l’activité ; ce n’est pas le yol de l’aigle, 
c’est le combat pied á pied, ardent, doux, fort, 
calme et acharné. C’est la charité invincible que 
rien ne rebute et ne fatigue; c est le dévouement 
sans ostentation, qui ne s’étale ni vis-á-vis des 


SAINT JEAN CHRYSOSTOME 


31 


autres, ni vis-á-vis de lui-méme, qui va droit á 
son but, fortement et tranquillemenJt. Saint Jean 
Ghrysostome ne plañe pas ordinairement, mais il 
marche d’un pas égal, assuró, qui* féconde le sol 
sous ses pieds. 

Saint Jean Ghrysostome, dans «íes homólies, re- 
proche aiix auditeurs de voir en lui autre chose 
qu’un apótre, et de chercher dans ses discours 
autre chose que la pratique. Les considórations 
générales, métaphysiques, théoriques, philoso- 
phiques, sociales qui constituent depuis quelque 
temps l’apologétique chrétienne, étaient peu con- 
nues autrefois. La forme de la prédication varié 
suivant la nature et le besoin des siécles auxquels 
elle s’adresse. II semble qu’en avangant á travers 
les áges, Pélévation augmente et que Pintimitó di- 
minué. Peut-étre une apologétique supréme résu- 
mera-t-elle, avant la fin du monde, toutes les 
gloires de la métaphysique et de la prédication 
chrétienne dans une synthése oú rélévation et 
l’intimité s’augmenteront, s’achéveront, se com- 
pléteront Pune Pautre. 

Les détails les plus intimes de la vie, de la mai- 
son et de la famille passent sous nos yeux quand 
nous lisons saint Jean Chrysostome. 

« Chez les Juifs, dit-il, pour prier il fallait mon- 
ter au temple, acheter une tourterelle, avoir du 
bois.etdu feü sous la main, prendre un couteau, 
se présenter á Pautel, accomplir beaucoup d’au 5 - 

tres prescriptions Ici, ríen de pareil..... Rien 

n’empéche une femme, en tenant sa quenouille ou 


32 


PHYSIONOMIES DE SAIKTS 


en ourdissant sa toile, d’élever sa pensée vers le 
ciel et d’invoquer Dieu avec ferveur; rien n’em- 
péche un homme qui vient sur la place ou qui 
voy age seul de prier attentivement; tel autre, 
assís dans sa boutique, tout en cousantdes peaux, 
est libre d’offrir son áme au Maítre. L’esclave, 
au marché, dans les allées et venues, á la cui- 
sine, s’il ne peut aller á Féglise, est libre de 
faire une priére attentive et ardente; Fendroit 
ne fait pas honte á Dieu, etc... » 

Gette familiarité est le caractére distincti* de 
saint Jean Chrysostome. Jamais elle ne Faban- 
donne, et méme quand sa parole soléve, elle 
garde ce caractére d’allocution personnelle et di- 
recte. II n’échappe jamais á son auditeur par un 
mouvement étranger; son sujet ne Fentraíne ni 
plus loin ni plus haut que Fesprit de ceux qui 
écoutent. Essentiellement populaire, il poursuit 
dans Ies conditions sociales et intellectuelles les 
plusinfimes, il poursuit ceux qui habitent lá pour 
faire pénétrer en eux, lentement, laborieusement, 
charitablement et patiemment les vérités les plus 
hautes, accommodées k leur faiblesse et mises á 
leur portée. Les relations des choses entre elles, 
les coups d’oeil généraux sont rares dans ses dis- 
cours. On dirait qu’il connaít chacun de ses audi- 
teurs intimement et personnellement. On dirait 
qu'H s’adresse tantót á Fun, tantót á Fautre, va- 
riant ses conseils suivant les circonstances partí- 
culiéres de chaqué nature et de chaqué position, 
mais ne disant pas un mot vague, impersonnel et 


SAINT JEAN CHRYSOSTOME 33 

purement théorique, ne prononjant pas une phrase 
qui ne porte coup, dans tel endroit et dans telle 
direction pratique déterminée. II ne vous quitte 
pas la main, il vous conduit pas á pas dans le 
sentier oú vous marchez et qu’il connaít. II est 
votre Evéque. II connaít vos voies et les surveille. 
II compte vos pas; il ressemble á une mére qui 
regarde son enfant s’essayer á courir poilr la 
premiére fois. 

Quand il explique aux époux leurs devoirs, saint 
Jean Ghrysostome entre dans des considérations 
si simples qu’elles étonneraient beaucoup aujour- 
d’hui. Les modernes ne sont pas assez humains 
pour supporter tant de naiveté. Saint Jean Chry- 
sostome conseille á Tépoux de ne pas cacher son 
affection, mais de la montrer tout entiére, trés 
simplement. II lui recommande de parler á sa 
jeune femme et lui indique comment pourrait 
s’engager une de leurs premieres contesta- 
tions* 

« Dis-Iui. continué le saint, dis-lui avec la gráce 
la plus parfaite : Chére petite filie, j’ai associé 
mon existence á la tienne, dans les choses les plus 
importantes et les plus nécessaires d’ici-bas... Je 
pouvais épouser une femme plus riche, je ne Tai 
pas voulu... ai tout dédaigné pour ne voir que 
les qualités de ton áme, que j’estime au-dessus 
de tous les trésors. » 

Et l’orateur se livre aux transports d’horreur 
qui lui inspirent les mariages d’argent. 

«Une femme riche, dit il, vous apportcra moins 


34 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


de jouissances par la fortune que d’ennuis par ses 
exigences, ses prétentions, ses dépenses, ses pa- 
roles hautaines et méprisantes. Elle dirá peut- 
étre : Je n’use ríen qui soit á toi; je m’habille á 
mes dépens et sur les revenus qui me viennent 
de ma famille. » 

Et, accablant cette insolente de son indignation 
fougueuse et naíve, PEvéque Papostrophe et la 
prend á parti : 

« Que dis-tu lá? Ton corps ne t’appartient plus 
et tu t’appropries tes biens! Une fois mariés, 
Thoníme et la femme ne Font plus qu’un. Et vous 
auriez non pas une fortune commune, mais deux 
fortunes distinctes ! O fatal amour de Pargent ! 
Vous n’étes qu’un méme étre, une méme vie, et 
vous parlez encore du ti en et du i nient Parole 
exécrable et criminelle, inventée par Penfer! » 

Saint Jean Chrysostome charge Pépoux lui- 
méme d’instruire lá-dessus Pépouse. C’eSt á lui 
d’enseigner, á elle d’écouter. Mais il ne suffit pas 
d’enseigner, il faut enseigner utilement, sagement, 
doucement, gracieusement. Et avec quelle gráce 
le saint Evéque recommande lá gráce ! Avec 
quelle douceur il recommande la douceur ! Comme 
il s’intéresse sincérement au bonheur de ses en- 
fants ! comme il veille tendrement sur la fragilité 
de l’amour! 

II faut, pour étudier cet homme f ce saint, dans 
son caractére, dans sa vie, dans ses prédications ; 
il faut aussi, pour connaítre le milieu social oú il 
agissait et la na’íveté des mdeürs environiiantes. 


k 



SAINT JEAN CHRYSOSTOMfc 35 

suivre saint Jean dans les charmants et tendres 
détails de ses soins paternels. 

Supposons done le cas oú la femme, insolente 
et avare, reclame la propriété particuliére de tel 
objet et veut le disputer á son mari. Que fera 
celui-ci? Se fáchera-t-il ou cédera-t-il? II cédera, 
s’il suit Tavis de FEvéque, mais il cédera de ma- 
niere á donner uñé le^on pleine de sagesse et de 
douceur. II avertira sa femme de son erreur, par 
sa maniére méme de céder. 

« Apprends ces dioses á ta femme, dit saint 
Jean Chrysostome, mais avec une grande bonté. 

« L’exhortation á la vertu a, par elle-méme, 
quelque chose dé trop sévére, surtout si elle 
s’adresse á une jeune personne délicate et timide. 
Quand done tu t’entretiendras avec elle de notre 
philosophie, mets-y beaucoup de gráce, et cher- 
che principalement á arracher de son áme le tien 
et le míen. Si elle dit : Ceci est á moi ; réponds 
aussitót : Que réclames-tu , comme étant á toi ? 
je V ignore; car, pour moi , je n 9 ai rien en pro - 
pre; et ce til est pas tel le ou tel le chose , c’est 
tout qui V appartient! 

« iPasse-lui done cette parole !... Si elle dit : 
Ceci est á moi, dis-lui : Oui, tout est á toi, et moi 
aussi, tout le premier, je suis á toi ! Et ce ne 
sera pas flatterie, mais sagesse. Ainsitu pourras, 
tour á tour, apaiser sa fougue, et guérir son abat- 
tement. » 

Ainsi parle Tévéque ; mais il n’a pas encore 
tout dit : dest la tendresse qu’il demande, ce des! 


36 


PIIYSIONOMIES DE SATNTS 


pas seulement la douceur. II veut que Pépoux 
dise á Pépouse : 

€ Je t’aime et je te préfére á roa propre vie... 
Ton affection me plaít par-dessus toute chose, et 
ríen ne me serait aussi pénible que d’avoir, en 
quoi que ce soit, une autre pensée que la tienne. 
Ríen ne m’effraie pourvu que je posséde ton 
amour, et c’est encore toi que j’aimerai dans nos 
enfants. » 

< Ne crains pas, mon ami, ajoute saint Jean 
Chrysostome, ne crains pas que ce langagedonne 
á ta femme trop de prétention. Avoue-lui que tu 
Paimes ! » 

Cette interpellation directe, qui part de Pora- 
teur pour aborder personnellement chaqué audi- 
teur, est le caractére de cette parole vivante. 

L’orateur moderne évite généralement les allu- 
sions individuelles ; il embrasse Pensemble des 
hommes et des choses, et croirait manquer á 
Pune des nombreuses lois de sa dignité s’il avait 
Pair de savoir le nom de ses auditeurs, de les con- 
sidérer comme ses enfants et de leur adresser, 
personnellement, des conseils privés. II semble 
ignorer leurs affaires et ne pas s’occuper de leurs 
maisons. Quelque chose d’officiel a pénétré par- 
tout : une certaine grandeur peut trés bien se 
rencontrer dans certaine fajon de parler et 
d’agir. 

Le style a sa solennité qu’il ne faut ni exagérer 
ni méconnaítre. Une certaine largeur d’horizon 
peut exclure ou exiger un certain ton, et les con- 


k 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME 37 

venances changent avec les moeurs qui les pro- 
duisent. 

Mais il faut se souvenir des parfums exquis 
qui s’échappaient d’une éloquence paternelle. II 
faut se sourenir des Communications chaudes et 
tendres qui se faisaient entre Torateur et l’audi- 
teur, entretenues par la sollicitude de Tun et par 
la soumission de Tautre. Saint Jean Chrysostome 
est peut-étre Texemple le plus complet et le type 
accompli de cette éloquence, si contraire á la nó- 
tre, si pleine d’oubli pour elle-méme, Toubli de 
soi !... Ce charme est si rare qu’il embellit et co- 
lore, quand il se rencontre, méme isolé, lá oú 
manque la couleur. Peu de créatures sont assez 
complétement disgraciées pour ne pas deven’r 
gracieuses en quelque fajon, si elles rejoivent le 
don sublime de ne viser á rien, et de s’oublier 
parfaitement. 

Cet homme si simple, ce conseiller si intime et 
si tendre était, vis-á-vis de Tinjustice puissante, 
d’une fierté et d'une audace á toute épreuve. 
L’histoire d’Eutrope semble un cadre placé lá 
tout exprés pour enchásser la grande figure de 
Chrysostome. 

Dans le superbe discours, que la circonstance 
extraordinaire oú il fut prononcé transforma en 
événement public, il apostrophe encore, ct plus 
directement que jamais, un de ses auditeurs. Mais 
de quelle voix il lui parle ! Avec quelle autorité l 
avec quelle douceur ! avec quelle grandeur ! 
Quel drame que ce récit ! Comme il est supérieur 


38 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

aux drames de Fhistoire ancienne ! supéríeur par 
l’intérét, supérieur par Fenseignement, supérieur 
parle pathétique ! Et comme ilestmoins célébre ! 
Que de gens savent par cceur Cornélius Népos ? 
et, parfaitement édifiés sur le compte de Pélqpi- 
das et d’Atticus, n’ont pas un souvenir précis du 
róle historique de saipt Jean Chrysostome et de 
son attitude magnifique devant Fempire et devant 
Fempereur ! C’est que le christianisme est la. 
C’est pourquoi les hommes se taisent et oublicnt. 
La proximité de Dieu mesure á leur injus- 
tice. 

Leur méconnaissance est le témoignage qu’ils 
rendent á la vérité. 

Eutrppe, Feunuque Eutrope, était k peu prés 
monté sur le tróne. II était méme question de Fy 
installer tout-á-fait, de Fy placer officiellemenL 
Get esclave, devenu cónsul, mena^ait déjá Fimpé- 
ratrice de sa disgráce. Claudien a fait le récit de 
ce consulat épouvantable... Les provinces étaient 
mises á Fencan ! 

Avec les bijoux de sa femme, un certain per- 
sonnage acheta la Syrie ! 

L’histoire d’Eutrope serait invraisemblable, si 
la honte et l’horreur pouvaient étre invraisembla- 
bles, depuis Adam, dans I’histoire humaine. Ceux 
qui ont perdu de vue la réalité de notre nature, 
et en qui Fidée de la chute originelle est voilée 
parForgueil qu’elle-méme inspire, et sous laquelle 
elle se dissimule, comme Faraignée sous satoile; 
ceux-lá feraient bien de relire Fhistoire d’Eutrope. 


SAINT JEAN CIIRYSOSTOME ?9 

La nature humaipe est visible, lá, sans voile et 
sans paensonge. Toute noblesse et toute richesse 
étaient punies par le bannisspment, la confiscation 
ou la mort. Les déserts de Lybie re^urent ce 
qu’il y avait dans l’empire de plus ho^néte et de 
moins dégradé, tout ce qui avait l’honneur d’étre 
envoyé en exil 1 

Ce fut 1 & que mourut Rimasius, rancien cónsul, 
exilé d’abord, assassiné ensuite ; Rimasius, le 
vainqueur des Gofhs, le compagnon et l’apai de 
Théodose ! C’était une féte pour Eutrope, c’était 
upe proie agréable, plus rare et plus illustre que 
ses victimes ordinaires. Le cónsul aimait & s’offrir 
á lui-méme des sacrifices de cette espéce-Iá. Mais 
ce n’était pas assez ; Rimasius avait un fils, il fal- 
lait le tuer ; la cbose fut faite. Mais ce n’était pas 
assez. II restait une veuve et une mére : Eutrope 
eut l’idée de l’immoler ; mais cette femme, nom- 
mée Pentadie, se réfpgia aux pieds des autels : 
elle invoquait le droit d’asile ! 

II faut se faire une idée des temps dont nous 
parlons pour comprendre l’importance du droit 
d’asile, et de quelje fa$on Ies Evéques tenaient á 
cette chose spcrée. 

Le droit d’asile qui, aux temps de la tréve de 
Dieu, s’exer$ait sur Ies grandes routes, aux pieds 
des croix plantées, dans les champs auprés d’une 
charrue, le droit d’asile vivait, du temps de Chry- 
sostome, á l’ombre des autels. Pentadie l’invoqua; 
Eutrope osa réclamer sa victime, maisil rencontra 
Ghrysostome. Le bourreau recula devantTEvéque. 


40 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


^entadie fut sauvée; cependant le droit d’asilc fut 
abolí cu principe par Eutrope. 

Tout pliait devant l’eunuque, tout, excepté saint 
-lean. Sans faihlesse et sans ostentation, PEvéque 
faisait son devoir, et sa grande figure se dressait 
seule, asi milieu de tout ce peuple prosterné. 

Mais bientót tout changea. Un de ces accidents 
de palaisj si fréquents á cette époque, jeta Eutrope 
la tace contre ierre. La révolte de Tribigilde, les 
menaces de la Perse qui venait de changer de 
maítre, íes supplications de Timpératrice insultée, 
éplorée, furieuse, qui se précipita aux pieds de 
Temperen r, ses deux enfants dans les bras, et 
demandan! vengeance, toutes les coléres et toutes 
Jes douleurs qu’Eutrope avait excitées, se tourné- 
rent enfm contra lui. Arcadius le chassa du palais. 
Aussitót toutes les voix qui Tadoraient ne íirent 
qu’une voix pour le détester. Un concert d’impré- 
cations s’éleva contre lui. Jamais le fameux voisi- 
nage du Capitule et de la roche Tarpéienne ne fut 
vrai si liMéralement. Tout le peuple demandait á 
grands cris la mort d’Eutrope. 

C/est ¡ci que commence un drame sublime! 

Que fit le misérable eunuque? II n’avait qu’une 
res source. 11 Tcmploya. II invoqua ce droit d’asile 
que lui-mémc avait abolí. Cónsul, il Tavait bravé. 
Con da mué , il T invoqua. Mais ce qu’il avait détruit 
était bien détruit, au moins dans Pesprit d’Arca- 
dius. Eutrope réfugié aux pieds des autels, et in- 
voquant leur nmbre jadis méprisée par lui, est un 
magnifique tableau qui pourrait tenter un peintre; 


SAINT JEAN CHRYSOSTOME 


41 


mais lá ne s’arréte pas le drame. L’eunuque pour- 
suivi fut traité par Arcadius comme Peni adié per- 
sécutée avait été traitée par lui. II avait réclamé 
Pentadie abritée derriére Pautel. Arcadius récla- 
ma Eutrope, couché sous la table de Pautel. Mais 
láne s’arréte pas le díame. Eutrope, poursuivant 
Pentadie, avait r encontré Chrysostome qui la pro- 
tégeait. Arcadius, poursuivant Eutrope, rencontra 
Chrysostome qui le protégeait. Seúl défenseur au- 
trefois de la liberté et de la justice contre Eutrope 
tout-puis^ant, saint Jean Chrysostome fut le seul 
défenseur d’Eutrope poursuivi et caché sous la ta- 
ble et serré contre Pautel. L’Evéque toujours fidéle, 
toujours íier, toujours humble, toujours grand, 
toujours libre, invoqua solennellement et magnifi- 
quement en faveur d’Eutrope poursuivi ce méme 
droit d’asile qu’il avait invoqué contre Eutrope 
tout-puissant, et Peunuque se cacha derriére ce 
méme Evéque, contre lequel, aux jours de sa puis- 
sance, sa colére s’était brisée ! 

Eutrope tremblait de tous ses membres, caché 
sous la table de Pautel; la foule s’assembla turaul- 
lueuse, demandant la téte du criminel, et exaltée 
par une nuit de fureur. Saint Jean prit la parole 
dans cette église envahie par tant de passions, 
adressant tour á tour ses reproches á la foule et 
á celui qu’elle poursuivait, montrant á cclui-ci son 
orgueil et sa bassesse, á celle-lá ses adulations 
et ses coléres. 

«c Vanité des vanités, s’écria Porateur. Ou est 
maintenant cette splendeur illustre du consulat? 


42 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Oü sont les (lambe aux qu’on portnit fievuut cpt 
liomme, et ces applaudissements et ces daus.e$, 
et ces banqueta et ces fétes? Oí* sont ces cqu- 
r orines et ces parares suspeudues sur sa téte, et 
les fayeurs bruy antes de yiHe etles acclanrations 
clu cirque ? a 

C'est un lieu commun, il est vrai, mais córame 
ce lien commun ótait rajeuni, vivifié, transfiguré 
par la ré alitó vívante et terrible qui l’entourait et 
Tautoiisait ! Vanité des vanités, répétait conti- 
nuelleraent Porateur, et il aurait voulu yoir ce 
mot gravó sur le front et dans la conscieuce de 
chaqué liomme. Puis se tournant par un mouve- 
ment superbe vers Peunuque agenouillé, qui uvait 
autrefois brayé PEvéque : 

a Ne t ai-je pas dit bien fies fois, lui demanda 
Chrysostome, que la richesse est fugitive? Roi,tu 
ne pouvuis pas me supporter. Ne t’ai-je pas bien 
clit qibelte ressemble á un serviteur ingrat ? Roi, 
tu ne youlais pas me croire, et l’expérience t’ap- 
preud qu’elle n est pas seulement fugitive et in- 
grate, mais homicide, puisqu’elle t’a réduit en cet 
état. 

ít Ne te di sais-je pas que les blessures faites 
par un ami valent mieux que les baisers d un en- 
nemi ? Si tu avais supporté nos blessures, leurs 
baisers oe t’auraient pas perdu... Ceux qui te 
versaient a boire oat pris la fuite ; ils ont renié 
ton ami lié, lis cherchent leur sécurité á tes dé- 
pens* Ce n’est pas ainsi que nous avons fait. Nous 
ne t’avons pas abandonné alors, malgré tes era- 



SAINT JEAN CHRYSOSTOME 


43 


portemepts, et aujourd’hui, tombé, nous te pro- 
tégeons, nous t’entourons de nos soins. L’Église, 
que tu traitais si mal, te re$oit á bras ouverts, 
et tous ces habitués du pirque, pour lesquels tu 
dépensais tes richesses, ont levó le glaive contre 
toi ! Et si je parle ainsi, ce n’est pas pour insul- 
ter celui qui est tombé, mais pour avertir ceux 
qui sont debout. Toutes les paroles sont au-des- 
sous de la véritó ! O fragilité des choses humai- 
nes ! Quand je les appellerais berbe , fumée et 
songe, je n’aurais ríen dit, ríen ; elles sont plus 
néaut que le néant !..♦ Yous vites, hier, quand on 
vint da la part de Tempereur, pour l’arracher 
d’ici, comme il courut aux vases sacrés, aussi 
pále qu’un mort ; le claquement des dents, le 
tremblement du corps, le sanglot de la voix, tout 
annongait son angoisse mortelle ! » 

II est facile de concevpir Timpression que devait 
produire sur cette foule furieuse, sur ce críminel 
prosterné, la magnifique improvisation de saint 
Jean. Le grand évéque, aussi doux devant son en- 
nemi vaincu qu’il avait été ferme devant son en- 
nenai vainqueur, gardait, au milieu de toutes ces 
exaltations et de toutes ces chutes, un équilibre 
radieux. La foule s’indignait de voir Tennemi de 
l’Eglise invoquer celle qu’il venait de persécuter 
et ce droit d’asile qu’il avait détruit. Saint Jean 
continua : 

« Dieu, dit-il, permet qu’un tel homme apprenne 
par ses malheurs la puissance et la clémence de 
i’Église,.* Voilá de quoi confondre juifs et gentils ! 


44 


PHY SIONOMIES DE SAINTS 


Pour sauver son ennemi, qui se réfugie á son 
ombre, TEglise s’expose au courroux de Tempe- 
reur ! Oui, c’est lá le plus bel ornement de Tautel ! 
Le bel ornement, direz-vous, que cet avare, ce 
^oleur, ce scélérat,qui s’attache á la table sacrée ! 
— De gráce, ne parlez pas ainsi. Une courtisane 
toucha les pieds de Jésus-Ghrist. La gloire du 
Seigneur en a-t-elle souffert ? » 

L’auditoire, furieux tout á l’heure, fondait en 
larmes maintenant. Saint Jean vit qu’il avait ga- 
gné sa cause. 

« Allons, dit-il alors, allons nous jeter aux pieds 
du prince, ou plutót prions Dieu de lui donner 
un coeur qui sache compatir. » 

En effet, le grand orateur triompha de toutes 
les fureurs. II apaisa la foule, il apaisa Timpéra- 
trice, et le droit d’asile ne fut pas violé. Le droit 
sacré qu’il avait sauvegardé contre Eutrope, il le 
sauvegarda en faveur d’Eutrope. Pas un cheveu 
ne tomba de la téte du proscrit, qui se retira trem- 
blant á Chypre, vaincu et protégé par la méme 
forcé et par la méme douceur. 

C’est ainsi que saint Jean Chrysostome entendait 
le sacerdoce. Or, cette dignité redoutable lui 
avait été imposée presque de forcé. La situation 
morale des chrétiens de son époque est indiquée 
par les intrigues qui se produisaient á l’élection 
des évéques. II y avait des ambitions, il y avait 
des cabales, il y avait des luttes et des rivalités. 
Mais ces ambitions, ces cabales, ces rivalités et 
ces luttes se passaient á rebours. C/était á qui ne 




SATKT JEAN CHRYSOSTOMB 


45 


scrait pas nommé. C’étaient des intrigues retour- 
nées, des ambitions qui se précipilaient dans la 
profondeur, fuyant le jour et les homraes, cher- 
chant le désert. C’était un sentiment profond et 
épouvanté de la majesté épiscopale qui faisait re- 
culer devant elle. Ces hommes en étaient tellc- 
ment dignes qu’ils tremblaient de Paccepter, et la 
sublimité du sentiment qu’ils en avaient les met- 
tait en fuite quand elle menajait de Ies atteindre 
réellement. Saint Martin fut arraché á son couvent. 
On le conduisit á Tours, malgré lui, gardé á vue, 
escorté. Un tableau qui représenterait cette scéne 
aurait Pair de représenter aujourd’hui un criminel 
qu’on méne au supplice. II y en avait qui se calom- 
niaient, afín d’échapper á un trop terrible hon- 
neur. Saint Ambroise intrigua comme il put, il 
n’imagina rien de mieux que de se faire passer 
pour cruel ; mais le peuple n’eut pas de confiance 
dans cette cruauté. Ambroise se sauva la nu¡t, 
mais il fut ramené dans la ville. Saint Paulin livra, 
pour se sauver, un combat désespéré ou il faillit 
laisser la vie. Le peuple allait Pétouffer; la victi- 
me céda enfin. 

Le traité de saint Jean Chrysostome sur le Sa- 
cerdoce n’est pas seulement un éloquent discours 
sur la terrible dignité du prétre ; il est aussi un 
monument historique et contient sur les chrétiens 
du quatriéme siécle des révélations qu’on pour- 
rait appeler curieuses, si la majesté du docu- 
ment n’étouffait pas la curiosité. Lá, comme tou- 
jours, saint Jean est familier, naíf et causeur. II 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


46 

rácorite comment la chose s’est passée entre lui 
et son ami Basile, et comment il a trompé ce digne 
homme par une ruse qui serait célebre, si le fait 
S'était passé dans Fhistoire romaine, entre deux 
íllustres paíens. De quel Basile s’agit-il ainsi ? 
Persoiine ne le sait. Plusieurs ont cru y voir Ba- 
sile le Grand, évéque de Césarée. Toutes les vrai- 
semblances manquent, sans excepter célle qui 
viendrait des dates. Saint Basile naquit en 329 : 
saint Jean en 344- Or, les deux interlócuteurs 
du dialogue de Cbrysostome sembíent du méme 
áge. On a également pensé á Basile de Séleucie. 
Mais Fobstacle est bien plus grand et touche & 
Fimpossibilité compléte. Basile de Séleucie écri- 
vait en 458 á Fempereur Léon. S’il eüt été sacré 
Evéque, comme Fami de Jean, en 3y4, il aurait 
gardé au moins quatre-vingt-quatre ans ia dignité 
épiscopale. 

Le savant auteur de la Vie de Saint Jean Chry- 
Sostome, placée avant ses ceuvres complétes, 
admet avec Baronius qu’il s ? agit de FEvéque de 
Raphamé. Quoi qu’il en soit, Chrysostome trompa 
Basile. 

« Mon généreux ami, dit-il lui-méme, étant 
venu me trouver en particulier, et m'ayant com- 
muniqué la nouvelle comme si je Fignorais (la 
nouvelle de leur nomination) me pria de ne ríen 
faire cette fois encore que d\m commun accord 
entre nous, prét á me suivre dans le partí que 
je prendrais, qu’il fallüt fuir ou céder. Sur de 
ses dispositions, et convaincu que je porterais 


k 


SAINT JEAN CHRYSOSTOME 


47 


un grand préjudice á EEglise si, á cause de ma 
faiblesse, je priváis le troupeau de Jésus-Christ 
d’un pasteur si capable de le gouverner, je lui 
cachai ma pensée, moi qui Pavais habitué á 
lire jusqu’au fond de mon cceur. Je lui répondis 
done qu’il fallait prendre le temps de réfléchir, 
que rien ne pressait, et lui laissai croire qu’en 
tous cas jé serais du m6mé avis que lui. 

« Quelques jours aprés, arrive celui qui devait 
nous imposer les mains. Je me cache. On s’em- 
páre de Basile, qui, ne sachant ce que j’avais fait, 
se courbe sous le joug, persuadé, d’aprés ma pro- 
messe, que j’allais suivre son exemple, ou plutót 
qu’íl suivait le míen. » 

Ce récit n'est-il point merveilleux de naiveté ? 
Cette simplicité ignorante de sa grandeur donne 
á cet historien un ton merveilleux, une liberté in- 
communicable dans la parole et dans l’attitude. 
On arrive , je me cache . On s’empare de Basile. 
Ne dirait-on pas qu'il s’agit de deux criminéis 
poursuivis par les gendarmes ? Et cette crainte, 
cette fuite, cette résistance mal vaincue, tout cela 
lui paraít trop naturel pour mériter un étonnement 
ou méme une explication. Mais ce n’est pas tout. 
Le peuple attendait deux victimes. II n*en a 
qu’une. On s’ameute. 

« Quelques-uns, parmi les assistants, voyant 
Basile exaspéré de la violence qu ? on lui faisait, 
dirent tout haut qu’il était absurde, quand celui 
des deux qui passait pour le plus intraitable (le 
plus intraitable ! c’était moi, Jeati, qu ils désignaient 


48 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


ainsi) s’était soumis avec une modestie parfaite au 
jugement des Peres, que Pautre, plus modéré, 
plus sage, s’emportát, résistát, se montrát si opi- 
niátre et si orgueilleux. » 

Cette modestie dont on félicitait Chrysostome 
était une illusion : Chrysostome, moins modeste 
qu’on ne le disait, s’était caché. Quant á Yorgueil - 
leux Basile, ilse rendit et se soumit,dans la per- 
suasión que Chrysostome s’était soumis et rendu. 
Cette modestie et cet orgueil valent á eux seuls 
mieux que plusieurs traités historiques sur les 
moeurs des premiers chrétiens. 

Mais rillusion de Basile ne dura pas toujours. 
Aprés avoir obéi pour imiter Chrysostome dont on 
célébrait Pobéissance, il s’apercjut de son erreur. 
Le révolté Jean Chrysostome Pavait trompé, s’é- 
tait caché. Sa ruse et sa rébellion, victorieuses 
toutes les deux, avaient livré son ami et sauvé sa 
personne. II avait trahi Basile, et s’était tiré d*af- 
faire aux dépens de celui-ci. Quel procédélRen- 
dons la parole á ce rusé personnage. 

€ Quand il sut que j’avais pris la faite, raconte 
saint Jean, il vint me trouver dans un profond 
abattement, et s’étant assis prés de moi, il essaya 
de me raconter la violence qu’il avait subie ; mais 
la douleur Pempéchaitde parler, et les mots expi- 
raient sur ses lévres. Le voyant couvertde Iarmes 
et dans un grand trouble, moi qui savais la cause 
de tout cela, j’éclatai de rire et, prenant sa main, 
je voulus Pembrasser et rendre gloire á Dieu du 
succés de mon stratagéme. A la vue de mon con- 


SAINT JEAN CH11YS0STÓME 49 

tentement, et voyant que je Tavais trompé, sa 
douleur redoubla avec indignation. » 

L’intraitable saint Jean céda cependant comme 
son ami Basile. Etil aima tant son peuple qu’il se 
consola d’étre Evéque. Et son peuple Taima tant 
qu’il lui pardonna sa résistance.Un Evéque, arri- 
vant un jour de Galicie, au moment oú saint Jean 
parlait, celui-ci descendit de la chaire et y fit monter 
son hóte.Le peuple fut mécontent, et saint Jean, 
quelques jours aprés, lui raconlL avec sa naíveté 
charmante Thistoire de son mécontentement. 

« Je vous voyais,dit-il, suspendus ámeslévres, 
comme les petits de rhirondelle, quand ils atten- 
dent au bord du nid la nourriture qui leur estap- 
portée. Au moment oú je cédais la place á mon 
frére, pour honorerses cheveuxblancs,etremplir 
envers lui les devoirs de Thospitalité, vous en té- 
moignátes par vos murmures un grand méconte- 
ment, comme si j’avais trompé volre faim. » 
Entre son peuple et Ghrysostome, il y avait 
amitié, dans le sens intime du mot. L’Evéque étáit 
l’ami tendre et sévére de chaqué homme et de tous 
leshommes.il regardait, il prévenait,ilsurveillait. 
et surtout ilaimait. Cen’étaitpas dans le langage 
vague et officiel, c’était dans la réalité de la vie 
qu’il était le pére, le frére, le soutien et Tami de 
son peuple. 

Saint Jean parlait de Tamitié en connaisseur, et, 
dans le portrait qu’il a faitd’elle,ondirait presque 
qu’il a peint, tant la chose est simple et belle, son 
troupeau et lui-méme. 


50 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

€ L’homme sans amitié, dit-il, reproche les 
bienfaits, exagere les moindres faveurs. L’ami 
cache Ies Services rendus, en dissimule Pimpor- 
tance, et semble tout devoir, quand tout lui est dü. 

«c Vous ne me comprenez pas ; hélas I je parle 
d’urie chose quine setrouve maintenant qu’au ciel, 
et de méxne que si je vous entretenais d’une plante 
des Indes que personne n’aurait vue, il me serait 
dífficile, avec beaucoup de paroles, de vous en 
donner une idée exacte; ainsi mes discours sur 
]/ amitié demeurent inintelligibles pour vous, car 
c'est une plante du ciel...Dansun ami, on posséde 
un autre soi-méme. Je souffre de ne pouvoir 
m’expliquer par un exemple : vous auriez vu que 
je reste au-dessous de la vórité. > 

Cet exemple, il ne le racontait pas, maisil faisait 
plus, il le montrait. L’auteur de sa Vie, dans 
l’édition de MM. Palmé et Guérin, remarque avec 
raison que cet ami introuvable qu’il dópeint. c’é- 
tait lui-méme. Admirable ami, en effet, qui pou- 
vait devenir universel, sans jamais devenir banal* 


CHAPITRE IV 


SAINT FRANfOIS DE SALES 


Les littérateurs franjáis ont un programan 5 ! Ce 
programme u’est pas infini : au contraire, il res-* 
semble á une limite. Ce programme contient mi 
certain nombre d’admirations obligatoires, et im- 
plique l’oubli du reste des choses. L’homme du 
monde, franjáis et littérateur, se proméne dans 
un cercle restreint de livres á son usage T et i) 
ignore les autres avee une bonne foi singulíére. II 
ne soupgonne pas leur existence ; s’il la soupgon- 
nait, il la regarderait comme la preuve criante di- 
ce fait historique ; tout le monde a été barban?, 
excepté quelques auteurs franjáis du dix-septiéme 
siécle^ et quelques auteurs franjáis du dix hoi- 
tiéme siécle, excepté aussi quelques Grecs et 
quelques Romains, sur lesquels se sont modeles 
les auteurs qu’il a lus. Quant á la haute anti- 
quité, quant á l’Asie, quant á l’Inde, quant, au 
genre humain tout entier, il regarde les travaux 
qui viennent de la comme la spécialité de que- 
ques érudits, lesquels se livrent par curio si té a 
des études techniques, et ont perdu dans la ftv- 
quentation des barbares le sentiment délicut de 


52 PIIYSIONOMIES DE SAINT» 

Félégance. Le littérateur franjáis ne se borne pas 
á ignorer l’antiquité (sauf quelques Grecs et quel- 
ques Romains), il ne se borne pas á ignorer sin- 
guliérement tout ce qui, dans les temps moder- 
nas, estécriten langues étrangéres (excepté Milton 
et Dante) ; il ignore remarquablement aussi, parmi 
les auteurs frangais, ceux que Fhabitude n*a pas 
inscrita sur le programme de ses lectures. II a lu 
BuíFon avec conscience, mais il n*a pas lu saint 
Fran^ois de Sales. 

S J Í1 s ? agissait seulement de réparer une injus- 
tice littéraire, la chose n’en vaudrait pas la peine, 
car le mol littérature s’emploie dans un sens 
misérable, et s’entend de Farrangement des mots. 
Mais il s’agit d’autre chose. II s’agit de savoir 
si une mine inconnue de richesses naturelles et 
surnaturelles n’est pas cachée dans la langue 
fran;aise, sous un terrain ignoré, au fond d’un 
pays perdu. Or, cette mine existe dans saint 
Fran^ois de Sales et ailleurs. II n’est pas néces- 
saire de le démontrer. II suffit de le montrer. Elle 
existe ailleurs aussi. Les études savantes de 
M. Gautier ne sont pas des réves. Si la littérature 
est chose puérile, en tant qu’elle est Falignement 
étudié des phrases, languet circa qucestiones et 
pugnas verborum; la parole est chose grave, en 
tant qu’elle est Pexpression de la pensée et le 
miroir ou Fidée se voit. 

Le style de Fhomme est la forme que la vérité 
prend dans le moule d’une créaturc déterminre. 
Saint Franjois de Sales a du style, et il est peut- 


SAINT FRANgOIS DE SALES 53 

étre bon de le montrer á tous ceux qui, apparte- 
nant á la méme famille par le caractére de leur 
áme, recevraient de lui la lumiére plus facile- 
ment que d’un autre, á cause de la parenté. 

Quelle estla couleur du style de saint Frangois 
de Sales ? C’est la couleur de la nature, vue á la 
lumiére surnaturelle. Quand on se proméne dans 
les champs, il se fait dans roeil et dans Toredle 
une harmonie douce et profonde á laquelle con- 
courent, dans un repos admirable, beaucoup de 
couleurs et beaucoup de musiques. Les feuillesdes 
arbres, les fleurs des prairies, les oiseaux avec 
leurs mouvements et avec leurs chants, le bour- 
donnement confus de mille petits étres qu’on ne 
voit pas, le murmure des ruisseaux, Tondulation 
des rayons du soleil sur les collines odorantes, 
qui semblent presque onduler elles-mémes et sui- 
vre les jcux de la lumiére, la courbure naTve du 
tronc des arbres et leurs branches non taillées, 
toutes ces choses se réunissent en une seule 
mélodie trés grave, trés simple, et les nombreux 
musiciens qui la composent en la jouant s’accor- 
dent si bien ensemble, que jamais le concert 
n’est troublé par une fausse note. II y a un con- 
cert de Taprés-midi, un concert du soir. 

Le style de saint Frangois de Sales, c’est le 
concert de l’aprés-midi. 

Ne cherchez lá ni les splendeurs du soleil le- 
vant, ni les splendeurs du soleil couchant, ni les 
hauteurs de la montagne, ni Taigle qui déchire sa 
proie, ni le bruit des torrents, ni les neiges éter- 


54 PHYSIONOMIES DE SAIÑTS 

nelles, ni la foudre, ni les violences de la créa- 
ture, qui pousse vers Féternité les gémissements 
de rimmense désir. 

II y a, dans la création, place pour tous Ies 
vivants. Les prairies ontun charme singuííer, non- 
seulement pour ceux qui les aiment spécialement, 
mais aussi et surtout peut-étre pour les habitués 
de la montagne et les habitués de l’Océan. Les 
prairies ont pour ceux-ci un charme admirable, le 
charme de la variété aimée, de la variété qui, loin 
d’étre la contradiction, vous présente le máme 
nom écrit en d’autres caracteres et la méme lu- 
miére offerte sous un autre angle. 

La parole de saint Frangois de Sales a la valeur 
et le parfum des prairies. Ce n’est pas Fautomne; 
ce n’est pas non plus tout á fait le printemps; ce 
n’cst jamais Fhiver. C’est Peté, et Fété vers midi. 
II fait trés chaud dans ses ouvrages. 

Le symbolisme n’est pas, dans saint Frangois 
de Sales, uu accident littéraire.Il est la forme de 
sa parole etla tournure de sa conver sation; car cet 
homme charmant n’écrit jamais, il cause toujours. 

« On ne peut enter une greflé de chéne sur un 
poirier, nous dit-il, tant ces deux arbres sont de 
contraire humeur Fun á Fautre ; on ne saurait 
certes non plus enter Fire, ni la colére, ni le dé- 
sespoir sur la charité ; au moins serait-il trés- 
difficile... Et quant á la tristesse, comment peut- 
elle étre utile á la sainte charité, puisqu’entre 
les fruits du Saint-Esprit, la joie est mise en rang, 
joignant la charité? 


SAINT FKAN^OIS DE SALES 55 

« Les rossignols se complaisent tant en leur 
chant, au rapport de Pline, que, pour cette com- 
plaisance, quinze jours et quinze nuits duratit ils 
ne cessent jamáis de gazouiller, s’efforgant tou- 
jours de mieux chanter en Fenvi des uns des 
autres : de sorte que, lorsqu’ils se dégoisent le 
mieux, ils y ont plus de complaisance, et cet ac~ 
croissemenl de complaisance Ies porte á faire les 
plus grands efforts de mieux gringotter, augmen- 
tant tellement leur complaisance par leur chant 
etleur chant par leur complaisance, que maintesfois 
on les vóitmourir et leur gosier se dilater á forcé 
de Chanter. Oiseaux dignes du beau nom de Phi- 
loméle, puisqu’ils meurent ainsi en Pamour et 
pour Pamour de la mélodie. 

« O t)ieu, mon Théotime, que le coeur arden!-* 
ment pressé de Paffection de louer son Dieu re- 
$oit une douleur grandement délicieuse et une 
douceur grandement douloureuse, quand aprés 
mille efforts de louanges il se trouve sicourt.Hélas ! 
il voudrait,ce pauvre rossignol,toujourspltishau- 
tement lancer ses accents et perfectionner sa mé- 
lodie pour mieux chanter les bénédictions de son 
cher bien-aimé. A mesure qu’il loue, il se pJalt á 
louerjil se déplaít de ne pouvoir encore mieux louer, 
et pour se contenter au mieux qu’il peut en cette 
passion,ilfait toutessortes d’efforts entre lesquels 
il tombe en langueur, comme il advenait au trés 
glorieux saint Fran^ois qui, malgré les plaisirs 
qu’il prenait á louer Dieu et chanter ses cantiques 
d’amour, jetait une grande affluence de larrries et 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


56 

laissait souvent tomber de faiblesse ce que pour 
lors il tenait á la main, demeurant comme un 
sacré Philoméle á coeur failli » 

L’intention littéraire est absente de ce tableau, 
et eette parole a une gráce singuliére, exquise, 
naive, qui échappe á ceux qui la cherchent. Le 
sens de la nature est charmant pour saint Fran$ois 
de Sales, et charmant pour cette raisou méme que 
la nature est pour lui, ce qu’elle est en effet, un 
ntoyen et non un but. Elle est Pinstrument sur 
lequel il s'accompagne pour chanter. Elle n’est 
jamais, comme il arrive aux faux poétes, la beauté 
méme vers laquelle vont les chants. L’amour de 
saint Fran^ois la trouve sur sa route; il la trouve 
sans la chercher, tout simplement parce qu’elle est 
lá, et, sans jamais s’arréter á elle, il la traverse 
et Temporte sur ses ailes vers le ciel oü il va. 

Ainsi vue, á la ciar té d’en haut, la création 
prend un goút exquis qu’elle n’a jamais chez les 
hommes qui Taiment pour elle-méme et la fétent, 
au lieu de féter Dieu.La création est une barriére 
quand elle n’est pas un marchepied; elle apparaít 
comme une limite, chez le faux poéte qui s’em- 
bourbc aumilieud’elle; pour saint Fran£OÍs,elle est 
une liarpe,et ses doigts,promenés sur les cordes, 
lancentdessons qui montent toujours.Le style de 
saint Fran^ois de Sales ressemble beaucoup á une 
promenade. II est plein de hasards, d’accidents, 
de rencontres; il miroite; ilregarde;il se détourne 
á chaqué instant, attiré á droite et á gauche par 
les objetsavoisinants.il plait,mais il n’écrase pas. 


57 


SAINT FRANJOIS DK SALES 

Presque toujourscharmant,il n’estjamais sublime. 
Ce n’est pas que le charmant et le sublime soient 
incompatibles en eux-mémes; mais c’est que la 
nature de saint Franjois de Sales comportait le 
premier etne comportait pas le second.Cethomme 
cause toujours de prés avec le lecteur. 11 ne lui 
échappe pas par ces excursions, ces ascensions 
ou ces absorptions qui séparent pour un moment 
celui qui parle de celui qui écoute. II ne perd pas 
de vue son auditeur. II n’est jamais anéanti sous 
le poids de sa pensée ; ce qu’il dit ne succombe 
pas sous ce qu’il voudrait dire. 

II parle en vieux franjáis. On pourrait croire 
que ceci est seulement une affaire de date, que le 
fait de parler en vieux franjáis tient au temps ou 
Pon parle et non á i’homme qui parle. Malgré la 
trés grande vraiseiúblance, le vieux franjáis ne 
tient pas seulement á la date oú il est parlé : il 
tient au caractére de celui qui parle. Jeanne de 
Chantal est contemporaine de saint Franjois de 
Sales. Elle ne parle pas en vieux franjáis. Elle 
emploie des mots qui appartiennent au vieux fran- 
jáis, parce que ce fait résulte de la nature des 
choses et de l’état de la langue au moment oú 
elle écrivait. Mais ces mots, qui, sous la plume 
de saint Franjois de Sales, forment le vieux fran- 
jáis, ne constituent pas la méme langue chez 
Jeanne de Chantal. C’est que le vieux franjáis est 
unstyle; done il est un secret.il ne suffit pas pour 
Pavoir parlé d’étrené áune cerlaine époque,ilfaut 
avoir possédéuncertain esprit. Cet esprit, quel est- 


58 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


il? Quel est le caractére de cette langue? — C'est 
la naíveté. 

La naíveté n’est pas la simplicité. Elle est un 
genre á part de simplicité, une simplicité particu- 
liére guia un tempérament á elle. Elle ades oublis 
et des audaces qui étonneraient ailleurs et qui de 
sa part n’étonnent pas. Elle a le secret de faire 
tout pardonner. Ce secret rare, elle le partage 
avec les enfants, qui sont dans Fheureuse impos- 
sibilité d’irriter sérieusement. Cette impossibilité, 
que possédent les enfants dans Tordre moral, les 
écrivains naífs la possédent dans Tordre intellec- 
tuel. Elle est un des priviléges et un des dangers 
de La Fontaine, privilége quant á lui, danger 
quant aux lecteurs. Dans ses fables, régoísme 
du renard est á couvert derriére la naíveté de 
l'écrivain. 

Mais le chanfle qui, chez La Fonfaine, péut ser- 
vir Ferreur, sert, chez saint Fran$ois de Sales, 
la vérité. II a le droit de parler comme il pense. 
II agit en chrétien et en prétre. La pensée de 
produire un effet quelconque est si lom de lui, 
qu’on oublie de le remarquer : autre ressem- 
blance avec les enfants. II est vrai qu’á Fheüre 
présente ceux-ci sont occupés á perdre la naí- 
veté, et je me sers á dessein du mot occupés , car 
c’est de leur part un rude travail : la naíveté, 
chassée de Tenfance, se réfugie dans la campa- 
gne. Les villages ont une langue á part qui res- 
semble beaucoup au vieux franjáis, et par une 
rencontre qui n’est pas fortuite, le vieux fransais 


59 


SAINT FRANgOIS DE SALES 

parle toujours de la campagne et lui demande 
toujours des comparaisons. Un des caractéres qui 
distinguent le vieux franjáis, la langue des villa- 
ges, et le style de Saint Fran$ois de Sales, c’est 
Pabsence d’ironie. L’ironie, qui est excellente á 
sa place, et, par cela méme qu’elle est excellente 
á sa place, est détestable et funeste dés qu’elle 
arrive mal á propos, et elle arrive souvent mal á 
propos, 1’ironie est due au mal, á l’erreur, au 
péché. L’ironie est la gaieté de Pindignation, qui, 
ne trouvant plus de parole directe á la hauteur de 
sa colére, se réfugie, pour éclater, au-dessous du 
silence, dans la parole détournée. L’ironie est 
naturellement terrible et facilement sublime. Elle 
est le refuge de la fureur qui a dépassé les hau- 
teurs de la parole et les hauteurs du silence. Mais 
cette arme puissante et redoutable a été empoi- 
sonnée par la corruption de Phomme. L’ironie a 
trahi la vérité : au lieu d’écraser le mal, elle s’est 
tournée contre les choses simples, naíves, inno- 
centes, dans le sens sérieux de ce mot trop sou- 
vent rabaissé. L’ironie alors est devenue la mo- 
querie. La moquerie est une chose basse; c’est le 
ricanement de Pamour-propre. Hé bien 1 cette mo- 
querie, employée ti-és souvent par l’écrivain qui la 
suppose chez le lecteur, devient pour Pun et pour 
Pautre une géne singuliére. Elle détruit leur con- 
fiance réciproque et la naíveté de leurs relations. 
Car la moquerie, qui est myope, prend la nai'veté 
pour la niaiserie, pendant que la sotlise prend la 
niaiserie pour la naíveté. Entre la niaiserie et la 


PHYSIONOMÍES DE SATNTS 


60 

naíveté la différence est radicale.Dans la niaiserie 
la pensée est faible, le sentiment mollasse, et l’ex- 
pression langoureuse. Dans la naíveté la pensée 
est précise,le sentiment vigoureux et Texpression 
imprévue.La moquerie, qui les confond, óte á Fé- 
crivain la liberté des choses intimes, qui ne veu- 
lent étre montrées qu’á des regards purs. Gette 
eontrainte domine toute la littérature moderne,qui 
ne s J en doute pas. Cette littérature, qui se croit 
tres libre, est esclave du lecteur, qu’elle méprise. 
Elle craint la moquerie. Or, l’absence de cette 
craLile est un des caractéres du vieux franjáis, et 
parliculiérement un des caractéres de saint Fran- 
fois de Sales. Cet homme parle comme il pense, 
et le peuple chrétien est pour lui un confident. Ii 
peut dire : mes fréres, quand il s’adresse aux 
hommes, car il leur parle comme il se parle : sa 
parole extérieure n’interrompt pas, chose rare! 
sa parole intérieure. 

La familiarité avec tous les hommes se trouve 
aux deux extrémités de l’échelle morale; le litté- 
rateur ne la posséde pas; le philosophe vulgaire 
en est tout á fait privé ; le débauché la trouve et le 
saint Fa trouvée. Le premier la trouve, parce qu’il 
a perdu le respect; le second, parce qu’il a perdu 
Famour-propre. Le droit de causer avec Lhumanité 
est un des attributs de la grandeur. L’habitude de 
bavarder avec elle est un des caractéres de la honte. 
Saint Frangois de Sales n’a pas tous les attributs 
de la grandeur; aussi n’est-ce pas avec Thumanité 
qu’ü cause, mais avec une fraction de Fhumanité. 


61 


SAINT FRANgOIS DE SALES 

Presque personne n’a parlé le franjáis comme 
lui; c’est pourquoi, si ces sortes de choses étaient 
étonnantes, il faudrait s’étonner de Foubli ou Font 
laissé les littérateurs. lis ont eu, á propos de lui, 
une distraction qui s’explique par leurs nomfcreux 
et importants travaux. 

L’étymologie nous rappelle, méme malgré nous, 
que la langue fran^aise rédame par-dessus toutes 
les autres langues la franchise. Saint Franjois de 
Sales est franc comme peu d’hommes Font été. Le 
soup^on méme d’une arriére-pensée est exclu par 
la nature de sa parole. Et quelle originalité 1 quel 
sentiment actuel des pensées qu’il exprime! Le 
danger de parler morale par habitude et par sou- 
venir ne le menace pas. II pense ce qu’il dit au 
moment ou il le dit; il ne le pense pas par procu- 
ration comme tant d’autres; il le pense lui-méme ; 
il le pense k Fheure ou il cause avec vous, et, s’il 
Fa pensé la veille, il vous le dit. II vous fait assis- 
ter á la génération mtérieure des pensées et des 
sentiments qu’il vous communique; il les donne 
pour ce qu’ils sont, il se donne pour ce qu’il est, 
il vous prend comme vous étes. Quand vous étes 
dans sa société, ne craignez pas de voir appro- 
cher de vous Fombre de Mentor; vous étes avec 
un ami qui vous dit tout et á qui vous pouvez tout 
dire. II y a dans cet homme charmant une forcé 
vive et gaie, qui provoque la confiance, sans avoir 
Fair de penser á elle.Et,trés souvent, qcelle pro- 
fondeur ! Peut-étre la bonhomie du style nous dis- 
simule quelquefois la réalité sévére des choses; 


62 FHYSIONOMIES DE SA1NTS 

mais quelle profondeur sous cette apparence en- 
fantine ! Tant de gens prennent l’air solennel pour 
dire peu de chose, ou pour ne dire ríen ! 11 faut 
bien que quelquefois le contraire arrive. Ainsi 
saínt Franfois de Sales développe de temps en 
tenips des vérités mystérieuses avec la profon- 
deur réelle d’un docteur et d’un saint, oíais avec 
la bonhomie et la naíveté d’un vieillard qui racon- 
terait une histoire á des enfants. Je vais citer 
pour indiquer et pour prouver. 

« Entre les perdrix, il arrive souvent que les 
unes dérobent les oeufs des autres, afio de les 
couver, soit pour l’avidité qu’elles ont d’estre 
ni é res, soit par leur stupidité, qui leur faitmécon- 
naitre leurs oeufs propres. Et voicy, chose étrange, 
mais néanmoins bieo témoignée, car le perdreau 
qui aura été esclos et nourry sous les ailes d’une 
perdrix étrangére, au premier rédame qu’il soit 
de sa vraie mére, qui avait pondu Toeuf duquel il 
est procédé, il quitte la perdrix laronesse, se rend 
á sa premiére mére et se met á sa suite, par la 
correspondance toutefois, qui ne paraissait point, 
ainsi fut demeurée secrete, cachée, et comme dor- 
mante au fond de la nature, jusques ála rencon- 
tre de son objet, que soudain excitée et comme 
réveillée, elle fait son coup, et pousse l’appétit 
du perdreau á son premier devoir. 

* II en est de méme, Théotime, de notre coeur; 
car quoiqu’il soit couvé, nourry et élevé comme 
les choses corporelles, belles et transitoires, et, 
par maniére de dire, sous les ailes de la nature; 


63 


SAINT FRANgOIS DE SALES 

néanmoins, au premier regard qu’il jette en Dieu, 
á la premiére connaissance qu’il en re^oit, la 
naturelle et premiére inclication d’aimer Dieu qui 
était comme assoupie et imperceptible, se réveille 
en un instant, et á l’impourvue paraist, comme 
étinceile qui sort d’entre les cendres, laquelle 
touchant notre volontó, luy donne un eslan de 
l’amour supréme, due au souverain et premier 
principe de toutes choses, » 

L'appétit du perdreau poussé á son premier 
devoir n’enseigne-t-il pas les hommes avec une 
grande douceur et une grande naiveté ; et cette 
parole exquise, qui aime les animaux sans jamais 
arréter sur eux son amour, ne contient-elle pas, 
dans sa forme charmante, une austére réalité que 
le nid de perdrix etle voisinage des blés en fleurs 
adoucit, sans la cacher? 

Le symbplisme de l’Ecriture et le but mysté- 
rieux des créatures fournit quelquefois á saint 
Fransois de Sales des aper^us ingénieux ou pro- 
fonds. 

Son Introduction á la vie dévote éfant connue 
du public, je parle de ses autres ouvrages quine 
le sont pas, et, relativement á la signification ca- 
chée des personnes et des choses, je trouve dans 
ses sermons ce rapprochement entre deux hom- 
mes qu’on oublie ordinairement de rapprocher ; 
Saint Jean-Baptiste et saint Pierre. 

« Nous lisons qu’il y avait autour du propitia- 
toiredeux chérubins, lesquels s’entre-regardaient. 
Le propitiatoire, mes chers auditeurs, c’est Notre- 


64 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Seigneur, lequel le Pére Eternel nous a donné 
pour étre la propitiation de nos péchés, Ipse pro- 
pitiatio est pro peccatis nostris et ipsum propo - 
suit Deus propitiationem. Ces deux chérubins 
sont, córame j’estime, saint Jean et saint Pierre, 
lesquels s’entre-regardaient Fun comme prophéte 
et Fautre comme apótre. Hé ! ne pensez-vous pas 
qu’ils s’entre-regardaient, quand Fun disait : Ecce 
Agnus Dei y Voici PAgneau de Dieu, et que Fau- 
tre disait : Tu es Christus, Filius Dei viví, Tu 
es le Christ, Fils du Dieu vivant? II est vrai que 
la confe ssion de saint Jean ressent encore quel- 
que chose de la nuict de Fancienne loy, quand il 
appelle Notre-Seigneur Agneau, car il parle de sa 
figure : mais celle de saint Pierre ne ressent ríen 
que le jour : Ouia Joannes prceerat nocti , et Pe - 
trus diei : parce que saint Jean était le luminaire 
de la nuit et saint Pierre celui du jour. 

« Au commencement du monde on trouve que 
Pesprit de Dieu était porté sur les eaux, Spiritus 
Dei ferebatur super aquas. La naíveté du texte 
en sa source veut dire fecundábate vegetábate 
qu’il fécondait les eaux. Ainsi me semble-t-il qu’en 
la réformation du monde, Notre-Seigneur fécon- 
dait les eaux lorsqu’il cheminait sur le bord de la 
mer de Galilée, Ambulabat juxta mare Galilece , 
et avec la parole qu’il dit á saint Pierre et á saint 
André : Venite post me y venez aprés moi, il fit 
esclore parmi les coquilles maritimes saint Pierre 
et saint André : en quoi saint Jean a encore quel- 
que similitude avec saint Pierre, puisque ce fut 


65 


SAINT FRAN$OIS DE SALES 

au bord de Peau ou sáint Jean eut pour la pre- 
miére fois Pfaonneur de voir celui qu’il annonfait, 
comme saint Pierre auprés de Peau reconnut son 
divin maítre et le suivit... La nativité de saint 
Jean a été prédite par FAnge: Et muí ti in nati- 
vitate ejus gaudebunt. « Plusieurs, dit-il á Zacha- 
rie, se réjouiront en sa nativité. » Celle de saint 
Pierre a été pareillement prédite ; mais il y a cette 
grande différence que PAnge prédit celle de 
saint Jean, et celle de saint Pierre fut prédite par 
Notre-Seigneur. Saint Jean naquit pour finir la loi 
mosaíque; saint Pierre mourut pour commencer 
FEglise catholique, non que saint Pierre fút le 
commencement fondamental de FEglise, ni Saint 
Jean la fin de la Synagogue, car c’est Notre- 
Seigneur, lequel mit fin á la loi de Moyse, disant 
sur la croix : « Tout est consommé et ressus- 
citant, il commmenfa FEglise nouvelle. » 

Ces connaissances simples, ces vues sur l’ori- 
gine des choses, ces rapports des étres entre eux, 
ces ressemblances entre la création et la rédemp- 
tion, toutes ces lumiéres sont fréquentes dans les 
auteurs anciens, et rares dans Ies auteurs moder- 
nes.Le rapprochement de la source est pour Fáire 
une joie inconnue de la plupart des hommes ; ce 
voisinage admirable, bien qu’il ne soit pas le ca- 
ractéré le plus habituel de saint Franfois de Sa- 
les, ne luí fut pas étranger. II trouva dans la sain- 
teté le jour et Pair. Ecoutons-le encore parler de 
la mort de saint Pierre ; il vient de la comparer 
á la naissance de Jean-Baptiste, il va la comparer 

» 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 


á la naissance d’Adam ; rHumanité naissante et 
l’Eglise naissante vont entendre la méme parole 
sortir de la bouche de Dieu. Ceci e$t véritable- 
ment beau. 

€ Quand Dieu créa cet univérs, voulant faire 
i’homme, il dit: Faciamus kominem adimaginem 
et similitudinem nostram , ut prcesit piscibns ma- 
ris, volatilibus cceli et beetiis terree; faison6 
rhomme á notre image et ressemblance afin qu’il 
préside et aye domination sur les poissons de la 
mer, sur les oiseaux du ciel et sür les bestes de 
la terre. Ainsi me semble-t-il qu’il ayé fait en sa 
réformation ; car youlant que saint Pierre fút le 
président et gouverneur de son Eglise¿ et qu*il 
commandát tout á eeux qui se retirent en la reli- 
gión pour valer en l’air de la perfection, il le vou- 
lut rendre sembíable á lui, et me semble qu’il 
dit : Faciamusi eum ad imaginem nostram, fab- 
son$-le á notre image, c’est-á-dire Sembíable á 
Jésus crucifié; c’est pourquoi il luí dit : Sequete 
me , suis-moy ». 

La vie de saint Franjéis de Sales est trdp con- 
nue pour qu’il soit nécessaire d’insister sur les 
faits qui la composent. 11 eut Fesprit de doueeur 
et le don de convertir. Sa parole était féconde. 

II ne suffisait pas, pour faire son ceuvre, de 
parler comme il parla. II fallait vivre comme il 
vécut. II était fécond, parce qu’il était saint. Le 
style dont j’ai parlé n’est que le reflet de son au- 
réole, projeté sur ses oeuvres. II vécut dans la fanti- 
liarité divine , non pas sur le SinaT, mais ála place 


SAINT FRAN 5 OIS DE SALES 67 

qui était la sienne, et que lui atait préparée Díeu. 
Sa douceur pénétra la nature, la nature pénétra sa 
parole. Son originalité fut d’étre doux. II était si 
doux, que la campagne lui a dit sea secreta. II 
était ai doux, que PEgyptienne Agar est devenue 
transparente á ses yeux. 

A Cette préférence de Dieu á toutes choses est 
le cher enfant de la charité, dit-il quelque part. 
Que si Agar, qui n’était qu’une Egyptienne, voyant 
son fils en danger de mourir, n’eut pas le courage 
de demeurer auprés de lui, ainsi le voulut quitter, 
disant : Ahí jene saurais voir mourir cet enfant , 
quelle merveille y a-t-il que la charité, filie de 
douceur et de suavité céleste, ne puisse voir mou- 
rir son enfant, qui est le propos de ne jamais 
offenser Dieu? Si qu’á mesure que notre franc 
arbitre se résolut de consentir au péché, donnant 
par le méme moyen la mort á ce sacré propos, 
la charité meurt avec iceluy et dit en son demier 
soupir : Hé ! non, jamais je ne verrai mourir cet 
enfant. » 

Un rayón de sa douceur éclaire ainsi la cham- 
bre d’Holopherne : 

<c Ne lisons-nous pas de Judith, lorsqu'elle alia 
trouver Holopherne, prince de l’armée des As- 
syriens, que nonobstant qu’elle fút extrémement 
bien parée, et que son visage fút doué de la plus 
rare beauté qui se peut voir,ayant les yeux étin* 
celants avec une douceur charmante, les lévres 
pourprées et les cheveux crespés flottant sur ses 
épaules, toutefois Holopherne ne fut point tou- 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


68 

ché ni par les béaux habits, ni par les yeux, 
ni par les lévres, ni par les cheveux de Judith, 
ni d’aucune autre chose qui fust en elle ; mais 
seulement quand il jeta les yeux sur ses sanda- 
les, ou sa chaussure, qui, comme nous pouvons 
penser, était récaméed’or d’une fortbonnegráce, 
il demeura tout espris d’amour pour elle. Ainsi 
pouvons-nous dire que le Pére Eternel, considé- 
rant la variété des vertus qui étaient en Notre- 
Dame, il la trouva sans doute extrémement belle : 
mais lorsqu’il jeta les yeux sur ses sandales ou 
souliers, il en receut tant de complaisance et en 
fut tellement espris qu’il se laissa gagner et lui 
envoya son Fils, lequel s’incarna en ses trés chas- 
tes entrailles. Mais qu’est-ce, je vous prie, mes 
chéres Ames, que ces sandales et ces chaussures 
de la sacrée Vierge nous représentent, sinon Phu- 
milité? » 

11 était si doux que, parlant á ses filies, aux 
religieuses Visitandines, il leur montra cette 
se ene sublime á la ciar té de ce rayón. 



CHAPITRE V 


6IMÉ0N ET ANNE LA PROPHÉTESSE. 


I/Écriture dit briévement les choses. Quand 
elle veut confier le nom d’un homrae á Tadmira- 
tion des siécles, il lui arrive de dire que cet 
homme est juste et craignant Dieu. Joseph éíait 
juste. Siméon était juste. 

Et, comme il était juste, il attendait la consola- 
lion d’Israél. Et le Saint-Esprit était en lui. 

Et il avait re^u la promesse de ne pas mourir 
avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. 

Et il attendait. 

II attendait ! Quel mot ! quelle attente que celte 
áltente qui fut sa vie,sa fonction, sa raisond’étre, 
son type, sa destinée,qui futtoute sa vie et loute 
salumiére jusqu’au jour oúil vit Celui qu’il alten 
dait, qu’il avait attehdu ! 

Quel moment pour ce vieillard que le moment 
ou il refut dans ses bras Celui qui était PAttcndu 
d’Israél, d’Israél dont lui-méme avait représente 
latiente 1 

Quel moment que celui ou, aprés une vie con- 
sumée dans le désir, il vit de sesyeux etpritdans 




70 PHYSIONOMJES DE SAINTS 

ses bras PAmen vivant de sa vie, PAmen vivant 
de son désir ! 

Et Anne la prophétesse ? Celle-ci avait quatre- 
vingt-quatre ans. Ce chiffre est bientót écrit et 
bientót prononcé. Mais quelle somme de désirs 
peut-il bien représenter ? Elle ne quittait pas le 
temple, priant, jeúnant et servant Dieu jour et 
nuit. 11 n’est peut-étre pas mutile d’insister par la 
pensée sur la vie de Siméon et d’Anne, cette vie 
pleine de mystéres inconnus, cette vie qui ne fait 
parler d’elle qu’á son dernier moment.Mais si ce 
dernier moment fut couvert d’une gloire immor- 
telle, c’est qu’il avait été préparé par les longues 
années de silence que le silence de FEvangile 
nous laisse á deviner. 

Le dernier moment a été court; mais les années 
ont été trés longues. 

Toute priére finit par un Amen. L’Amen a été 
court; mais la priére a été longue.Figurons-nous 
cet homme et cette femme, ce juste et cette pro- 
phétesse, vivant et vieillissant dans cette espé- 
rance,dans cette pensée, dans ce désir, dans cette 
promesse : le Christ du Seigneur approche et son 
jour va venir. Celui que les prophétes ont annoncé, 
le Christ du Seigneur approche et son jour va 
venir! Celui que les patriarches ont appelé, le 
Christ du Seigneur approche, et son jour va venir. 

Probablement les siéclesécoulés passaient sous 
les yeux de Siméon et d’Anne, et leurs années con- 
tinuaientces siécles, et ledésir creusait en eux des 
ablmes d’une profondeur inconnue, et le désir se 


SIMEON ET ANNE LA PROPHÉTESSE 71 

multipliait par lui-méme, etle désir actuel s’aug- 
mentait des désirs passés, et ils montaient sur la 
téte des siécles morts pour désirer de plus haut, 
et ils descendaient dans les abímes qu’avaient 
autrefois creusés les désirs des anciens, pour dé- 
sirer plus profondément. Peut-étre leur désir prit-il 
á la fin des proportions qui leur indiquérent que le 
moment était venu. Siméon vint au temple en Es- 
prit. C’était I^Esprit qui le conduisait. La lumiére 
intérieure guidait ses pas. 

Un frémissement,inconnu de ces deux ámesqui 
pourtant connaissaient tant de choses,lessecouait 
probablementd’une secousse pacifique et profonde 
qui augmentait leur sérénité. 

Pendant leur attente, le vieux monde romain 
avait fait des prodiges d’abomination. Les ambi- 
tions s’étaient heurtées contre les ambitions. La 
terre s’était inclinée sous le sceptre de César 
Auguste. 

La terre ne s’était pas doutée que ce qui se pas- 
sait d’important sur elle, c’était l’attente de ceux 
qui attendaient. La terre* étourdie par tous les 
bruits vagues et vains de ses guerres et de ses dis- 
cordes, ne s’était pas aper^ue qu’une chose impor- 
tante se faisait sur sa surface : c’était le silence de 
ceux qui attendaient dans ia solennité profonde du 
désir. La terre ne savaitpasceschoses; et si c’était 
á recommencer, elle ne Ies saurait pas mieux au- 
jourd’hui. Elle lesignorait de la mérae ignorance: 
elle les méprisait du méme mépris, si on laforgait 
á Ies regarder. Je dis que le silence était la chose 


72 


physionomies de saints 


qui se faisait á son insu, sur sa surface. G’est 
qu’en efTet ce silence était une action. Ce n’était 
pas un silence négatif, qui aurait consisté dans 
Tabsence des paroles. C’était un silence positif, 
actif ou-dessus de toute action. 

Fendant qu’Octave et Antoine se disputaient 
l’erapire du monde, Siméon et Anne attendaient. 
Qui done parmi eux, qui done agissait le plus? 
Anne la prophétesse parla au moment supréme, 
Siméon chanta. De quelle fa§on s’ouvrirent leurs 
bouches, aprés un tel silence! 

Peut-étre dans l’instant quiprécéda Fexplosion, 
peut-étre toute leur vie se présenta-t-elle á leur 
yeux comme un point rapide et total, oú cependant 
les désirs se distinguaient les uns des autres, oú 
la succession de leurs désirs se présenta á eux 
dans sa longueur, dans sa profondeur ; et peut- 
étre tremblérent-ils d’un tremblement inconnu 
durantle moment supréme qui arrivait. C’étaitdonc 
á ce moment si court, si rapide, si fugitif, que 
toute s les années de leur vie avaienttendu iC'était 
done vers ce moment supréme que tant de mo- 
meáis avaient convergé! Et le moment était 
venul 

Peut-étre les siécles qui avaient précédé leur 
naissance se dressaient ils dans le lointain de 
leurs pensées, derriére les années de leur vie, 
étalant d’autres profondeurs plus antiques, á cóté 
des profondeurs qu’ils avaient eux-mémes creu- 
séesl Ouí sait de quelle grandeur dut leur parat- 
tre leur priére et toutes leurs priéres précédentes 



SIMÉON ET ANNE LA PROPHÉTESSB 73 

ou avoisinantes, si les choses se montrérent á eux 
out á coup dans leur ensemble ! 

Car la succession de la vie nous cache notre 
oeuvre totale. Mais si elle nous apparaissait tout á 
coup, elle nous étonnerait. Les détails nous ca- 
chent l’ensemble. Mais il y a des moments oú le 
voile qui est devant notre regard tremble, comme 
s’il allait tout á coup se lever. Un résumé se fait, 
le résumé des discours, le résumé du silence. Et 
ce résumé s’exprime par le mot : Amen. 

A Páge de quatre-vingt-quatre ans, Anne la 
prophétesse pronon^a son Amen. Elle dit des 
merveilles de FEnfant qui était lá; et Siméon 
chantait. II chantait la vie et il chantait la mort, 
la vie des nations, sa mort á lui; car il avait ac- 
compli sa destinée. II annon$a solennellement que 
Celui qu’il tenait dans ses bras serait exalté de- 
vant la face des peuples, lumiére des nations et 
gloire d’Israél. Sa vue franchit la Judée; elle fit 
le tour du monde. Elle alia á droite et á gauche. 
« Celui-ci, dit-il, a été posé pour la ruine et pour 
la résurrection. » 

II vit la contradiction ; il la promit. II annon^a 
que les vivants et les morts se grouperaient á 
droite et á gauche de FEnfant qu’il tenait dans 
ses bras. 

Et Siméon bénit le Pére et la Mére, et il dit á 
celle-ci : 

« Un glaive de douleur transpercera ton áme, 
afin que les pensées de plusieurs soient décou- 
vertes. » 


74 


PHYSIONOMIES DB SAINT8 


Une prophétie terrible sort de ses lévres, avec 
sa joie et son triomphe. Car tout est réuni en ce 
jour que les Grecs appelaient la féte de la Ren- 
contre, parce que les choses viennent de loin pour 
se rencontrer au milieu d’elle. 

Siméon rencontre Anne : Joseph et Marie ren- 
contrent Siméon et Anne. La gráce et la loi se 
rencontrent; la loi est observée dans sa rigueur: 
Poffraude due pour la naissance d*un Premier- 
Né est offerte, quoiqu’ici la raison de roffrir ne 
se présente pas. La sainte Vierge et son Fils 
étaient exempts des cérémonies légales, puisque 
la Mére n’avait pas con^u selon les lois de la na- 
ture, et que le Fils était né en dehors d’elles. 
Cependant, comme le Fils n’avait pas youIu se 
soustraire á la circoncision des hommes, la Mére 
ne voulut pas se soustraire á la purification des 
fe m mes. La loi fut observée ; mais elle rencontra 
la gráce : Anne et Siméon sont lá pour Pattester. 
Les larmes ont rencontré la joie. L'allégresse de 
Siméon a enfoncé d'avance dans le coeur de 
Marie le glaive qu’il lui a annoncé. Et elle a 
yardé dans son coeur, nous dit TEvangile, toutes 
ces dioses. Toutes ces choses renferment sans 
doute les menaces de Siméon. Dans cetteféte des 
Rene entres, ceu* qui s’attendaient se sont trou- 
vés; et enfin Sion a rencontré son Dieu. 

El l'Eglise chante le matin : 

« Voici que le Seigneur Dominateur vient en 
son saint Temple ; réjouis-toi, Sion, tressaille 
d’allégresse et viens au-devant de ton Dieu. » 


SIMEON ET ANNE LA PROPHÉTESSE 75 

Dans cette féte des Rencontres, Siméon et 
Auné ont r encontré Jésus-Ghrist. 

Je poserai mon are dans les núes, avait dit 
autrefois la bouche de Dieu parlant de Farc-en-ciel. 

Ici Gelui qui était Parche d’alliance fut vu dans 
Ies bras de Marie, comme Pare dans les nuées du 
ciel; et Siméon re$ut l’Amen de son attente. 

Cette féte, qui est appelée par les Grecs la Ren- 
contre du Seigneur, est appelée aussi la Purifica- 
tion de la sainte Vierge. 

La purification ne suppose ici ni aucun péché, 
ni aucun défaut de nature : aucune impureté inó- 
rale, légale ou matérielle ne se rencontrait dans 
Marie. Meis qui sait quelle infusión inouíe de 
gráce nouvelle est indiquée ici par ce mot? 

Qui sait ce qui se passa dans le coeur de Marie, 
quand elle offrit Jésus-Christ au Pére, dans ce 
jour solennel et dans ce lieu solennel ? Car cette 
féte s’appelle aussi la Présentation de Jésus au 
Temple. 

Ce fut le jour de Foblation. 

L’oblation supréme, ce lie dont les sacrifices de 
l’ancienne loi n’étaient que la figure; Foblation 
divine, attendue, appelée, symboiisée par tant de 
cris, par tant de désirs, par tant de prophétes, 
par tant de figures. 

Que durent penser ces quatre personnes, Marie, 
Joseph, Siméon, Anne, quand elles dirent : Voici 
celui qu’on attendait. Repassérent-elles dans leur 
mémoire, subitement et instantanément, les dio- 
ses, Ies épisodes, les sacrifices du peuple dTsraél, 


76 


F II YSIONOMIE DE SAINTS 


dans la méditation desquelles elles avaient passé 
leur vie ? Le sacrifice d’Abraham passa-t-il devant 
leur mémoire, et le bélier qui remplaza Isaac, et 
tous les sacrifice s de l’ancienne loi, toutes les 
prescriptions de Moíse et toutes les scénes quj 
s'étaient accomplies dans ce Temple oü mainte- 
nant Jésus-Chríst s’offrait á son Pére? Quelle 
impression devait leur faire cette loi portée au 
Lévitique, chap. xii, ou il est dit que la femme 
qui aura mis au monde un enfant, garlón ou filie, 
demeurera un certain temps séparée de la com- 
pagnie des autres, comme une personne impure? 

II lui est défendu de toucher ríen de saint, ni 
ü'entrer dans le Temple, jusqu’á ce que soient 
accomplis les jours de la purification, qui sont de 
quarante jours pour un enfant mále et de quatre- 
vingt pour une filie. Ce temps étant expiré, elle 
devait se présenter á un prétre et lui offrir pour 
son enfant un agneau d’un an en holocausto, avec 
un pelit pigeon ou une tourterelle, ou bien, si 
elle était assez pauvre pour ne pouvoir offrir un 
agneau, elle devait donner deux tourterelles et 
deux paires de colombes. 

Quelle impression profonde et mystérieuse de- 
vait produire le texte de cette loi sur la Vierge, 
qui n’avait aucun besoin d’étre purifiée et qui ce- 
peudant se soumettait á Pordonnance faite, et qui 
prenait lá la place du pauvre ! Celle qui possé- 
dait le Crcateur du ciel et de la terre prenait 
rang par mi Ies pauvre s ; et c’était la petite of- 
frande qui rachetait Jésus-Christ. 



SIMEON ET ANNE LA PROPHÉTESSE 77 

Quel aspect dut prendre aux yeux d’Anne et de 
Siméon l’enceinte de ce Temple oú ils avaient tant 
prié, qui maintenant contenait Jésus et qui allait 
bientót étre détruit l 

Getteféte s’appelle aussi la Chandeleur. Le pape 
Serge I er ordonna de faire, le 2 février, la pro- 
cession ayec les cierges. La Chandeleur est la 
féte des lumiéres. Cette procession, qui proméne 
la lumiére physique, symbolise ce qui se passa 
au temple de Jérusalem le jour oú ces quatre 
personnes, Joseph, Marie, Siméon, Anne, sembla- 
bles á une procession, se passérent tour á tour 
l’Enfant Jésus, lumiére du monde. 

La Chandeleur est peut-étre le plus populaire 
des noms de cette féte, dont Tétablissement se 
perd dans la nuit des temps. 

L’institution premiére remonte aux premiers 
siécles de FEglise. Mais les premiers reláche- 
ments qui refroidirent les chrétiens la firent tom- 
ber en quelques endroits dans l’oubli. Cet oubli 
partiel et momentané se produisit peut-étre vers 
Fan 5oo. Car, dans la grande peste de 54 1 , qui 
dépeupla TEgypte et plusieurs provinces de Tem- 
pire, Tempereur Justinien, sous le pontificat de 
Vigile, eut recours á la protection de la Vierge 
Immaculée. L’empereur consulta le patriarche et 
le clergé de Constantinople ; et sur leur avis, il 
interdit sous despeines sévéresla négligence que 
quelques-uns apportaient dans la célébration du 
2 février. 

La négligence cessa. La féte de la Purification 


78 


physionomies de saints 


fut célébrée avec éclat. Constantinople lui rendit 
toute sa solennité ; et la peste cessa á Tinstant 
méme* 

Le commeneement de février était marqué chez 
les paíens par des saturnales épouvantables, qui 
s’appelaient les Lupercales. 

Aux superstitions et aux débauches qui souil- 
laíent particuliérement cette époque de l’année, 
le pape Gélase opposa l’observation solennelle et 
fer vente de la grande féte du 2 février. 

Mais ce ne fut encore lá trés probablement que 
le rétablissement, et non l’institution premiére, 
de cette solennité. Le révérend pére Combefis, de 
Tordre de Saint-Dominique, dans sa Bibliothéque 
des Peres, rapporte une homélie de saint Métho- 
dius, évéque de Tyr. Saint Métbodius vivait au 
ni® siécle. 

Le cardinal de Bérulle íait, au sujet de la Pré- 
sentation de Jésus au Temple, une remarque sur 
laquelle j’appelle l’attention du lecteur* La féte 
de Noel est, seton lui, la révélation publique de 
Díeu á l’humanité. La féte du 2 février est une 
manifestation particuliére de Dieu aux ámes pri- 
vilégiées. Elle serait, d’aprés ce cardinal, la féte 
des secrets de Dieu. 


CHAPITRE VI 


SAINT PAPHNUCE* 


Dans les déserts de la ThébaTde, qui entourent 
Héraclée, il y eut beaucoupde solitaires. Le der- 
nier d’entre eux fut saint Paphnuce, dont Lhis- 
toire est fort étrange. 

Paphnuce avait mené dans le désert la vie ¿ton- 
nante des solitaires, une vie qui ne ressemhlait ni 
k la vie des hommes, ni méme á celle des saints 
modernes, une vie dont l’austérité surpasse Pinia- 
gination. Un jour il se dit á lui-méme : Quel est 
celui des saints auquel je ressemble ? 

La question devint une priére. 

— Seigneur, disait-il, parmi vos saints quel est 
celui auquel je ressemble le plus? 

— Paphnuce, Paphnuce, lui dit la voix qui luí 
parlait, car il était souvent conduit par une voix ; 
toi, Paphnuce, tu ressembles á un musicien qui 
chante dans un village á quelque distan ce d'II éra- 
clée. 

Paphnuce fut plus surpris qu’il ne Pavait encore 
été depuis le jour de sa naissance. Un musicien 
qui chantait dans un village ne réporulaü pas á 
l’idéal d’une sainteté semblable á la sienne. 


80 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


II approche du village, il arrive ; il demande le 
musicien. 

— II est lá, luí répondent les gens du pays ; il 
est dans ce cabaret; il chante pour amuser les 
gens qui boivent. 

Paphnuce marchait de stupéfactions en stupé- 
factions. II aborde le musicien, lui demande un 
entrelien particulier, et l'ayant obtenu, lui de- 
mande par que lies voies il s’est élevé si haut en 
saintelé devant Dieu et devant les anges. 

— Brave homme, répond le musicien, je pense 
que vous plaisantez. 

— Voilá done, pensait Paphnuce, le saint auquel 
je suis semblable! 

Le musicien reprit : 

— Je suis le dernier des misérables. Avant de 
jouer dans les cabarets, j’étais voleur de profes- 
sion. Je faisais partie d’une bande de brigands. 
Ma vie est un tissu d’abominations, et je me fais 
horre ur á moi-méme. 

Paphnuce devenait pensif. 

— Cherchez bien, lui dit-il, vous trouverez 
quelque bonne action. 

— Je ne vois pas, dit le voleur. 

— Cherchez bien, dit Paphnuce. 

— Je me souviens, répondit Pautre, qu’un jour 
nous avons saisi, mes brigands et moi, une vierge 
consacrée á Dieu; je la leur arrachai ; jelacondui- 
sis dans un village ou elle passa la nuit, et le len- 
deinainje la reconduisis au monastére telle qu’elle 
en élaít sortie. 


SAINT PAPHNCJCB 


81 


— Ensuite? dit Paphnuce. 

— Un jour, dit le voleur, je rencontrai une trés 
belle femme, errante et seule, dans un déserl. 

— Comment, lui dis-je, étes-vous ici ? 

— Ne vous informez pasde monnom, répondit- 
elle. Mais si yous avez pitié de moi, prenez-moi 
pour esclave, et conduisez-moi oü yous voudrez. 
Ma situation est horrible. Mon mari s’est trouvé 
redevable des deniers publics. Aprés lui avoir 
fait souffrir les plus horribles traite ments, on l’a 
enfermé dans une affreuse prison, d’oü il ne sort 
de temps en temps que pour subir de nouvelles 
tortures. Nous avons trois fils qui ont étéarrétés 
pour la méme dette. On mepoursuit á mon tour ; 
je me cache dans ce désert, et il y a trois jours 
que je n’ai mangé. 

Touché de compassion, j’emmenai cette femme; 
je la conduisis, je la soutins, je la restaurai. 
Quand elle eut mangé et qu’elle fut revenue de la fai- 
blesse oü jel’avaistrouvée,je luidis : Que vous faut- 
il? 

— Avec trois cents piéces d’argent, dit— elle, 
nous serions sauvés, mon mari, mes fils et moi ! 

— Voici trois cents piéces d’argent, lui dis-je ; 
maintenant soyezheureuse. Elle emporta les trois 
cents piéces et la famille fut sauvée . 

II me semble que cette histoire contient quelque 
chose de particulier. Ce n’est pas Penseignement 
ordinaire. C’est un enseignement exceptionnel. 
Elle nous fait non pas voir, mais entrevoir une 
chose ignorée. Elle ouvre une fenétre sur les 


83 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


raystéres de la justice divine, qui mesure tout, 
qujjugemfai]¡iblement,étrangeinent, tenantcompte 
des gráces données, des tentations subies, des si- 
tuations dífférentes, se jouant des pensées humai- 
nes et des vraisemblances les plus accentuées. II 
me semble que la voix qui parlait á Paphnuce 
nous parle encore, disant aux uns : Vous vous 
croyez boas, ne prcsumez pas; aux autres : Vous 
vous croyez mauvais : ne désespérez pas. 

Beaucoup demeurent dans la haine, qui se 
eroieiU dans Famour; beaucoup se croient dans la 
haine, qui demeurent dans Pamour,dit la bienheu- 
reuse Angele de Foligno ; et le Saint-Esprit avait 
dit avant elle: «c Nul ne sait s’il est digne d’amour 
ou de haine. a Les choses visibles et leschoses in- 
visibles brulenf enseñable dans Pinscrutable abíme 
du cceur humaba, comme dans une chaudiére les 
méiaux en fusión, et nul ne voit Fopération inté- 
rieure, excepté celui qui pése les tentations et Ies 
gráces comme íl pése le vent et le feu. 

Promenez-vous le soir sur les bords de la mer. 
Baissez Ies yeux, comptez les grains de sable du 
rivage.Levezlés yeux ícomptez les étoiles du ciel. 
Tout cela est pcu de chose. Mais si vous essayez 
de comptcr les actionsetles réactions intérieures 
et extérieures, les actions et les passions, les 
grítces et les tentations, les circonstances, les coups 
et les contr e-eoups, les assauts du dedans et les 
assauts du deliors, les vélléités, les désirs, les 
suceés, les éehecs, les douleurs et les attaques, 
cette muititude moulíe d’efforts contradictoires qui 



SAINT PAPHNUCE 


83 


venant de lui, sur lui, pour lui ou contre luí ont 
produit, aprés quarante ou cinquante ans, l'honime 
qui est lá, aujourd’hui, devant vos yeux ; 

Si vous essayez ce calcul infini, vous cherchez 
un nombre que Dieu seul connaít : vous tentez 
de soulever le voile qui cache la justice éternelle, 
et peut-étre cet attentat ressemble-t-il á celui du 
soldat de Josué qui mit la main sur la chose ré~ 
servée, sur Panathéme. Dieu, qui est jaloux, est 
jaloux de sa justice. 

Lui seul est assez étranger á nos miséres pour 
les connattre dans leur profondeur, er en teñir 
un compte digne d’elles. Lui seul est assez clair- 
voyant pour avoir une indulgence égale á nos 
besoins. Lui seul est assez haut sur la montagne 
inaccessible, pour teñir dans la main la mesure 
de notre abíme. 

A lui seul appartient la justice comme une 
propriété. 

Justice profonde et mystérieuse, justice di- 
vine, inconnue comme Dieu, justice qui nous ré- 
serve des étonnements immenses 1 Justice sans 
défaillance, qui voit d*un seul coup d’oeil au-delá 
des quatre horizons ! Justice qui tient compte de 
toutes les choses relatives, parce qu’elle est abso- 
lue ! 

Un prétre alia visiter Paphnuce dans le déserL 
Paphnuce, disciple de saint Macaire, lui parla de 
son mattre. — Connaissez-vous, dit-il, connaissez- 
vous Phistoire du présent de l’hvéne? Car c’est 
ainsi que mon maítre appelait sa tunique, la lu- 



84 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


ñique qu’il légua depuis á Mélanie la bienheu- 
reuse. 

— Jeneconnaispas, dit le prétre,cette histoire. 

— Un jour, reprit Paphnuce, Macaire, mon 
maítre, était assis dans sa cellule, s’entretenant 
avec le Seigneur. Un animal frappa de la téte 
contre la porte de la cellule ; la porte céda, l’ani- 
mal entra et se jeta aux pieds de Macaire, dé- 
posant devant lui son petit.Lesolitaire les regarda 
tous deux : c*é tait une hy éne qui mon Irait son petit á 
mon maftre Macaire. Macaire, l’ayant examiné, 
s'aper^ut qu’il était aveugle. Alors il cracha sur 
ses yeux fermés,et aussitót sesyeux s’ouvrirent. 
Sa mere lui donna immédiatement sonlait et reim- 
porta. Le lendemain on frappe encore; la porte 
s'ouvre : c’était la Hyéne qui revenait. Ceitefois, 
au lieu d’apporter son petit, elle apportait une 
grande peau de brebis. Macaire, ayant considéré 
celle peau, dit á la Hyéne : Comment as-tu p j te 
procurer cette peau, sinon par un vol et par un 
meurtre ? Malheureuse, je t’ái fáit du bien, et toi 
tu as volé un pauvre et tu as tué sa brebis ! 

La Hyéne continuait á teñir la peau et á la pré- 
senter d'un air suppliant. 

— Non, dit mon maítre, jene veux pas ce bien: 
il est mal acquis . 

La Hyéne baissa la téte et plia les genoux. 

Alors mon maítre, touché de compassion, lui 
dit : Hyéne, veux-tu me promettre de ne plus 
faire tort aux pauvres désormais et de plus dévo- 
rer leurs brebis ? 



SAINT PAPHNUCB 85 

La Hyéne fit signe de la téte, comme si elle eút 
promis. 

— Alors, ditmon mattre, j’accepte ton présente 

Et la tunique de Macaire s’appelait le présent 
de la Hyéne. Jamais il ne la nomma autrenient, 
et il la donna, comme un don Irés précieux, á 
Mélanie. 

C’est ainsi que Paphnuce parlait. 

II y avait á la méme époque une pécheresse 
nommée Thaís, dont labeautéétait extraordiuairc. 
Plusieurs se réduisirent á l’aumóne pour luí faíre 
des cadeaux, et la jalousie allumait entre ccs 
hommes de tclles fureurs que souvent sa maison 
était teinte de sang. 

Le scandale prit de telles proportions que le 
bruit en arriva jusqu’á Pabbé Paphnuce. On alia 
lui demander ce qu’il fallait taire dans da telles 
circonstances. 

Quelque temps aprés, saint Antoine dit á se 9 
disciples : Veillez et priez. 

Et tous passérent la nuit en oraison. lis n'élaient 
pas réunis, mais séparés, et chacun priait saas 
discontinuar. 

Parmi les disciples de saint Antoine, le plus 
ardent et le plus simple était Paul. 

Et pendant cette nuit d’oraison continué He, il 
arriva que le Seigneur ouvrit á Paul les yeux de 
Tesprit, et Paul vit le ciel ouvert, et dans le ciel 
un lit magnifique, environné de trois vierges dont 
le visage était resplendissant, et la lumiére sortait 
de leur face. 


86 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Paul s’écria daos Tcxtase : O monpére Antoine, 
quede superbe récompense vous est réservée 
dans íe ciel I Une telle fayeur ne peut étfe faite 
qu’á voua, et je vois le lieu de votre repos éter- 
nel 1 

Mais la voix qui parle dans l’extase soleva et 
dit á Paul : 

— Ce lit n’est pas réservé á ton pére Antoine. 

— Et á qui done, dit Paul stupéfait ? A qtiel 

saint, k quel martvr? 

— Ce lit est réservé á Thais la pécheresse, dit 
i a voix qui parle dans l’extase. 

Or, voiei ce qui s J était passé. 

Paphnuce, informé de la vie de Thais et du 
acaudale univerael, prit de l’argent, revétit un 
habit séculier et se rendit dans la ville ou habitait 
ia pécheresse* 

II se presenta chez elle : 

— Sans doute, Iui dit-ilj cette chambre est re- 
tir ée et secrete* Cependant elle ne me convient 
pas parfaitemeut, J J en voudrais une plus retirée 

et plus secrete* 

— Je vous assure, répondit Thais, que nous 
sommes ici parfaitement á Tabri des regards des 

hommes* 

— Sans doute, dit Paphnuce, mais cela ne me 
suffit pas* Je vous prie de vouloir bien me con- 
duire dans une chambre ou nous soyons á l’abri 
des regards de Dieu, 

Thais fut troublée au fond de Táme. La conver- 
sador! continua* Paphnuce lui demanda comment 


SAINT PAPHNUCE 


S7 


elle osait faire de van t Dicu ce qu’elle n’osait pas 
faire devant Ies hommes, Enfin, telle fut son élo- 
quence, telle fut la puissance donnée á ses pa- 
roles, que ThaVs ne voulut pas sortir de la cham- 
bre oú ils étaient cnfermés avant d'avoir obtenu 
de lui pardeo et pénitence* 

— J f irai, lui dit-elle, passer ma vie oü vous 
me Lordonnerez. Donnez-moi seulement trois 
heures ; dans trois heures, je suis á vous, et vous 
ordonnerez de moi cj que vous voudrez* 

Thaís sortit, prit tous Ies meubles et objets qui 
avaient été le prix de ses péchés f Ies fit porter 
sur la place publique, puis elle Ies brilla en pre- 
sente de tout le peuple, et annon^a publique ment 
son repentir et sa conversión. 

Ceci fait, elle se rendit au lieu oú Eattcndait 
Paphnuce. 

— Maintenant, lui dít-elíe, je suis á vos ordres. 

Papbnuce la conduisit dans un monastére de 

vierges, et Eenfennadans une cellule dont il hou- 
cha Eentrée avec du plomb, laissant seulement 
une petite fenétre par oú Ies sceurs devaient lui 
passer, tous les jours, du pain et de Teau* 

Entre Ies hommes d'alors et les hommes d’au- 
jourd’hui la düférence cst enorme Mesura, habi- 
tudes, lempérament physique, tout a changé. La 
nature de nos tentations n'est plus la m£me. Les 
remedes ont changé c omine l'état des malades ; 
tu ais iious ne devons pas plus nous élonner des 
rigueurs de nos peres que de leur forcé phjsíque 
et des armures qu'ils portaient* 



88 


PHTSIÓN0MIE9 DB SAINTS 


— De quelle fafon dois-je prier? dit ThaTs á 
Paphnuce qui s J en allaiL 

— Vous n’étes pas digne de prononcer le nom 
de Dieu, répondit Paphnuce, et je vous défends 
de le ver lea bras vera le ciel. Di tes seulement 
ces paroles : « Vous qui m’avez faite, ayez pitié 
de moi Et telle fut, pendant trois ans, la seule 
priére de ThaTs ! 

Au bout de trois ana, Paphnuce, h qui saint 
Antoine raconta la visión de Paul son disciple* 
alia au monastére des vierges et ouvrit la cellule 
oti ThaTs était renfermée. Mais ThaTs ne voulait 
pas sortir. 

— Sortez, d¡t Paphnuce; car vos péchés sont 
pardonnés, 

— Depuis que je suis ici, répondit ThaTs, je 
les ai misdevant mes yeux, comme un monceau, 
ct je n J ai pas cessc de les regarder. 

— C’esl pour ce regard, dit Paphnuce, et non 
a cause de votre pénítence extérieure et maté- 
riclle, que Dieu vous a pardonné. 

ThaTs sortit de sa cellule, et mourut quinze 
jours aprés- 


CHAP1TRE Vil 


SAINTB FRÁNgOISB ROMAINB. 


Sainte Franjoise naquit en i384. Sa vie se 
résume en un mot : la visión. Vivre, pour elle, ce 
fut voir. Sa vie en ce monde n’est que Pécorce 
légére et transparente de la viequ’elle menait déjá 
dans Tautre monde. Sa vie terrestre fut une appa- 
rence. A douze ans, elle était déjá dans un état 
extraordinaire. Elle avait Tintention et le désir de 
ne pas se marier. Mais son confesseur Penga gea 
á ne pas résister aux instances de ses parents. 
Elle épousa done Laurent Ponziani. 

A peine mariée, elle tomba malade. Guérie par 
une apparition de Saint Alexis, elle mena dans sa 
maison une vie sévére et admirable. Elle dut bien 
voir que le mariage n’avait diminué en ríen sa 
gráce intérieure, et que Dieu n’est astreint, dans 
la distribution de ses faveurs, á aucune loi tyran- 
ñique de catégorie ét d’exclusion. Elle prouva á 
elle-méme et aux autres, par la vie qu’elle mena 
dans le mariage, qu’elle avait bien fait de se ma- 
rier. 

La mort de son fils Jean peut étre compfée 
parmi les bonheurs de la vie de sainte Fran$oise, 


90 


PHYSIONOMIES DE SATNTS 


Cet enfant eut une mort extraordinaire. « Je vois, 
dit-il, saint Antoine et saint Onuphre qui viennent 
me cherclier pour me conduire au ciel. » II fut 
enterré dans Féglise de Sainte-Cécile. 

Mais de graves événements publics et privés 
vinrent menacer, sinon renverser, la paix inté- 
rieure de Fránjense. Rome fut prise par le roide 
Naples Ladislas. La maison de Frangoise fut pil- 
lée, ses biens confisqués, son mari exilé. L’orage, 
qui pouvaít briser la famílle, ne la brisa pas. Le 
calme revint, Laurent fut rappelé et ses biens lui 
furent reudus. 

A partir de ce jour, la vie de Fran$oise redou- 
bla d’austérité. Son confesseur fat obligé de mo- 
dérer les rigueurs qu’elle exer^ait envers elle- 
mérae. Elle trouva dans sa belle-soeur une amie 
et une confidente á laquelle elle put ouvrir son 
áme et confier ses secrets. 

Yannosa, c’était le nom de la sceur de Laurent, 
Vannosa et Frangoise allaient de porte en porte 
quéter pour les pauvres. Ensemble elles faisaient 
Ieurs pélerinages au dehors, leurs priéres au de- 
dans. Un jour un prétre, qui blámait Fran^oise 
comme indiscréte et exagérée, lui donna une hos*- 
tie non consacrée. Elle s’en plaignit; le prétre 
avoua sa faute et en fit pénitence. 

L’année 1 434 fut marquée par de terribles 
épreuves. Le pape Eugéne IV était en exil. Comme 
il s’était déclaré pour les Florentins dans leur 
guerre contre Philippe, duc de Milán, Philippe, 
pour se venger, souleva contre Eugéne plusieurs 


SAIN TE FRANgOISE ROMAINE 91 

des évéques réunis á Bále. Quelques propositions 
schismatiques furent mises en avant. On osa méme 
citer Eugéne devant le Concile comme un accusé. 

C’était la nuit du i4octobre i434.Fran5oise était 
dans son oratoire.Elle fut ravie en extase. Elle vít 
la mére de Dieu et rejut d’elle des instructions 
et des ordres qu’il fallait transmettre au Pape, á 
Bologne. Le lendemain, Franjoise va trouver son 
confesseur, dom Giovanni, et le supplie de se ren- 
dre á Bologne pour exécuter les ordres de Marie. 
Dom Giovanni hésite. « Mon voyage, répondít-ü, 
sera inutile ; je vous compromettrai ; je me coni- 
promettrai ; le Pape ne me croira pas. Vous passe» 
rez pour une folie, et moi pour une dupe. »Cepen~ 
dant, sur de nouvelles instances, dom Giovanni se 
décide. II part; le Pape le re$oit parfaitement, ap- 
prouve toutes les demandes de Fran^oise et donne 
des ordres conformes aux désirs de la sainte. Dom 
Giovanni revient;et quand il veut raconter á Fran- 
foise Pheureux succés de sa mission, elle l’inter- 
rompt et lui dit : « C’est moi, s’il vous plait, qu¡ 
vais vous raconter votre voyage. J’étais avec vous 
en esprit, et je sais tout ce qui vous est arrivé. * 

Parmi les événements de son voyage se trou- 
vait une guérison due aux priéres de Franjóme. 

L’union de Fran$oise et de Vannosa devint cé- 
lébre aux yeux des hommes et des anges. Elles 
se quittaient peu dans leur vie extérieure. Dans 
leur vie intérieure, elles ne se quittaient pas. 
Cette intimité divine re$ut une sanction divine 
comme elle. Un jour les deux femmes s’étaient 



92 


PHY SIONOMIES DE SAINTS 


retirées dans un jardín, á Pombre d’un arbre. 
Eücs délibéraient ensemble sur les moyens de 
sancíifier leur vie et de se livrer á des exercices 
pour lesquels la permission de leurs maris était 
nécessaire. On étail au printemps. Cependant, au 
lieu de porter des fleurs, l’arbre porta des fruits. 
De belles et bonnes poires tombérent aux pieds 
des deux femmes, qui les portérent á leurs maris 
et Ies confirmérent par ce prodige dans rintention 
oü ils étaient de n'entraver en ríen les projets de 
Frangoise et de Vannosa. 

L J an i435, l’épouse de Laurent entreprit d’éri- 
ger une congrégation de femmes vierges ou veu- 
ves, Plusieurs visions célestes la confirmérent 
dans sa résolution. Les oblates, qu’elle fonda, 
eurent pour premiére supérieuie et directrice la 
sainte elle-méme. Elle conduisait les sceurs dans 
les hópitaux et chez les pauvres. Ses compagnes 
pansaient les malades et apportaient aux pauvres 
tout ce dont ils avaient besoin. Plusieurs fois, au 
lieu d T un reméde ou d*un secours insuffisant et 
vulgaire, ce fut la guérison elle-méme subite et 
miraculeuse que sainte Franjoise apporta. 

Un an aprés la mort de son fils Evangelista, 
Fran^üise vit dans son oratoire Fenfant qu’elle 
avait perdu : «c Avant peu, lui dit-il, ma sceur 
Agnés viendra me rcjoindre. Mais voici mon 
compagnon, qui sera désormais le vótre: c’est un 
archange que le Seigneur vous envoie et qui ne 
vous quittera plus. » 

Depuis ce moment, Fran^oise put lire et tra- 



93 


SATNTE FRANgOISE ROMAINE 

vailler la nuit aussi facilement que le jour; car 
Farchange élait une lumiére visible pour elle. La 
lumiére était tantót á droite, tantót á gauche. 

Bien des années plus tard, le i3 aoút i439, 
Franjoise aper^oit un chango ment dans le visage 
et Fattitude de Farchange. Son visage devicntplus 
brillant, et il lui dit : <c Je vais tisser une voile 
de cent liens, puis une autre de soixante, puis 
une autre de trente. » 

Cent quatre-vingt-dix jours aprés la visión, les 
trois voiles étaient tissées; Fran$oise mourut. 

Franfoise eut le pressentiment de sa mort et 
prévint ses amis. Elle demandait á Dieu de mou- 
rir afin de ne pas voir sur la terre les nouvelles 
douleurs dont FEglise était, á sa connaissance, 
menacée et méme assaillie. Car en ce moment 
Fantipape prenait le nom de Félix V. 

Fran^oise tomba malade. « N’oubliez ríen, dit— 
elle á dom Giovanni, rien de ce qui est nécessaire 
au salut de mon áme. » 

Et quelques jours aprés : « Mon pélerinage va 
finir dans la nuit de mercredi á jeudi. » 

La mort fut fidéle au rendez-vous. 

Mais la vie de Frangoise réside dans ses vi- 
sions. II est temps d’y arriver. 

Les visions les plus singuliéres, Ies plus éton- 
nantes, les plus caractéristiques de sainte Fran- 
foise, sont les visions de FEnfer. D’innombrables 
supplices, variés comme les crimes, lui furent 
montrés dans leur ensemble et dans leurs détails. 
Elle vit For et Fargent, fondus, entassés par les 


94 


PHY SIONOMIES DE SAINTS 


démons dans la gorge des avares. Elle vit des 
dioses nombreuses, singuliéres, détaillées, épou- 
vantables. Elle vit Ies hiérarchies des démons, 
leurs fonctions, leurs supplices, les crimes divers 
auxquels ils président. Elle vit Lucifer, consacré 
á Forgueil, chef général des orgueilleux, roi de 
tous les démons et de tous les damnés. Et ce roi 
esl beaucoup plus malheureux que ses sujets. 
L’enfer est divisé en trois parties : Fenfer supé- 
rleur, Fenfer mitoyen, Fenfer inférieur. Lucifer 
est au fond de Fenfer inférieur. Sous Lucifer, chef 
universel, se trouvent trois chefs subordonnés á 
lui et préposés á tous les autres. Asmodée, qui 
préside aux péchés de la chair : c’était un chéru- 
bin ; Mammón, qui préside aux péchés de Fava- 
rice : il était un tróne. II est intéressant de voir 
que Fargent fournit á lui seul une des trois gran- 
eles catégories : Béelzébuth préside aux péchés 
de Fidolátrie. Tout crime qui tient aux pratiques 
de la magie, du spiritisme, etc., reléve de Béel- 
zébuth. Béelzébuth est particuliérement et spé- 
cialrment le prince des ténébres. II est torturé par 
Ies ténébres ; et c’est au moyen des ténébres 
qu’il torture ses victimes. Une partie des démons 
reste en enfer; une autre partie réside en Fair; 
une autre partie réside au milieu des hommes, 
cherchant qui dévorer. Ceux qui restent en enfer 
donnent leurs ordres et envoient leurs députés ; 
ceux qui résident dans Fair • agissent physique- 
ment sur les perturbations atmosphériques et tel- 
luriques, lancent partout leurs influences mauvai- 


SAINTE FRAN^OISE ROMAINE 95 

ses, empestent I’air physiquement et moralement. 
Leur but est spécialement de débiliter Páme. 
Quand les démons chargés de la terre voient une 
áme débilitée par Pinfluence des démons de Pair, 
ils Pattaquent dans sa défaillance, pour la vain- 
creplus fácil ement. Ils Pattaquent au momentoú 
elle se défie de la Providence. Cette défiance, 
dont les démons de Pair sont spécialement les 
inspirateurs, préparent Páme á la chute que les 
démons de la terre vont solliciter d’elle. Et d’a- 
bord, dés qu’elle est affaiblie par la défiance, ils 
lui inspirent Porgueil, ou elle tombe d’autant plus 
facilement qu’elle est plus débile. Quand Porgueil 
a augmenté safaiblesse, arrivent Ies démons de la 
chair, qui lui soufflent leur esprit; quand les dé- 
mons de la chair Pont encore affaiblie, arrivent les 
démons chargés des crimes de Pargent; et quand 
ceux-ci ont encore diminué en elles les ressour- 
ces de la résistance, arrivent les démons de Pi- 
dolátrie, qui accomplissent et achévent ce que 
les autres ont commencé. 

Tous s’entendent pour le mal; et voici la loi 
de la chute : 

Tout péché que Pon garde entraíne dans un 
autre péché. Ainsi Pidolátrie, la magie, le spiri- 
tisme attendent au fond de Pabíme ceux qui, de 
précipices en précipices, ont glissé dans leurs en- 
virons. 

Toutes les choses de la hiérarchie céleste sont 
parodiées dans la hiérarchie infernale. Nul démon 
ne peut tenter une áme sans une permission de 


96 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Lucifer. Les démons qui soní á poste fixe dans 
les enfers souffrent la peine du feu. Les démons 
qui sont dans l’air ou sous la terre ne souffrent 
pas actuellement la peine du feu ; mais ils endu- 
rent d’autres supplices terribles, et particuliére- 
ment la vue du bien que foat les Saints. L'homme 
qui fait le bien inflige aux démons une torture 
épouvantable. Quand sainte Frangoise était ten- 
tée, elle savait, á la nature et á la violence de la 
tentation, de quelle hauteur était tombé Tange 
tentateur, et á quelle hiérarchie il avait appar- 
tenu. 

Quand une áme tombe en enfer, son démon tcn- 
tateur est remercié et félicité par une foule d’au- 
tres démons. Mais quand une áme est sauvée, son 
démon tentateur est moqué par lesautres démons 
et conduit devant Lucifer, qui lui inflige un cháli- 
ment spécial distinct de ses autres tortures. Ce 
démon entre quelquefois par la suite dans le corps 
des animaux ou dans celui des ho mines. Alors il 
se fait passer pour Táme d’un mort. 

Nous voyons que les pratiques modernes, plus 
connuesdepuis les tables tournantes,étaientusitées 
de tout temps et décrites par sainte Fran$oise. 

Quand un démon a réussi á perdre une áme, 
aprés condamnation de cette áme, il dsvient le 
tentateur d’un autre homme; mais il est plus 
habile que la premiére fois. II profite de Texpé- 
rience que la victoire lui a donnée ; il est plus 
habile et plus fort pour perdre. 

Quand un homme est dans l’habitude du péché 


SAINTE FRANgOISE ROMAINE 07 

mortel, sainte Fran$oise voit le démon sur lui; 
quand le péché mortel est effacé, sainte Fran- 
joise voit le démon non plus sur lui, mais á cAté, 
Aprésune excellente confession, le démon est affai- 
bli; la tentationn’a plus le mémedegréd’énergie. 
Quand le nom de Jésus est prononcé saintement, 
sainte Franjoise voit les démons de Pair,de la Ierre 
et des enfers s’incliner avec des tortures épou- 
vantables, et d’autant plus épouvantables qu’il est 
prononcé plus saintement. Si le nom de Dieu est 
prononcé dans le blasphéme, les démons sont en- 
coré obligés de s’incliner; mais un certain plaisir 
est mélé au chagrín que leur fait Fhommage 
qu’ils sont forcés de rendre. 

Quand Fhomme blasphéme le nom de Dieu, les 
anges du ciel s'inclinent aussi. lis témoignenl un 
respect immense. Ainsi les lévres humaines, qui 
se meuvent si facilement et qui prononcent si !é- 
gérement le nom terrible, produisent dans tous 
les mondes des effets extraordinaires et éveillent 
des échos, dont Fhomme qui parle ici-bas ne soup- 
$onne ni Fintensité ni la grandeur. 

Le feu du purgatoire est trés différent du feu 
de Fenfer. Fran$oise voit le feu de Fenfer noir, 
ceiui du purgatoire clair, avec une teinte rouge. 
Elle voit, nonpas dans le purgatoire, mais en de- 
hors,Fange gardien de la personne morte qui se 
tient du cóté droit, et le démon tentateur qui se 
tient du cóté gauche. L’ange gardien présente & 
Dieu les priéres des vivants, offertes pour Páme 
qu’il assiste en purgatoire. Quant aux priéres Tai- 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 


98 

tes pour des ámes qu’on croit en purgatoire et 
qui n’y sont pas, voici, d’aprés sainte Franfoise, 
comment se fait Papplication. Si Táme qu’on croit 
en purgatoire est déjá au ciel et n’a plus besoinde 
priéres, la priére faite pour elle s’applique aux 
autres ámes du purgatoire et aussi au vivant qui 
a fait cette priére. Si l’áme qu’on croit en purga- 
toire est en enfer, le mérite et refficacité de sa 
priére retombent tout entiers sur celui qui a prié 
et ne se partagent pas, comme dans Fhypothése 
prócédente. 

Fran^oise voit dans le purgatoire trois demeu- 
res, inégalement douloureuses et terribles. Dans 
cette división, elle aper$oit encore des subdivi- 
sions. Partout le chátiment offre un rapport exact 
avec le péché commis,avec la nature de ce péché, 
ses causes, ses effets et toutes ses circonstances. 

Une des plus belles visions de Franjoise est la 
visión des trois cieux.Elle vit ce jour-lále cielétoilé, 
puis le ciel cristallin, puis le ciel empyrée. Elle vit 
Fimmensité du ciel étoilé, sa splendeur, Ténorme 
distancequi sépare les étoiles les unes des autres. 
Plusieurs d’entre elles Iui apparurent plus grandes 
que la terre. Le ciel étoilé lui donna l’idée d’une 
splendeur inconnue et inimaginable. Le ciel cris- 
tallin lui apparut aussi élevé au-dessus du ciel étoilé 
que le ciel étoilé est élevé au-dessus de nous. 

Elle vit la splendeur du ciel cristallin beaucoup 
plus grande que celle du ciel étoilé. Quant au ciel 
empyrée, il est beaucoup plus élevé au-dessus du 
cristallin que le cristallin au-dessus de l’étoilé. II 


L 



SAINTE FRANQOISE ROMAINE 99 

est absolument inimaginable comme immensité e t 
comme magnificence. Les ámes bienbeureuses ot 
les saints de la terre, illustrés par Ies rayons qui 
partaienl des plaies du Sauveur, brillaient d’un 
éclat inégal sous le feu de rayons inégaux. Les 
plaies des pieds éclairaient ceux qui aimaient , Ies 
plaies des mains ceux qui aimaient plus, la plaie 
du cdté ceux qui aimaient avec une pureté plus 
profonde. Saint e Franjoise vitdans cette visión son 
áme abímée dans la plaie du coeur. Elle vit la plaie 
ducceur comme un océan sans rivage : c’était un 
ablme,etlefondnese voyait pas; et plus elle avan* 
Sait, plus Pimraensité lui paraissait insondable. 

Unautre jour,el!e entendit de la bouche de Jé- 
sus-Cbrist ces paroles : «Je suis la profondeur de 
la puissance divine : j’ai créé le ciel, la terre, les 
fleuves et les mers.Touteschosessont créées d’a- 
prés ma sagesse. Je suis la profondeur, je suis la 
sagesse divine, je suis la sagesse iníinie, je suis le 
Filsunique de Dieu... Je suis labauteur, lasphére 
immense ( immensa rotunditas), la bauteur del’a- 
mour, la charité inestimable r par mon humilité, fon- 
dée sur l’obéissance, j’aidélivréle genre humain. » 

Je termine par la plus haute visión : 

« Je vis, dit— elle á son confesseur, je vis l’Étre 
avant la création des anges. Je vis I’Étre comme 
il est permis de le voir á une créature vivantdans 
lacbair. » 

C’était un cercle immense, rond et splendide. 
Ce cercle ne reposait sur ríen que sur lui-méme. 
II était son propre soutien.Une splendeur inouie, 


100 FHY5IONOMÍES DE SAINTS 

que Pesprit ne se figure pas,sortait de ce cercle; 
et Fran^oise ne pouvait regarder fixement cet 
éclat intolerable. Au-dessous de ce cercle infini et 
ébiouissant il y avait un désert qui donnait Pidée 
do vide ; c’était la place du ciel avant que le ciel 
ne fút, Dans le cercle, quelque chose comme la 
res se mb lance d’une colonne trés blanche et par- 
faitement éblouíssante: c’était comme un miroir 
oü Fran^oise apercevait le reflet de la Divinité ; 
et elle vifc lá quelques caractéres tracés : prin- 
cipe sans principe et fin sans fin. 

Car Dieu portait le type de toutes chose s dans 
son Verbe avant de ríen créer. 

Puís voici comme d’innombr ables flocons de 
neige qui coyvrent les montagnes : ce sont les 
anges qui sont créés. Le tiers sera précipité 
dans Fabíme ; les deux tiers resteront dans la 
gloire. 

L'Immaculée Conception de la Vierge apparut 
á sainle Fran^oise dans cette visión fondamentale. 

La visión de Pautre monde fut le signe parti- 
cular et le trait caractéristique de sainte Fran- 

^oise Romaine. 


CHAPÍTRE VIII 


SAINT GRÉGOIRE LE GRAND. 


C’était au sixiéme siécle, du temps de Jusli- 
nien 1 er et de Phocas. Je n’essayerai pas de tracer 
Fesquisse de la situation oü setrouvait le monde, 
mais de saisir le caractére de saint Grégoire le 
Grand. Parmi les agitations terribles d’un siécle 
en fureur, un homme se rencontra qui mit le 
bonheurde &a viedanslaméditationet Finterpréta- 
tion dePEcriture sainte. Lapaix, cette source vive 
d’ou coule la contemplation, la paix fut le don de 
cette áme si entourée d’agitations.Moined'abord, 
ils’absorba dans lapriére et la réflexion. Pendant 
la peste qui désola Rome, il fit faire pendant trois 
jours une procession générale ouparurent pour la 
premiére fois tous les abbés avec tous leurs moines, 
toutes Ies abbesses avec toutes leurs religieuses. 
L’image de la sainte Vierge fut portée en cette 
solennité. Et Pon raconte que sur son passage 
Fair corrompu s’écartait pour Iui faire place, et 
que, sur le sommet du mausolée de Pempereur 
Adrien, saint Grégoire aperjut un ange qui remel- 
tait son épée dans le fourreau. C’est á Pimage de 
cet ange debout sur le monument que se raitache 


102 


fHYSIÓNOMlÉS DE SAINTS 


U nom que ce monument porte encore aujourd’hui. 
C'est le cháteau Saint-Ange. Gependant, Gré- 
goire était menacé du souverain Pontificat. Pour 
échapper au péril, il s’enfuit déguisé. La fuite fut 
mutile. II fut enlevé dW 'caverne oú il s’était 
caché, amoné á Rome malgré sa résistance et 
couroimé Ic 3 scptembre 590. 

Aux lettres de félicitations quilui arrivérent de 
tous cótés il répondit par des larmes et des gé- 
missernents. « J ai perdu, écrivait-il á la soeur de 
Temperen!-, tous les charmes du repo6. Je parais 
monte r au dehors, je suís tombé au dedans. Et 
d'ailleurs, je suis tellement accablé de douleur que 
je puis k peine parler.De quelle région tranquille 
je suis tombé, et dans quel abime d’embarras I » 

11 écrivait á son ami André : « Pieurez, si vous 
m’aimez, car il y a tant ici d’occupations temporel- 
les, que je me trouve, par cette dignité, presque 
séparé de Tamour de Dieu. » 11 disait au diacre 
Fierre : « Mon chagrín est toujours vieux par sa 
durée et toujours nouveau par sa croissance. Ma 
pauvre áme se rappelle ce quelle était autrefois 
au monas té re, planant sur tout ce qui se passe et 
sur tout ce qui change, quand elle franchissait la 
prison du corps par la contemplation.Maintenant 
je supporte lesmille affaires des hommes du sié- 
ele. Je suis souillé dans cette poussiére, et 
quand je veux retrouver ma retraite intérieure, 
j 7 y reviens amoindri. » 

Et en efíet, quel labeur sur lui! Quel poids sur 
ses ¿paules! En Afrique, le donatisme;en Espa- 


SAINT GRÉGOIRE LE GRANE 10o 

gne, Parianisme ; en Angleterre, Pidolátrie ; en 
Gaule, Frédégonde et Brunehaut; en Italie, Ies 
Lombards; en Orient, Parrogance des patriar- 
ches de Constantinople. La sollicitude de saint 
Grégoire s’étendit partout. Elle était large et pro* 
fonde comme POcéan. Elle allait d’un bout du 
monde á l’autre, soignant toutes Ies plaies. Les 
pauvres du monde entier étaient l’objet direct de 
ses soins continuéis. II les recevait á table. Saint 
Grégoire le Grand dtnait entouré de mendiants. 
Un jour qu’il allait lui-méme chercher pour Pun 
d’entre eux ce qu’il faut pour se laver, pendan! 
qu’il préparait le bassin, le pauvre disparut, mais 
la nuit suivante Jésus-Christ apparut á son Vicaire 
et lui dit : « Vous me recevez ordinairemeut en 
mes membres, mais hier c’est Moi-méme que 
vous avez re$u. » 

Saint Grégoire le Grand inaugura, pour signer 
ses lettres, la formule sublime : Serviteur des 
serviteurs de Dieu. 

Pendant qu’il était moine, sa mére lui envoyait 
chaqué jour pour sa nourriture quelques légumes 
dans une écuelle d’argent. Arrive un pauvre mar- 
chand qui dit avoir fait naufrage, avoir tout per- 
du, etqui demande secours. Saint Grégoire lui 
donne six piéces d’argent, puis six autres. Puis, 
aprés bien des dons, le pauvre se représentant 
toujours, saint Grégoire donne l’écuelle d’argent, 
dernier débris de son ancienne argenterie. 

Bien des années se passérent; saint Grégoire 
était Pape. « Invitez aujourd’hui douze pauvres á 


104 PIIYSIONOMIES DE SAINTS 

ma table, » avait-ii dit á son intendant. II entre 
dans la salle á manger; au lieu de douze pauvres, 
il y en voit treize. II interroge Tintendant. «Pour- 
quoi treize ? — Trés-Saint Pére, il n’y en a que 
douze. » Saint Grégoire en voyait treize. Mais 
Tun d’entre eux changea de visage pendant le 
repas : «c Votre nom? lui dit Grégoire; je vous 
supplie de me dire votre nom. — Pourquoi me 
demandez-vous mon nom, qui est admirable? 
répond le pauvre. Je suis ce marchand áqui vous 
avez donné Técuelle de votre mére. Pour cette 
écuelle d*argent que vous m’avez donnée, Dieu 
vous a donné le tróne et la chaire de saint Pierre. 
Je suis Tange que Dieu avait envoyé vers vous 
pour éprouver votre miséricorde. » 

A travers cette quantité d’ceuvres et ces prodi- 
ges de vie active, saint Grégoire alimentait en lui, 
par TEcriture Sainte, la vie contempla tive. J’ar- 
rive k ce qu’il a de particulier, d’intime, de spé- 
cíaL G’est Tinterprétation symbolique de TEcri- 
ture Sainte. Sans oublier, bien entendu, la réalité 
du sens historique, saint Grégoire approfondit le 
sens syinbolique avec une profondeur et une au- 
dace vraiment extraordinaires. II faut traduire et 
citer quelques passages de son interprétation 
relative A Job etá Ezéchiel : 

* Est-ce toi qui léves á ton heure Tétoile du 
iiiatin, et qui fais venir le soir sur les fils de la 
Ierre ? 

* Est-ce á toi que sont ouvertes les portes de 

la mort? 



SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 105 

« Est-ce toi qui as vu Ies entrées ténébreuses? 

«c Est-ce toi qui as donné tes ordres á la pre- 
miére lueur du jour et qui as dit á Taurore : Voici 
ta place? 

€ Qui done peut ces choses, sinon le Seigneur? 

€ Et cependant Thomme est interrogé, afin que 
son impuissance Iui devienne plus évidente. Oelui 
qui a grandi par d’immenses vertus et qui ne voit 
plus d’homme au-dessus de sa téte, il faut que 
celui-Iá, afin qu’il évite l'orgueil, soit comparé á 
Dieupour étre écrasé sous la comparaison. Mais, 
6 quelle puissante exaltation que cette humilia- 
tion qui tombe de si haut ! Quelle gloire pour cet 
homme, qui n’apparait petit que quand Dieu pro- 
voque avec lui-méme une comparaison ! Comme il 
écrase les homme s du poids de sa grandeur, celui 
á qui Dieu dit : « Voilá mes témoins; tu es moins 
grand que moi. » A quelle puissance il faut étre 
arrivé, pour étre convaincu de son impuissance 
par une sublime interrogation! » 

Saint Grégoire parle de justice et de miséri- 
corde. II s’interrompt tout á coup par une appa- 
rente digression ! 

4C Vcici, pendant que je vous parle, que Joseph 
frappe á la porte de mon esprit. II veut rendre 
témoignage á mes paroles. Quand il avait inno- 
cemment raconté á ses fréres la visión de sa 
grandeur future, il avait excité leur envíe. Vendu 
par ses mémes fréres aux Ismaélites et conduit 
en Egypte, il fut élevé au pouvoir par un effet 
merveilleux de la puissance divine. Ses fréres, 


106 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

poussés en Egypte par la famine, se prosterné - 
rent devant lui, le front contre terre. lis Tavaient 
vendu, de peur de se prosterner, et ils se pros- 
ternérent parce qu’ils l’avaient vendu. » 

Les mots mystérieux de PEcriture s’ouvrent 
mystcrieusement áPesprit de saint Grégoire. 

«Tu sauras, dit Eliphaz á Job, tu sauras que 
ton tabernacle a la paix; et, visitant ton image 
tu ne pécberas pas. » 

Le tabernacle, c'est le corps. « Mais, ajoute 
saint Grégoire, il n’est pas de chasteté sans dou- 
ceur, L’image d’un homme, c’est un autre homme. 
Notre prochain est notre image; car il nous mon- 
tre ce que nous sommes. La visite corporelle se 
fait avec les pieds , la visite spirituelle se fait avec 
le cceur. L ? homme visite son image quand, porté 
sur les ailes de la tendresse, il se considére dans 
aulrui et tire des réflexions qu’il fait sur lui- 
méme la forcé de secourir le faible. La vérité a 
dit par la bouche de Moíse que la terre a produit 
une herbe etque chaqué herbe se reproduit comme 
elle est, que le bois porte son fruit. > 

<c L’arbre produit en effet une semence sembla- 
ble é lui, quand notre pensée transporte sur un 
autre la coasidération qu’elle a tirée d’elle-méme 
et produit ía semence d’un bienfait : « Faites aux 
nutres ce que vous voulez qu’ils vousfassent. » 

Et ailleurs : 

« Que le Seigneur, dit Job, exauce mon désir l 
Remarquez ce mot ; mon désir. La vraie priére 
n’est pas dans le son de la voix, mais dans la 


ÉL. 


SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 


107 


pensée du coeur. Ce ne sont pas nos paroles, ce 
sont nos désirs qui font, auprés des oreilles se- 
crétes de Dieu, la forcé de nos cris. Si nous 
demandons de bouche la vie éternelle, sans la 
désirer du fond du coeur, notre cri est un silence. 
Si, sans parler, nous la désirons du fond du 
coeur, notre silence est un cri. » 

Ecoutez saint Grégoire sur les paroles de Dieu 
aux amis de Job : « Vous n’avez pas parlé juste 
devant moi, comme moa serviteur Job. > 

€ O Seigneur, quelle distance de notre obscurité 
á votre lumiére ! Vous jugez que Job est vairc- 
queur et bieuheureux; et nous, nous avions cm 
qu’il avait blasphémé 1 Vous jugez que ses amis 
sont coupables, et nous avions cru qu’ils avaient 
plaidé votre cause ! Mais comment se fait-il done 
que tout ál’heure Dieu a paru blámer Job? Main- 
tenant il le glorifie. II semble répéter la parole 
qu’il a dite á Satan : As-tu vu mon serviteur Job ? 
Je n’en ai pas de pareil sur la terre. Qu’est-ce 
que cela veut dire ? Dieu fait l’éloge de Job & 
Satan, Dieu fait l’éloge de Job á ses amis. Dieu 
reprend Job, quand il lui parle á lui-méme. G’esl 
que celui qui est excellent si on le compare aux 
autres, n’est pas sans tache aux yeux de Dieu. * 
Saint Grégoire appuie sur ces noms et en tire 
de grandes lumiéres. Eliphaz signifie : mépris de 
Dieu, II prend seulement la défense de Dieu, inais 
il le méprise, parce que, dit saint Grégoire, il le 
défend avec orgueil. Baldad veut dire : la vieil- 
lesse seule, parce que, dit saint Grégoire, le vieií 


108 PHYSIONOMIES DE SAINT8 

homme parle seul par sa bouche. Sophar veut 
* dire : destruction du miroir, parce que, dit Saint 
Grégoire, il est hostile á la contemplation de Job. 

Pour saíut Grégoire, tous les mots portent 

CQUp. 

II y avaii sur la terre de Hus un homme nom- 
iné Job, simple et droit. 

La (erre de Hus représente la gentilité; et le 
mérlte de Job est relevé aux yeux de saint Gré- 
yoire par cette circonstance : il était entouré de 
patens. 

Simple et droit. 

II y en a qui sont simples et qui ne sont pas 
justes. Ceux-lá abandonnent Finnocence de la 
sitnp licité, parce qu’ils ne s’élévent pas á la puis- 
sance de la justice. 

Saint Grégoire trouve tout dans FEcriture. 
Elle est pour luí, dit-il, la tour d’oú pendent mille 

boucliers. 

II puise en elle ses hautes pensées sur la cha- 
nté ; ií rccommande á Fhomme de s’aimer lui- 
méme et d’avoir pitié de son áme, et d’aimer son 
prochain comme lui-méme. Et comme il doit Fin- 
dignation k ses propres fautes, il la doit aux 
fauies de son prochain; s’il ne s’indigne pas 
contre son frére coupable, c’est qu’il ne Faime 
pas. 

Ainsi la colére de FAmour, tant célébrée par 
de Maistre, était réclamée par saint Grégoire. De 
máme, dit-il, nous pouvons sans aucune faute nous 
réjouir de la ruine de notre ennemi et nous affli- 


SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 109 

gcr de son triomphe ; si sa chute fait du bien, 
nous devons nous en réjouir. Si son triomphe est 
le triomphe de Tinjustice, nous devons le déplo- 
rer. Dans ces cas, notre joie ou notre tristesse ne 
va pas droit á lui, mais se déploie autour de lui. » 
Mais il faut examiner avec soin quel est alors le 
point de départ de notre sentiment. 

II est difficile de pousser plus loin que saint 
Grégoire Tesprit du symbolisme. Chaqué per- 
sonne, chaqué chose nommée dans TEcriture lui 
présente une signification spirituelle qui s’adapte 
singuliérement et ingénieusement á la nature hu- 
maine et á l’histoire, á Pindividu, á la socié té, au 
peuple juif, á la gentilité. 

Trés souvent méme Ies crimes les plus énormes 
que raconte l’Ecriture se colorent pour lui dYne 
couleur surprenante et inattendue. II y vok la 
figure détournée des choses les plus divines. 
Saint Grégoire est d’une telle bardiesse dans ses 
apergus, dans ses interprétations, dans ses con- 
templations, qu’on oserait á peine aujourd’hui tra- 
duire tout ce qu’il osait dire. On craint d’étonner 
le lecteur ; car la timidité est un des fléaux qui 
frappent une époque corrompue. L’extréme li- 
berté du langage de saint Grégoire tient á Tinno- 
cence de ses pensées. Sa grande hardiesse vient 
de sa pureté. Tout est pur á ceux qui sont purs, 
et sonregard plonge dans les abímes pour y voir 
Fimage renversée des choses qui sont sur les 
montagnes. Mais dans les intelligences misérables 
et abaissées, la suspicion régne en souveraine. 


lio PHYSIONOMIES DE SAINTS 

* 

Saint Grégoire, simple et grand, a confiance dans 
sa simplicité et dans la grandeur de ceux qui le 
lisent et qui l’écoutent. Non-seulement il ose tout 
diré, méme dans un sermón, mais il remplit ses 
audíteurs des lumiéres qu’il croit leur devoir. II 
explique magnifiquement cette magnifique corres- 
pondance entre le peuple chrétien et l’orateur 
chrétien, aprés s’étre entouré Iui-méme des signi- 
fica ti ons imprévues et profondes qu’il a trouvées 
dans Ezéchiel. «Trés souvent, dit-il, quand jesuis 
seul, je lis TEcriture sainte et je ne la comprends 
pas, J J arrive au milieude vous, mes fréres, et tout 
á coup je comprends. Cette inteíligence soudaine 
rn’en fait désirer une autre. Je voudrais savoir 
quels sont ceux par les mérites de qui Tintelli- 
gence me yient tout á coup. Elle m’est donnée 
pour ceux en présence de qui elle m’est donnée. 
Aussi, par la gráce de Dieu, pendant que Tintel- 
ligence grandit en moi, Torgueil baisse. Car c’est 
au milieu de vous que j’apprends ce que je yous 
enseigne. Je vais vous Tavouer, mes enfants, la 
plupart du temps, j’entends á mon oreille ce que 
je vous dis dans le moment oú je vous le dis. Je 
ne fais que répéter. Quand je ne comprends pas 
Ezéchiel, alors je me recomíais; c’est bien moi, 
c’est Faveugle. Quand je comprends, voilá le don 
de Dieu qui me vient á cause de vous. Quelque- 
fois aussi je comprends l’Ecriture dans le secret, 
Dans ces moments-Iá, c’est que je pleure mes fau- 
tes, les larmes seules me plaisent, Alors je suis 
ravi sur les ailes de la contemplation. » 



SAINT GRÉGOIRE LE GRAND 


H1 


Ainsi, seul ou entouré de ses chers auditeurs 
qu’il regarde comme ses inspirateurs, il scrute 
TÉcriture ayec une audace qui épouvanterait nos 
misérables habitudes. Je cite des choses simples 
qui vont toutes seules; car je pense au lecteur; 
je supprime Pétonnant. 

Les paroles de Dieu á Job retentissent aux 
oreilles de saint Grégoire dans tous les mondes: 
dans le monde physique, dans le monde intellec- 
tuel, dans le monde moral. 

« Oú étais-tu, dit le Seigneur, quand je posais 
lesfondements de la terre? » 

Les fondements de la terre signifient, entre 
autres choses, pour saint Grégoire, la crainte de 
Dieu. 

Et alors Dieu parle á Phomme á peu prés en 
ces termes : Pendant que tu ne pensáis pas á 
moi, je posais ma crainte au fond de ton áme. 
Par lá je posais la pierre angulaire de PEglise 
future, de sa sainteté, de ton salut. Mais oú étais- 
tu dans ce moment? Tu ne pensáis pas á moi.Ne 
t’attribue done pas le mérite de ma gráce,puisque 
c'est moi qui Pai prévenu. 

As-tu pénétré dans les profondeurs de la vie ? 

La vie, c’est le cceur humain. Dieu entre dans 
ses profondeurs quand il lui révéle sa misére, 
quand il lui étale sa confusión. II pénétre au pro- 
fond de Pabtme quand il convertit les désespérés. 

T’es-tu promané dans les derniers abimes ? 

L’abime c’est nous-mémes^est notre cceur qui 
ne peutpas se comprendre,et qui est á lui-méme 


112 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

une nuit trés profonde. Quand Phomme se repent 
aprés de grands crimes, c’est qu’alors Dieu se 
proméne dans les derniers abimes. II apaise les 
flots invisibles qui soulevaient l’océan profond du 

cceur- 

Le prophéte a vu cette promenade quand il a 
dit : Les démarches de Dieu me sont apparues. 
Jes démarches de mon Dieu et de mon Roi. 

Celuí qui apaise les mouvements désordonnés 
de son áme par le souvenir des jugements de 
Dieu contemple la promenade du Seigneur au 
fond de lui. 

€ Connais-tu la route du tonnerre qui gronde? 

* Souvent, dit saint Grégoire, c’est le Dieu in- 
carné qui est signifié parle tonnerre. II sort,pour 
se faire entendre á nous,du fond des prophéties, 
comme le tonnerre du choc des nuages. C’est 
pourquoi les saints Apótres, fils de sa gráce, ont 
été appelés fils du tonnerre. 

«c Le prédicateur, qui, lui aussi, est le tonnerre, 
peut bien faire retentir ses paroles á vos oreil- 
les; mais il ne peut pas ouvrir vos cceurs. Si le 
Dieu Tout-Puissant ne lui en livre pas Tentrée, sa 
parole retentit en vain. C’est pourquoi, le Sei- 
gneur^u’il ouvre sa route á la foudre, parce que, 
pendant notre discours, il frappe vos ámes de sa 
terreur* Saint Paul le savait bien. II connaissait 
son impuissance. II demandait á ses disciples 
leurs priéres, afin que le Seigneur lui ouvrít la 
porte du Verbe afin de porter le mystére du 
Christ. » 


SAINT GRÉGOIRE LE GR AND 113 

II faudrait tout citer. A chaqué mot du récit, 
saint Grégoire aper^oitune multitude intímense de 
sens symboliques et moraux qui surgissent de 
tous cótés. « D’oü viens-tu? dit Dieu á Satan, au 
commencement du livre de Job » — Dieu inter- 
rogé, comme s’il ne savait pas, parce que, pour 
Dieu, ignorer c’est maudire. Je ne vous coartáis 
pas : voilá, dans la bouche de Dieu, une des for 
mules de malédiction. 

CeX homme, immense par la pensée, s’occupait 
de chaqué homme comme de lui-méme et souf- 
frait de toutes Ies souffrances du genre humain. 

« Sachez, écrivait-il á un évéque, que ce n’est 
pas assez d’étre retiré, studieux, homme d’oraison, 
si vous n’avez la main ouvertepour subvenir aux 
nécessités des pauvres ! Un évéque doit regarder 
la pauvreté d’autrui comme la sienne propre, C T est 
á tort que vous portez le nom d’Évéque, si vous 
faites autrement. » 

Quant á lui saint Grégoire, ayant appris qu’un 
pauvre était mort dans un village écarté, sans 
qu’on sút au juste comment il était mort* crai- 
gnant qu’il ne fút mort faute de nourriture ou 
de soins, il tomba dans une telle douleur que, 
cherchant pour lui-méme une pénitence égale á 
la faute dont il se croyait coupable, il se con- 
damna á passer plusieurs jours sans dire la 
messe* 


8 



CHAPITRE IX 


SAINT PATRICE 


Voicí peut-étre uo¿ des vies les plus extraordi- 
naires et les moins connues que l’hagiographie 
puisse nous présenter. Lalégende n’a ríen de plus 
merveilleuxquecettehistoire. SaintPatrice occupe 
dans les Bollandistes une place trés considerable. 

Patrice n’avait guére que douze ansquand ílfut 
ealeyé par des pirates et conduit en Hibernie.Lá 
il futfait berger et garda lestroupeaux de ses maí- 
tres. Six ans se passérent, et pendant ces six an- 
nées, le jeune Patrice, léger et paresseux, ful sais* 
par l’espritde priére.Il s’agenouillait sur la ne i ge et 
priait, au miiieu des cliamps, entouré des animaux 
qui lui étaientconfiés. Au bout de six ans, une voix 
mystérieuse lui parla et lui dit: Tu vas bientot, 
revoir ta patrie, Patrice s’échappa, et guidé par 
celui qui lui parlait, arriva á unport qu’il ne con- 
naissait pas,y trouva un navire qui partait,et ob- 
t¡nt du pilote une place á bord. 

Mais ce navire ayant pris terre dans un líeu in- 
habité, la fatigue et la faina saisirent l’équipage 
qui marchait dans le désert, cherchant un gíte et 


116 


PHY SIONOMIES DE SAINTS 


la nourriture. Tous ces hommes étaient paíens, 
excepté Patrice, — « Tu es chrétien,Iui dit le pi- 
lote, et tu nous laisses périr ! Si ton Dieu est 
puíssantj invoque son nom sur nous et nous se- 
rons sauvés. & Patrice commenja ici la fonction de 
sa vie. 11 pria s des animaux parurent, qu'on tua 
et qu’on mangea, 

Patrice, rcvenu dans son pays,futune seconde 
fois enlevé par les pirates. — <c Ta captivité ne 
durera que deux mois »,lui dit la voix intérieure . 
En eííet, au bout de deux mois il fut délivré. 

Mais, rendu pour la seconde fois á sa patrie et 
á sa famille, Patrice ne devait pas rester longs 
temps iinmobilc dans ce repos. 

Une nuit, pendant son sommeil, un personnage 
se dressa de van t lui, tenant un volume á la main. 
Et sur la prendere page du volume étaient écrits 
ces mots : 

Voix de VHibernie. 

Et ? dans son sommeil, Patrice croit entendre les 
voix des búcherons de Focludum,quilesuppIiaient 
et lui disaient: Jeunehomme,revenez parmi nous; 
enseignez-nous les voies du Seigneur ! 

Le lcndemain, Patrice raconta á un ami sa visión, 
et son confident lui répondit : Tu seras évéque 
d’Hihernie. 

Ouelque temps aprés, Patrice partit avec sa fa- 
milia pour l’Armorique. Lá son pére et sa mére 
furent égorgés par les barbares. Patrice fut gardé 
vivant pareuxjcomme un e sel ave agréable ápos- 
séder. 11 futprís, puis vendu, puis arraché á ses 




SAINT PATRICE 


117 


nouveaux maítres par des Gaulois qui venaient de 
les rencontrer et de les battre. Enfin, á Bordeaux, 
des chrétiens rachetérent Patrice, qui vint frapper 
ála porte du monastére de Saint-Martin deTotirs. 
II est difficile d’imaginer une vie plus agitée, une 
succession plus étrange de situations bizarres et 
d’événements singuliers. Voilá done Patrice tañí 
de fois pris, délivré, repris, vendu, transporté et 
ballotté, qui passe quatre années dans la vie céno- 
bitique. Cependant, les visions divines lui mon- 
traient toujours rHibernie comme le lieu de sa 
vocation. II entendait, dit-on, les cris des enfants 
dans le sein de leurs méres qui l’appelaient en Hi- 
bernie. II quitta le monastére, franchit le détroit, 
et vint évangéliser la cité irlandaise de Remair. 
Mais telle étaitla voie étrange par laquelle Patrice 
était conduit que, malgré ses désirs, sa sainteté, 
son zéle,et l’appel surnaturel dont il était l’objet, 
il échoua complétement. Traité en ennemi, il fut 
obligé de repasser le détroit. L’heure n’était pas 
venue.L’Irlande n’était paspréte.Toujours appelé ? 
toujours repoussé, Patrice revient en Gaule, oü il 
passe trois ans sous la direction de saint Gerrnain 
PAuxerr ois. Ensuite il alia chercher la solitudede 
Tile de Lérins oü il continua dans la priére Ies 
mystérieuses préparations qu’il avait commencées 
dans les travaux et dans les captivités. 

Enfin saint Germain Penvoya á Rome oü il 
demanda au pape saint Gélestin la bénédiction 
apostololique, et il reprit á travers la France le 
chemin decette Irlande qui était pour lui la ierre 


PHY SIONOMIES DE SAINTS 


118 

promise * Un évéque d’Angleterre, nommé Amaton, 
luí donna la consécration épíscopale, et, accom- 
pagné d’Analius, d’Isorninus et de plusieurs att- 
tres ? saint Patrice aborda en Irlande, pendant 
Pété de Tan 432. 

On voulut le reteñir dans Ies Cornouailles, o& il 
éclata par plusieurs miracles. Mais le Seigneur 
lni parla en visión, et Pappela en Irlande. 

Ouand il y fut insta!lé,il se rendit á Passemblée 
gén érale des guerriers de PHibernie. A cdté d'eux 
siégeait le collége drnidique. Patrice attaqua de 
front le centre religieux et le centre polilique de 
la nation.Devant tous ses ennemis solennelíement 
réiinis et gronpés, saint Patrice précha la foi. 

A dater de ce moment, les merveilles se succé- 
dent avec une rapidité dont Hiagiographie offre peu 
d’exemples. Le roi de Dublin, le roi de Miurow, 
les sept fils du roi de Connaugth embrassent le 
ehristíanisme. Cette Irlande si stérile devint subi- 
tement féconde, au delá des espérances du mis- 
sionnaire. Cette Irlande, qui avait chassé les en- 
joyé s de Dieu, devint tout á coup Pile des Saints. 
Ce fut dans une grange que saint Patrice célé- 
bra la premiére fois Poffice sur le sol irlandais. 

Dans ce pays oú il fut autrefois esclave méprisé 
des chefs paTenset barbares, saint Patrice marche 
maintenant en conquérant et en triomphateur. 
Rois et peuples, tout vient á lui. Rois ? peuples et 
poétes, car PIrlande est une des plus antiques 
patries de la poésie. On prétend que Patrice ren- 
contra Ossian. 


SAINT PATRICB 


119 

Le barde irtandais finit, dit-on, par ehristiani- 
ser sa harpe guerriére. L’Homére de PHibernie 
inclina ses vieuac héroe deranl l’étendard dn Dieu 
ineonnu. La poésie celtiqne demanda aoz monas* 
téres, qni sortaient do sol fonlé par Patrice, leor 
ombre hospitaliére. Alors, dit tmrieil auteur, les 
ekants des bardes devinrent si beaox que les an- 
ges de Dieo se pencbaient au bord do ciel poor 
les écouter. 

Cependant, Ies invasions des piratee désolaient 
PIrlande. Corotie, chef de clan, désolait le 
troupeau de Patrice. L’évéque fui éerivit one 
lettre : 

« Patrice, pécheor ignorant, mais conronné 
évéque en Hibernie, réfngié parmi les nations 
barbares, á cause de son amoor poor Dieu, j’écrís 
de ma main ces lettres pour étre transmises aux 
soldáis do tyran... La miséricorde divine que 
j’aime ne m’oblige-t-elle pas á agir ainsi, pour 
défendre eeux-lá méme qni naguéra m’ont fait 
captif et qui ont massacré les serviteurs et les 
servantes de mon pére ? > II prédit que la royauté 
de ses ennemis sera moins stable que le nuage 
et la fomée. « En présence de Dieu et de ses un- 
ges, ajoute-t-il, je certifie que l’avenir sera tel 
que je l’ai prédit. » 

Quelques mois aprés, Corotie, frappé d’aliéna- 
tion mentale, mourait dans le désespoir. 

Les ennemis de Patrice tombaient morís, ses 
amis ressuscitaient. Les tombeaux semblaient un 
domaine sur lequel il avait droit. La vie et la 


120 


PHYSIONOM1ES DE SAINTS 


morí avaient l’air de deux esclaves qui auraient 
suivi ses mouvements. 

A son arrivée en Irlande, les démong, dit un 
historien du douziéme siécle, formérent un cercle 
dont Os ceignirent File entiére, pour lui barrer le 
passage, Patrice leva la main droite, fit le signe 
de la croix et passa outre. Puis ilrenversa Fidole 
du Soleil á laquelle les enfants, córame á l’ancien 
Molock, ¿taient offerts en sacrifice. 

Quant au célébre purgatoire de saint Patrice, 
les avís sont partagés sur Fauthenticité histori— 
que de cette grande tradition. 

Du sixiéme au dix-septiéme siécle il est facile 
d’en suivre la trace. Ni le temps ni Fespace n’a 
arrété le bruit et Fémotion de ce mystére : Cal- 
dé ron a fait un drame intitulé le Purgatoire de 
saint Patrice. 

II s ? agit d’une cáveme profonde et souterraine 
oü saint Patrice faisait pénitence. Plusieurs Fy sui- 
virent; les grands criminéis descendaient par un 
puits dans ces profondeurs expiatrices, pour y 
Taire en ce monde leur purgatoire. 

La caverne était située dans une petite lie du 
lac Dearg, dans la province de FUlster occiden- 
tal. 

D’aprés la tradition, Ies Irlandais dirent un 
jour á Patrice : 

* Vous annoncez pour Fautre monde de gran- 
des joies ou de grandes douleurs : mais nous Pa- 
vona jamais vu ni les unes ni Ies autres; vous 
parlez, mais nous ne voyons pas. Que sont des 


SAINT PATRIOS 


121 


paroles? Nous nequitterons nos habitudes et notre 
religión que si nous voyons de nos yeux les choses 
que vous promettez. » 

Patrice se mit en priére, et guidé par son ange, 
arriva á sa terrible et célébre cáveme, oú il vil 
et montra les scénes de l’autre monde, repro- 
duces dans celui-ci. Pour séparer ici Phistoire de 
la légende par une ligne de démarcation parfaite- 
ment authentique, la critique doit se déclarer 
impuissante. D’aprés la tradition,la cáveme éiait 
divisée : d’un cóté apparaissaient les anges avec 
un cortége inouT de splendeurs paradisiaques, de 
Pautre Ies spectres, les idoles, et tous les mons- 
tres qu’avait adorés Plrlande idolátre suivis des 
terreurs et des horreurs qui ne se peuvent imagi- 
ner. On enfermait lá deux jours les pénitents 
volontaires qui réclamaient le Purgatoire, et nu! 
nesait Phistoire exacte des quarante-huit heures 
qu’ils y passaient. 

On attribue au báton de saint Patrice le pouvoir 
de chasser les serpents. Ces animaux venimeux 
sont, á ce qu’il paralt, inconnus en Irlande, et 
leur absence est attribuée á une bénédiction par- 
ticuliére, á la bénédiction du bois que saint Pa- 
trice a tenu dans ses mains. 

Saint Patrice et Ossian se sont rencontrés sur 
terre. L’histoire posséde avec certitude les prin- 
cipaux faits de leur vie. Mais il y a des détails 
qui restent incertains, comme les contours, guarid 
la nuittombe. La chronographie représente saint 
Patrice une harpe á la main. L’intimité du saint 


122 


PHYSIOPÍOMIES DE SAINTS 



et du barde est le trésor qu’elle vent confier 
symboliquement k la mérooire des Irlandais. 

La figure de saint Patrice resseroble tm péu á 
ces navires qu'on voit s’éloigner do rivage. Pen- 
dan! quelque temps, Poeil les suit distmctement, 
mais le ciel et la mer se cofifondent á HioriEon, 
et bientót le na vire semble disparaítre á la fois 
d ana le ciel et dans la mer confondos. 


J 


CHAPITRE X. 


SAINT JOSEFfí. 


Saint Joseph, Fombre du Pére ! celui sur qui 
Pombre du Pére tombait épaisse et profonde; 
saint Joseph, Phomme du silence, celui de qui la 
parole approche á peine ! L’Evangile ne dit de 
lui que quelques mots : « C’était un homme 
juste l » PEvangile, si sobre de paroles, devient 
encore plus sobre quand il s’agit de saint Joseph. 
On dirait que cet homme, enveloppé de silence, 
inspire le silence. Le silence de saint Joseph fait 
le silence autour de saint Joseph. Le silence est 
sa louange, son génie, son atmosphére. Lá oú il 
est, le silence régne. Quand Paigle plañe, disent 
certains voyageurs, le pélerin altéré devine une 
source á Pendroit oó tombe son ombre dans le 
désert. Le pélerin creuse, Peau jaillit. L’aigle 
avait parlé son langage, il avait plané. Mais la 
chose belle avait été une chose utile; et celui 
qui avait soif, comprenant le langage de Paigle, 
avait fouillé le sable et trouvé Peau. 

Quoi qu’il en soit de cette magnifique légende 
et de sa vérité naturelle, que je n’ose garantir, 
elle est féconde en symboles superbes. Quand 



124 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Pombre de saint Joseph tombe quelque part, le 
silence n'est pas loin. II faut creuser le sable, qui 
dans sa signification symbolique représente la 
nature humaine ; il faut creuser le sable, et vou* 
verrez jaillir l’eau. L’eau, ce sera, si vous voulez, 
ce silence profond, oú toutes les paroles sont con- 
tenues, ce silence vivifiant, rafraíchissant, apai- 
sant, désaltérant, le silence substantiel ; lá oü est 
lombée Pombre de saint Joseph, la substance du 
silence jaillit, profonde et puré, de la nature 
humaine creusée. 

Pas une parole de lui dans l’Ecriture ! Mardo- 
chée, qui fit fleurir Esther á son ombre, est un de 
ses précurseurs. Abraham, pére dTsaac, repré- 
sente aussi le pére putatif de Jésus. Joseph, fils 
de Jacob, fut son image la plus expressive. Le 
premier Joseph garda en Egypte le pain naturel. 
Le seeond Joseph garda en Egypte le pain sur- 
natureL Tous deux furent Ies hommes du inys- 
lére; et le réve leur dit ses secrets. Tous deux 
furent ¡nstruits en réve, tous deux devinérent Ies 
dioses cachées. Penchés sur l’abíme, leurs yeux 
voyaient á travers Ies ténébres. Voyageurs noc- 
turnes, ils découvraient leurs routes á travers les 
mystéres de Pombre, Le premier Joseph vit le 
soleil et la lune prosternés deyant lui. Le seeond 
Joseph commanda á Marie et á Jésus; Marie et 
Jésus obéissaient. 

Dans quel abíme inlérieur devait résider Phom- 
ine qui sentait Jésus et Marie lui obéir, Phomme 
á qui de tels mystéres étaient familiers et á qui 



SAINT JOSEPH 


125 


le silence révélait la profondeur du secret dont il 
était gardien ! Quand il taillait ses morceaux de 
bois, quand il voyait TEnfant travailler sous ses 
ordres, ses sentiments, creusés par cette situation 
inouíe, se livraient au silence cpii les creusait 
encore ; et du fond de la profondeur oú il vivan 
avec son travail, il avait la forcé de ne pas dire 
aux hommes : Le Fils de Dieu est ici. 

Son silence ressemble á un hommage rcndu k 
Tinexprimable. C’était Pabdicalion de la Parole 
devant l’Insondable et devant l’Immense. Cepen- 
dant l’Evangile, qui dit si peu de mots, a les sié- 
cles póur commentateurs ; je pourrais dire qu’il 
a les siécles pour commentaires. Les siécles eren- 
sent ses paroles et font jaillir du caillou Pélincelle 
vivante. Les siécles sont chargés d’amener ó la 
lumiére Ies choses du secret. Saint Joseph a éié 
longtemps ignoré; mais depuis sainte Thérése, 
particuliérement chargée de le trahir, il est beau- 
coup moins inconnu. Mais voici quelque chose 
d’étrange : chaqué siécle a deux faces, la face 
chrétienne et la face antichrétienne ; la face chré- 
tienne s’oppose en général á la face antichré- 
tiennne par un contraste direct et frappant. Le 
dix-huitiéme siécle, le siécle du rire, de la frivo- 
lité, de la légéreté, du luxe, posséda Benoist-Jo- 
seph Labre. Ce mendiant arrive á la gloire, méme 
á la gloire humaine; et tous ceux qui brillaiein 
de son temps sont descendus dans une honte his- 
torique, qui ne ressemble á aucune autre et prés 
de laquelle les hontes ordinaires sont de la gloire. 


126 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Je ne sais ce que Dieu a fait de leurs ámes ; mais 
la Science humaine, malgré ses imperféetions et 
ses lenteurs, a fait justice de leurs do ras. Les re- 
pré sentante du dix-huitiéme siécle sont enterrés 
dans un oubli particulier. 

Joseph Labre, qui est leur coa tr adíe tion vi- 
vante, éclate métne aux yeux des bommes ; et 
ceux-lá méme qui essayent de se moquer de luí 
sont obligés de le considérer eomme un person- 
nage historique. 

Le dix-neuviéme siécle est par-des6us tout, 
dans tous les sens du mot, le siécle de la Parole. 
Bonne ou mauvaise, la Parole remplit notre air. 
Une des cboses qui nous caractérisent, c’est fe 
tapage. Ríen n’est bruyant eomme l'homme mo- 
derne : il aime le bruit, ii veut en Caire autour 
des autres, il veut surtout que les autres en fos- 
sent autour de luí. Le bruit est sa passion, sa 
vie, son atmosphére ; la publícité remplace pour 
lui mille autres passions qui meurent étouffées 
sous cette passion dominante, & moins qu’elles ne 
vivent d’elle et ne s’alimentent de sa Iumiére pour 
éclater plus violemment. Le dix-neuvíéme siécle 
parle, pleure, crie, se vante et se désespére. Il 
fbit étalage de tout. Lui qui déteste la confes- 
sion secréte, il éclate á chaqué instant en confes- 
sions publiques. II vocifére, il exagére, ilrugit. Eb 
bienl ce sera ce siécle, ce siécle de vacanne, qui 
verra s'élever et giandir dans le ciel de l’Eglise 
la gloire de saint Joseph. Saint Joseph vient d’étre 
choisi officiellcment pour patrón de l’ÉgIise pen- 


k, 


I 

I 


SAINT JOSEPH 127 

dant le bruit de l’orage. 11 est plus connu, plus 
prié, plus honoré qu’autrefois. 

Au milieu du tonnerre et des éclairs, la réréla* 
tion de son eilence se produit insensiblement. 

Jusqu’oú a-t-il pénétré dans l’intimité de Dieu? 
Nona ae le savons pas ; mais nous sommcs p¿u¿- 
trés, au milieu du bruit qui nous entoure, par le 
i sentiment de la paiz immense dans laquelle 
s’écoula sa vie : le contraste semble chargé de nous 
! révéler la grandeur cachée des cboses. Beaucoup 
parlen! qui n’ont ríen á dire et dissimulent, sous 
le iracas de leur langage et 1a turbulence de leur 
vie, le néant de leurs pensées et de leurs senti- 
meata.Saint Jo#epit,qui a tant á dire, saint Josepb 
ne parle pas. 11 garde au fond de Iui les grandeurs 
qu’il contemple : et les montagnes s’élévent au 
fond de lui sur Ies montagnes, et les montagnes 
foat sileaee. Les bommes sontentrainés par l’en- 
iorceliement de la bagatelle. Mais saint Joseph 
reste en paix, maítre de son áme et en possession 
de sonsiJenee, parmi Ies ébranlements du voyage 
en Égjpte, daos cette fuite de Jésus-Christ déjá 
persécuté. Parmi lee pensées, les sentiments, les 
étrangetés,les incidente, les difUcuIté s de ce voyage, 
celui qui représentait Dieu le Pére prend la fuite, 
comme s’il ¿tai! k la fois faible et coupable ; il fuit 
en Egypte, au paya de l’angoisse ; il revient dans 
ce lieu terrible, d’ou ses ancéíres sont sortis, sous 
la proteo tion de l’Éternel. 11 fait la route qu’a faite 
Moíse, et il la fait en sens inverse. Et, peodant 
qu’il va en Égypte, et qu’il est en Egypte, il se 



i 


128 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

souvient d’avoir cherché une place á Thótellerieet 
de ne pas l’avoir trouvée. 

Pas de place á Fhótellerie ! 

L'hisloire du monde est dans ces trois mots; 
et cette histoire si abrégée, sisubstantielle, cette 
histoire, on ne la lit pas; car lire c’est compren- 
dre, Et Féternité ne sera pas trop longue pour 
prendre et donner la mesure de ce qui est écrit 
dans ces mots: Pas de place á Fhótellerie. II y en 
avait pour les au tres voyageurs. Iln’y enavaitpas 
pour ceux-ci. La chose qui se donne á tous se 
refusait á Marie et á Joseph; et dans quelques 
minutes Jésus-Christ allait naltre ! L’Attendu des 
nations frappe á la porte du monde, etil n*y avait 
pas de place pour lui dans Fhótellerie ! Le Pan- 
théon romain, cette hótellerie des idoles, donnait 
place á trente mille démons, prenant des noms 
qu ? on croyait divins. Mais Rome ne donna pas 
place á Jésus-Christ dans son Panthéon. On eút 
dit qu’elle devinait que Jésus-Christ ne voulait 
pas de cette place et de ce partage. Plus on est 
msignifiant, plus on se case facilement. Celui qui 
porte une valeur humaine a plus de peine á se 
placer- Celui qui porte une chose étonnante et 
voisine de Dieu, plus de peine encore. Celui qui 
porte Dieu ne trouve pas de place. II semble 
qu’on devine qu’il lui en faudrait une trop grande, 
et si petit qu'il se fasse, il ne désarme pas Tins- 
tinct de ceux qui le repoussent. II ne réussit pas 
á leur persuader qu’il ressemble auxautres hom- 
mes. 11 a beau cacher sa grandeur, elle éclate 


SAINT JOSEPH 129 

malgré lui, et Ies portes se ferment, á son appro- 
che, ínstinctivement. 

Ce petit mot tout court : parce qu’il n*y avait 
pas de place pour eux dans Vhótell crie ^ td’au- 
tant plus terrible qu’il est plus simple. Ge n J est 
pas raccent de la plainte, du reproche, de ía ré- 
crimination : c’est le ton du récit. Les réUexions 
sont supprimées. L’Evangile nous Ies laisse á 
faire. Quia non erat eis locus in diversorio . Et 
ce mot diversorio : ce mot qui indique la raulti- 
plicité?Les voyageurs ordinaires, les hommes qui 
font nombre, avaient trouvé place dans Thótelle- 
rie. Mais Gelui que portait Marie aliad naíire 
dans une étable, car c’était lui qui devait diré un 
our : € Une seule chose est nécessaire, Unum est 
necessarium. » 

Le diversorium lui avait été fermé. 

II faudrait qu’un éclair fendít notre’nuit et mon- 
trát tousles siécles & la fois sur un point et en un 
instant pour que ce mot si petit, si court, si sim- 
ple, apparút comme il est, pour que cette hótelle- 
rie dans laquelle Marie et Joseph ne trouvent pas 
de place apparút comme elle est. II faudrait un 
éclair montrant un abíme. Qu’arriverail-i), si nos 
yeux s’ouvraient? 

Le Pére Faber se demande ce qu’ont pensé Ies 
méres des innocents, qu’on égorgeapeude temps 
aprés. 

II se demande si elles n’ont pas fait. quelques 
réflexions sur l’homme et la femme, qui n’avaient 



130 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


pas tr olivé place et sur l’Enfant qui n’avait eu 
qiPune eréche pour naftre. 

La tcrrc ne devait pás non plus lui donnei 4 une 
place sur elle pour mourir : elle devait aii bout 
de quetqoés années le rejeter sur une croix. 

La plañóte fut córtame ThÓtellerie : elle ftit in- 
hospital! ó re, 

Saint Joseph accomplit en réalité ce qu’accom- 
plissent les nutres en figure. Aprés avoir gardé 
le Pain de vie en Egypte et réalisé la fchose dont 
le premier Joseph était Tombre* il revient & Naía- 
reth et fait ce qu’avait fait Josué. Josué avait 
arrété le soled ; mais Celui qui était la lumiére du 
monde avait quitté Marie et Joseph pour faire á 
Jérusalem Ies affaires de son Pére. Cependant 
Marie et Joseph le retrouvent et le raménent. Le 
solé i!, qui avait paru commencer sa course, fut 
arrété dix-huit ans. De douze ans á trente, JéBus- 
Christ resta lá. Quel áge avait-il, quand mourut 
Joseph ? On n’en sait ríen, mais il paraft que 
Joseph était mort quand il quitta la maison. Que 
se passa-t-il dans cette maison ? Quels mystéres 
s’ouvrírent devant les yeux de cet homme, k qui 
Jésus-Christ obéissait? Que voyait Joseph dans 
Ies actions de Jésus-Christ? Ces actions, parleur 
simplicité méme, prenaient sans doute á ses yeux 
des proportions incommensurables. Dans le moin- 
dre mouvement, que voyait-il? Que voyait-il dans 
son acüvité, restreinte en apparence? Que voyait- 
il dans son obéissance? De quel son devait fré- 
mirau foiul de son áme cette phrase : «Je com- 




SAINT JOSEPH 


131 

Mande et il obéit ? Je tiens la place de Dieu le 
Pére. » Et derriére cette phrase,au fond, au-des- 
sous, il devait y avoir quelque chose de plus 
profond qu’elle : c’était le silence qui i'envelop- 
páit ; ¡et peut-étre la phrase, qui aurait do mié la 
formule du silence, ne se formula janiais elle- 
méme. Peut-étre se cache-t-elle dans le silence 
qui la contenait. 

Quand les paroles humaines, appelées toar á 
tour par Phomme, se réunissent, se déclarantles 
unes aprés les autres infcapables d’exprimer le 
fond de son áme, alors Phomiñe tombe á genoux; 
et, du fond dePabíme, le silence soléve en luí, Et 
comme il part du fond de Pabíme, le silence perce 
lés nuages; il monte au tróne de Gelui qui a pris 
Ies lé nébres pour retraite; il monte au tróne de 
Dieu avec íes parfums de la nuil. 

Le sommeil, ce grand silence de la nature, fut 
le temple oú les deux Joseph entendaient les voix 
du ciel. 

Le premier Joseph avait été vendu á roccasion 
d*un songe, il avait excité la haine et la jalousie 
de ses fréres. A Poccasion d’un songe, il avait 
été conduit en ÍSgypte, 

Saint Joseph regut en songe Pordre de luir en 
Egypte. 

11 commanda. La mere et Penfant obéircnt. 11 
me semble que le commandement dut ínspirer á 
saint Joseph des pensées prodigieuses. II me 
semble que le nom de Jésus devait avoir pour lui 
des secrets étonnants. II me semble que son 


132 FHTSIONOMIE8 DE SAIKTS 

hu milité devait prendre, quand il commandait, 
des proportions gigantesques, incommensurables 
avec les sentiments connus. Son humililé devait 
rejoindre son silence, dans son lieu, dans son 
ablme. Son silence et son humilité devaient gran- 
dir appuyés Pun sur Pautre. 

Saint Joseph échappe ános mesures. Elles sont 
surpassées par la hauteur de sa fonction. Le Dieu 
jaloux luí a confié la sainte Yierge. Le Dieu ja- 
loux luí a confié Jésus-Christ. Et Pombre du Pére 
tombait chaqué jour sur lui, Joseph, plus épaisse, 
si épaisse que la parole ose á peine approcher. 

Quand il était dans son atelier, les grandes 
seénes patriarcales se présentaient-elles á lui ? 
Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, son image jetée 
devant lui, son ombre projetée sur la terre par le 
soleil ievant, Moíse et Pintérieur du désert oü 
flamboyait le buisson ardent, toutes Ies person- 
nes et toutes les choses qui étaient la figure des 
réalités présentes passaient-elles devant les yeux 
de son áme? Quand son regard rencontrait PEn- 
fant qui attendait ses ordres pour Paider dans 
son travail, saint Joseph contemplait-il dans son 
esprit le nom de Dieu révélé á Moíse? Etait-il 
intérieurement ébloui par les souvenirs et les 
splendeurs du Tetragrammaton ? 

La Vierge qui était lá, sous sa protection, était 
la femme promise á Phumanité par la voix des 
proplnites; Punivers Pattendait, dressant un autel 
mvstérieux ; 



SAINT JOSEPH 


133 


Virgini pariturce * 

I/Enfant auquel il donnait des ordres est celui 
dont il est dit ; 

Per quem majestatem tuam laudant Angel i , 
adorant Dom¿nat¿ones t tremunt Potestates, 

C'est par Lui que les Puissances tremblent 1 
L’habítude nousdérobe la sublimité de celangage. 
Sans le Médiateur* sans Jésus-Cbrist, que feraient 
les Puissancesl C ? est par lui qu'elles tremblent- 
Peut-étre que saos lui, devant la majeslé trois 
fois épouvantable* el les rfoseraient pas me me 
trembler t 



CflAPITRE XI 


PR1V1LÉGE DU MOIS DE MARS 


La féte du 25 mars, dit le pére Faber, est de 
toutes Jes fétes de 1’année la plus difficiie & célé- 
brer digneraent. La féte de l’Annonciation est la 
féte méme de FIncarnation. 

Le mois de mars, disent les Bollan distes, est le 
premier des mois. 

C’est en mars, disent-ils, que le monde a été 
créé, en mars que le Rédempteur a été con^u. Le 
mois de mar$ est le premier mois que la lumiére 
ait éclairé. 

Le Fiat de Dieu qui a ordonné á la lumiére de 
naítre, et le Fiat de la Vierge qui a aceepté la 
mate?qité divine pnt été pronopcés tous deux en 
mars. 

CTesf eu mars que Jésus-Christ est mort, et 
c’est trés probahlement le 35 mars qui fut le jour 
de son Incarnation. 

Les Bollandistes croient encore qiren mars 
aura Jieu la £n du monde. Le monde sera jugé 
dans le mois oú il a été fait. Le jugement dernier 
aera Fairoiversaire de la création. 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


139 

Le mois de mars serait done le mois des coir- 
mencements et le mois des renouvellements, 

Pour cette raison peut-étre il a été appelé Ar - 
tion , du mot Artius, qui veut dire complet . Chez 
lesltaliens son nom était Primus, le premier. Chez 
les Ilébreux, il s’appelait Nizan , et c’est par lui 
que commengait Fannée. 

Les Romains Fappelérent Mars du nom de 
celui á qui la guerre était dédiée. Le premier des 
mois fut affecté á la premiére des idoles, á l’i- 
dole préférée. 

Les traditions les plus antiques du monde attri- 
buent au mois de mars les plusremarquablespri- 

viléges. 

II auraitvu, dit-on, la premiére victoiredeDieu. 

Ce serait le 25 mars que Satan aurait été 
vaincu par saint Michel. 

Les anges furent créés en méme temps que la 
lumiére. Et la lumiére fut séparée des ténébres. 
La séparation des bons et des mauvais anges est 
myatérieusement indiquée par cette división. 

La lumiére existait,comme Fange, avant Fhomme. 
Le 25 mars a done pu voir le premier combat et 
la premiére victoire. 

Adom nait, péche et meurt. Soncráne, d’aprés 
la tradition, fut enterré le 25 mars sur la monta- 
gne du Calvaire, que devait surmonter plus tard 
la croix du second Adam. 

Toujours d’aprés la tradition la plus antique, 
Abel, le premier martyr, a été assassiné le 
2 5 mars , Le jour du premier homicide doit étre pour 


LE MOIS DE MARS 


137 


Adam un jour révélateur. La mort lui avait été 
annoncée ; elle ne lui avait pas eucore été moa- 
trée. 

Toujours d’aprés la tradítíon, c’est le 25 mars 
que Melchisédech aurait offert au Trés-Haut lepain 
et le yin. 

Le mystérieux sacrifice de Melchisédech portait 
sur le pain et le vin, pour aunoncer TEucharistie, 
qui devait étre établie en mars, 

Toujours d’aprés la tradition, c'est en mars 
qu’Abraham, au jour de son épreuve, conduisit 
Isaac sur le mont Moría, pour rimmoler* La vic- 
time véritable devait, aprés bien des siécles, étre 
immolée en mars. En mars devait s’accomplir la 
Réalité. En mars aussi se presenta la figure ; 
Isaac était l’ombre et l’image de Celui qui plus 
tard gravit la montagne du Calvaire, et qui ne fut 
pas remplacé par un bélier. 

En mars, dit encore la tradition, les Hébreux 
ont passé la mer Rouge. La prendere páquc s’ac- 
complit en mars. Sainte Véronique est morte en 
mars. Saint Pierre a été tiré de sa prison par un 
ange au mois de mars. 

Ges anniversaires ne sont pas des coincide nces* 
lis se rópondent les uns aux nutres comme les 
échos se répondent de montagne s en montagne s. 

lis marquent les heures sur l’horloge du temps. 
La nuit qui guidait les Hébreux dans le désert 
était faite de lumiére et d’ombre. Le plan gigan- 
tesque qui embrasse la création, la Rédemption, 
la consommation est tantót obscur et tantót lumi- 


138 


PHTSIONOMIES DB SAIMTS 


neux. La main qui guide l’humanité tantét baisse 
et tantát souléve le vpile derriére lequel apparaisr- 
sent Ies nrystérieuses et solennelles harmonies. 


CHAPITRE XII 


LA FIN DS MARA. 


II y a tant de choses á dire sur la fin de mars, 
que nous nous trouvons dans la nécessiié de chol- 
sir. G'est la féte de PAnnonciaticm; mais c’esl 
aussi la féte de Hncarnation. Car rinearnalton, 
aprés FAnnonciation, ne s’est pas fait attendre ; 
c'est done la féte de ce moment supréme, prédit 
depuis tant de siécles, c’est la féte désírée par 
les patriarches et les prophétes, celle dont Abra- 
ham a déspré de voir le jour. L’Incarnation était 
appelée par toutes les grandes voix inspirées 
qu’ayait entendues le monde; et les geniils eux- 
mémes, agités par un mstinct confus, la désiraient 
sans la cqnnaítre. Virgile élevait la yoíx au milieu 
des angoiases et des espérances du monde palea; 
et la Sybille rendit des témoignages qui sont 
acceptés. L’églogue de Virgile a cela d'étrange 
qu’elle part du centre méme de la cmüsation, 
du cantee poli et lettré. Souvent les hommes civi- 
lisés, raffinés et instruits, dans le sens vulgaire 
de ce dernier mot, sont plus sourds et plus muets 
que les foules ignorantes, quand il s’agit dios- 


140 


PHYSIONOM1ES DE SAINTS 


tinct divin. Cependant le bruit sourd qui se fai- 
sait dans le monde fut entendu au pied du tróne 
d’Auguste, dans cette Rome fiére d’elle-méme, 
occupée de sa gloire et pleine de sa vanité. Vir- 
gile n’était pas dans les conditions ou Ton entend 
les choses profondes. Pourtant il se chargea de 
rendre témoignage et de dire en vers élégants 
qu’il avait entendu quelque chose. Plus loin Isaíe, 
Jérémie, Ezéchiel, Daniel, le grand Daniel, 
Thomme de désirs. Et Balaam? Que dire de ce 
personnage extraordinaire, qui parlait malgrélui? 
Et Abraham, et Isaac, et Jacob, et Israel ? Dans 
Tinte r valle Moíse. 

Toutes les grandes voix s’étaient donné un ren- 
de z-vous supréme. L’écho de toutes les monta- 
gnes, de toutes les vallées, de toutes les colimes, 
répétait la méme promesse. II répétait et ne se 
répétaitpas; car la promesse, uniforme en elle- 
méme ? variait sans cesse dans les points de vue, 
dans les aspects, dans les paroles, dans les 
détails. C’était la méme promesse; mais elle ne 
retentissait pas partout de la méme maniére : 
Pécho des montagnes n’est pas celui des vallées. 
Elle disait toujours la méme chose, et jamais ne 
se ressemblait á elle-méme. 

Que dut-il se passer dans l’áme de la Vierge, 
quand Tange lui apparut? qu and Tange, lui appa- 
raissant, lui apprit que le moment était venu, le 
inoment que son désir avait appelé aprés tant 
d'autres désirs ? Mais que dut-il se passer dans 
l’áme de la Vierge, quand Tange lui annonja que 


LA FIN DE MARS 


141 


le moment était venu non-seulement pour elle, 
mais par elle, que c’était elle, elle-méme, qui 
était la Mére du Messie ? Et non-seulement il lui 
annonja la chose, mais il la lui proposa. II atten- 
dit son acceptation. Le cardinal de Bérulle fait 
ici une assez singuliére remarque. II constate 
que ríen n’était plus facile á Marie que de devi- 
ner qu’clle était elle-méme la Mére du Messie. 
Elle savait les promesses; elle savait que les 
temps de l'accomplissement étaient venus; elle 
savait que le Messie sortirait de la maison de 
David; elle savait qu’elle était de la maison de 
David. Elle savait qVune Vierge conce vrait et 
enfanterait. Elle savait qu’elle avait fait vceu de 
virginité, et qu’elle était la seule qui eút fait ce 
voeu contraire aux pensées des Juives. Elle pou- 
vait voir se réunir sur sa téte prédestinée toutes 
les conditions requises pour cette prédestination ; 
elle pouvait voir converger vers elle tous les 
rayons de la lumiére prophétique. Eh bien! elle 
ne voyait pas! elle ne comprenait pas! Elle ne 
savait pas ! elle ne devinait pas ! elle était aveu- 
gle sur elle-méme et ne reconnaissait pas en elle 
la personne désignée, quoiqu’elle connút toutes les 
clauses de la désignation. On dit méme qu’elle 
demandait comme un honneur supréme d’étre la 
servante de la Mére du Messie et que l’idée d’en 
étre elle-méme la Mére ne s’était pas présentée 
á son esprit. 

Quoi qu’il en soit, elle dit : Fiat! 

Une ancienne tradition veut que le monde ait 


i 48 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

été créé en Mars. Le Fiat lux avait retenti dans 
ce mois. Le mot Fiat est plein de mystéres, et 
ce sont des mystéres de création ou des mystéres 
de rénovation. Ce sdnt aussi des mystéres de 
cdhsommation j car la fin du monde pourrait avoir 
lieü k l’époque de la création du monde. Quoi 
qu’il en soit de ce dernier point, il est bien remar*» 
quable que le mot Fiat ait dohné á la lümiére na- 
ttírelle et á la luttiiére surnaturelle l’ordre ou la 
permíssion de briller. A peu prés á la méme épo- 
que, á peu prés ati moment oú le Fila de Dieu 
s incarna et bu le Fils de Dieu mourut* se grou- 
pent quelques personnages dont la féte, presque 
ignorée, se place üh peu capricieusement : par 
exemplé Melchisédech, Isaac, le bon Larron. 
Leurs fétes varient du 2g mars au ig üvril. Les 
Ethiopiehs honbrent Melchisédech le 12 avril et 
Isaac le I er maij rnais d’autres placent ces féles 
moins loin. Le bon Larron arrive áussi rers le 
temps de Páques ; mais le jour est incertain. 

Ges personnages, grands et mystérieux, sont 
grbupés autbur des jours oú le Sauveur s’in- 
carne et meurt, parce qu’ils ont avec lui de pro- 
fbndes et mystérieuses relations. 

Qü’est-ce que Melchisédech ?Personne ne lesait 
au j usté . Mai s Ba grandeur , constatée par Saint Paul, 
Bebible attestée, témoignée,glorifiée par le mystére 
méme oú est plongé son nom, II est sans pére et 
sans mére,sans généalogie. Le voisinage oú ilest 
de l’éternité permetdele déclarersanscommence- 
ment et sans fin. Quelle attitude sublime que la 


LA FIN DE MARS 


143 


sienne ! II apparaít, dans le lointain de Phistoire, 
comme Roi de justice ! Ilest Roide laCitédePaix! 
Roi de Salem, c’est-á-dire de Jérusalem, avant que 
Jérusalem n’eút re£u son derniefr nom I II est Roi 
eí ilest Prétre* Ilest Pontife éternel ! Roí dejubtice 
8Ígnifie : Melchisédech . Melchisédech sighifie t Roi 
de justice» De sorte qué cet homme ne peut étre 
nommé, sans que la justice soit nommée en métne 
temps.La justice s’eet assímilée á lui. Ellé apéné- 
tré son noitt. 

Ce roi nous apparaít comme Roi de justice et 
comme Prétre. Quant ál’exercicede sesfonctions, 
nous le connaissons peu* Gependant nous Voyons 
Tofifrande et la bénédiction. 

Quelle scéne grandiose l Ges peísonnages sfem- 
blent dépasser de beatícoup la taille humainfe ! 
Abraham, le pére des croyants, celüi dontlapos- 
térité sera nombreuse comme les étoiles, vientde 
délivrer Lothdes mains des rois ses voisins. Mél- 
chisédech vient ása rencontre, offrant le paín et le 
yin, car il était prétre du Trés-Haut. II est, je croÍ6 f 
le premier auquel laqualité de prétre soit attribuée 
dans l’Écriture. C’est pourquoi il offre le pain et le 
vin,solennellementet prophétiquement. II annonce 
TEucharistie et donne sa bénédiction. Sa bénédic- 
tion est simple etsolennelle comme Poffrande. Que 
le Dieu Trés-Haut, qui a fait le ciel et la turre, bé- 
nisse Abrahato I Que béni soit le Dieu Trés-Háut 
qui a mis les ennemis d’Abraham entre les mains 
d’ Abraham ! 

Du reste* aücune connaíssance bien précise ne 



144 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

nous est donnée. Peut-étre le vague du nom de 
Mclchisédech convient-il á sa grandeur. L’Eglise 
ne lui assigne pas de féte universellement célé- 
br ée . Mais elle le place, dans le canon de la messe, 
á cóté d’Abraham et d’Abel. M. Olier a écrit de 
belles choses sur les ressemblances et les diffé- 
rences de ces trois sacrificateurs et des sacrifíces 
offerts par leurs mains. 

Le plus illustre est Abraham. Son sacrifice est 
devenu populaire, parce qu’il remue la nature hú- 
mame plus profondément. La féte d’Isaac se place 
á peu prés au méme moment que celle de Melchi- 
sédech, Comme elle, elle est lócale et variable. 

Le nom d’Isaac signifie : Rire. 

Quand le Seigneur annon$a sa naissance, Sara 
rit; car elle était vieille. Elle se cacha pour rire; 
elle rit derriére la porte. 

Et le Seigneur dit : Pourquoi Sara a-t-elle ri ? 
Est-ce que quelque chose est difficile á Dieu?... 

— Je n’ai pas ri, dit Sara épouvantée. 

— II n’en est pas ainsi, dit le Seigneur: vous 
avez ri. 

Et l’enfant, quand il naquit, fut appelé Rire. 

— Le Seigneur, dit Sara, est l’auteur de mon rire . 
Ouiconque entendra mon histoire rira avec moi. 

Le mot rire, qui apparatt á chaqué instant 
quand il estquestion d’Isaac, est un des mots les 
plus absenta de l’Écriture Sainte.L’Écriture en est 
prodigue á propos d’Isaac ; partout ailleurs elle en 
est avare. Et méme, quand elle l’emploie, c’est 
dans un sens figuré. II s’agit de l’ironie ; il s’agit 


LA FIN DE MARS 


145 

del’impiété deshommes oudes colé res du Seigneur. 
Mais le rire ordinaire, le rire proprement dit, ne 
reparait pas, je crois, aprés la naissance d’Ieaac, 
qui est un des premiersfaits de l’histoire humaíne 
racontés par PÉcriture. 

Qu’arriva-t-ilsur lamontagne du sacrifico ?C’est 
ce que personne ne sait précisément. Jusquoú 
alia la douleur d’Abraham? Ge Fils si longtemps 
désiré, ce Fils tellement inespéré que la pro- 
messe de sa naissance faisait rire Sara, ce Fils 
dont la naissance était le chef-d’oeuvredePInvrai- 
semblable,ce Fils était celui qu’il fallait immoler ! 
Sa naissance avait ressemblé áune victoire deDieu 
sur les lois de la nature. Et quand ce Fils bien* 
aimé, né contre la vraisemblance, est devenu un 
jeune homme, il faut lui donner la morí, á luí qui 
porte FEspérance et la Promesse d’une postérité 
nombreuse comme les étoiles du ciel ! 11 faut tuer 
ce germe de vie si chérement acheté, si désiré* 
si précieux. 

Quelles pensées tumultueuses devaient gronder 
au fond d’Abraham ! quelletempéte ! Cependaní il 
obéit avec une telle simplicité, que cette simpficilé 
remplit seule le récit de TÉcriture. Pas de ré- 
flexions, rien que le fait; mais le fait est si terrible 
qu’il sous-entend tous les sentiments humains. 

Saint Ephrem fait une remarque intéressante. 

Abraham, quand ilvoit la montagne dusacriílce, 
dit auxserviteurs : Attendez ici avec Táne; moi et 
Fenfant, quand nous aurons adoré, nous re vie n- 
drons vers vous. 


146 PHYSÍ0N0MIB8 DB 8AINTS 

Abrahamne croyait pas oe qu’il disait. Et cepen- 
dant il disait la vórité, mais la disait sana la con* 
naítre. II ávait l’intention de tuer l’enfant. II ne 
sávait pas que l’enfant reviendrait ayec luí. Et cepen- 
dant il le disait, comme s’il ávait prévu le dénoue- 
ínent qu’il né prévoyait pas. 11 prophétisait sans 
le sávoir. Sea lévres, dit saiut Ephrem, pronon- 
gáient ce que son esprit ne sávait pas. Et ellés 
pronon?aient la vérité. 

Un instant aprés, seul aveo son páre, Isaac 
fait une question déohirante pour Abraham. 

Mon páre 1 — Que veux-tu moa fils ? — Voici 
le feuet le bois; mais ou done est la victime? — 
Dieu se fournira á lui-méme la victime, mon fils. 

Abraham prophétise encore et prophétise sans 
le savoir. II annonce I’apparition de I’ange et Já 
rencontre du bélier qu’il ignoraittoutesleg deux. 

. L’Ecriture est tellement féconde, qu’elle appa- 
ralt constamment jeune. Le sacrifica d’Abraham 
est un drame, dont l’émotion a traversé les sié- 
cles sans diminuer. Il est impossible de constater 
comme elle le mérite la sirppfimté du récit. Cette 
simplicité est redoutable. Moins elle dit de cbo- 
ses, plus elle en fait deviner. La question d’Isaac 
«st d’une ignorance qui déchire le coeur. La ré- 
ponse d’Abraham est d’une Science qui le déchire 
aussi. Car cette Science prophétique n'était que 
sur ses lévres; et ses paroles, quoique vraies, ne 
pénétraient pas son esprit. 

, D’Isaac au .bon Larron il n’y a pas de transition 
visible. Ces deux personnages ne se resseipblent 




LA FIN DE MARg 


147 


pas et sont géparés par bien des siécles. Mais 
tout se tient tellement dans Péconomie de la 
Rédemption, que Vart heureux de» transitions 
y est absoluraent mutile. Isaac est la fígure du 
pécheur racheté. 

Et le boa Larron n’est-il pas le type du pécheur 
pardonné? Isaac était innocent, le Larron était 
coupable. Le coupable est prés de Jésus-Christ 
physiquement, dans le temps et dans Tespace. 
L’innocent symbolise Jésus-Christ de loin, á tra- 
vers le temps et Pespace. 

D ? aprés la tradition, le bon Larron s’appelait 
Dismas. 

Saint Anselme raconte sonhistoire, non comme 
un fait authentique, mais comme une légende trés 
accréditée. 

D ? aprés le récit de saint Anselme, Dismas vivait 
dans une forét au moment de la fuite en Egypte. 
II était fils du chef des assassins qui étaient lá, en 
bande, dévalisant les voyageurs. La Sainte Fa- 
mille parnít. Voyant l’homme, la femme et Fen- 
fant, il se prépara á les attaquer. Mais quand il 
approche, il est saisi d’un respect afifectueux et 
tendre; il offre Phospitalité aux voyageurs ; il leur 
donne tout ce qui leur est nécessaire ; il accablé 
Penfant de caresses. Marie le remercie et lui pro- 
met une grande récompense. 

Jésus-Christ mourant tient la promesse de sa 
Mére. Dismas fut récompensé sur la croix des 
procédés qu’il avait eus dans la forét. 

Quoi qu’il en soit de la légende racontée par 


148 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


saint Anselme, le bon Larron est une des figures 
Ies plus singuliéres de Phistoire des Saints. Voleur 
et assassin, il est canonisé par Ies lévresde Jésus- 
ChrisL II est placé á la droite du Fils; par lá il 
représente tous Ies élus. 

Le Calvaire figure le jugement dernier. Done le 
bon Larron est la figure du peuple prédestiné. 
Ouvrier de la derniére heure, il éprouve la ma- 
gnificence de Celui qu’il invoque et qu’il adore. II 
reconnaít le Crucifié, son voisin, comme juge des 
vivants et des morts. Et le Crucifié répond. 

D’aprés le Pére Ventura, les deux Larrons 
donnent aux hommes deux le^ons capitales. Le 
hon Larron, chargé de crimes et armé seulement 
d’un repentir trés court, dit au genre humain : 

II ne faut jamais désespérer. 

Le manvais larron, dans des conditions en 
apparence identiques, meurt tout prés de Jésus 
et dit au genre humain : 

II ne faut jamais présumer. 

Le bon Larron est spécialement invoqué contre 
la torture, contre Timpénitence finale et contre 
Ies voleurs. 


CHAPITRE XIII 


8ÁINT EZECHIEL. 


On oublie trop les saints de l’Ancien Testament. 
II ne sera peut-étre pas inulile d’esquisser la 
grande figure d’Ezéchiel, que le martyrologe 
romain célébre le io avril. 

Ezéchiel veut dire Forcé de Dicu, ou Empire 
de Dieu. II est souvent appelé Fils de l’Homme, 
car il fut Pimage de Jésus-Christ. 

II est caractérisé dans PEcriture par une parole 
rarementprononcée, parole courte et mystérieuse 
qui lui donne une place á part parmi les grands 
élus. 

Ezechiel , qui vidi conspectum glorias. 

Ezéchiel qui contempla Paspect de la gloire! 
Quel homme était-il done pour avoir été ainsi de- 
signé par la parole sobre de PEcriture, á qui 
Pemphase est inconnue ? 

On croit qu’Ezéchiel naquit en Pan du monde 
34i i . II avait vingt-quatre ans quand il fut conduit 
captif á Babylone avec le roi Jéchonias. 

Pendant qu’Ezéchiel partait pour Babylone, Jé- 
rémie restait á Jérusalem. Mais il se passa entre 


150 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


eux un merveilleux phénoméne de lumiére qui est 

trés oubíié, 

Ezécbiel voyait á Babylone ce que Jérémie 
voyait, á Jérusalem. La méme désolation remplis- 
sait leurs deux ámes; les mémes horreurs étaient 
placees devant les yeux de leur esprit. L’un était 
en Cha Idé e, Tautre en Judée, mais les menaces 
qui partaient de la Chaldée et les menaces qui 
partaient de la Judée étaient les mémes menaces. 
L’esprit prophétique disait á l’oreille d’Ezéchiel, 
le captif de Babylone, Ies mémes plaintes et Ies 
mémes imprécations qu’á l’oreille de Jérémie, lé 
désolé de Jérusalem. 

Ezéchiel voyait en esprit ce qui se passait á 
Jérusalem et lan§ait sur les crimes de sa patrie, 
qu'il voyait par les yeux de l’áme, les mémes ana- 
thémes que Jérémie * qui les voyait par les yeux 
du corpa. 

Ezécbiel était captif depuis cinq ana, quand le 
don de prophélie lui fut fait. 

II était au milieu des captifs, quand Ies cieux 
lui íurent ouverts. II avait Vingt-netif á trente 
ans, et Fon peut voír ici, entre cet áge et l’áge 
de Jésus-Chríst, une certaine ressemblancfe qui 
nV st pas sana tnystére. Saint Jean-Baptiste et 
Jésus-Ghrist avaient trente ans quand ils cotnmen- 
cérent áprécher. Ezéchiel avait trente ans qtiand 
il commenja á voir. Voir pour lui, c’étáit pré- 
cher. 

II denieura á Babylone, au milieu déS Jüifís en- 
duréis et captifs* captif comtiíe eux, tioti pús 


SAINT fczáCHIKL 


151 

endurci comtne eux. La présence des Juifs á Ba- 
bylone était un chátiment* La présence d’Ezéchiel 
au tnilíeu des Juifs était une miséricorde. II était 
lá pour adoucir par sa captivité Thorreur de la 
captivité des autres. II était lá pour aVertir que 
Dieu n’avait pas oublié son peuple. 

II était, dit le Saint-Esprit, le prodige de son 
siécle, et le signe donné A la maison d’Israél. Par 
sa voix, le souffle de Dieu passait encore Sur la 
téte de ce peuple infidéle, puní* rappelé, áverti, 
caressé> menacé. Saint Jéróme nous dit que les 
prophéties de Jérémie étaient envoyées de Jéru- 
salem á Babylone, et les prophéties d’Ezéchiel de 
Babylone á Jérusalem. 

Ainsi les Juifs échangaient leurs trésors. Les 
coups et les contre-coups de la lumiére allaient de 
la terre d’exil á la terre de la patrie, et de la terre 
de la patrie á la terre d’exil. Et, par une magni- 
fique concordance, les échos de Babylone et les 
échos de Jérusalem se renvoyaient les uns aux 
autres les mémes lamentations, íes mémes sup- 
plications, les mémes imprécations et Ies mémes 
espérances. 

Dans le langage symbolique, Jérusalem re- 
présente la cité de Dieu; Babylone, la cité de 
Satan. 

Jérusalem et Babylone sont les deux póles du 
monde moral. 

Ces deux voix discordantes ont été, pour un 
moment, réduites á l’harmonie. C’est qu’á ce 
moment-lá, Ezéchiel était á Babylone, dépositaire 


152 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

sacré de l'esprit de Jérusalem. Et á ce moment- 
lá, Jérémie,qui était á Jérusalem, lan^ait sur elle 
ses foudres, parce qu’il reconnaissait en elle Tes- 
prit de Babylone. 

L’esprit de Babylone avait envahi Jérusalem, 
et c’est pourquoi les habitants de Jérusalem 
furent condamnés á Babylone. 

Mais parmi ces captifs, voici Ezéchiel. Et, par 
lui, l’esprit de Jérusalem envahit Babylone, et 
Ies Juifs, á la fois instruits et confondus, virent 
fondre sur eux, de droite et de gauche, la méme 
Iumiére et la méme foudre. 

Les deux nuages portaient les mémes mysté- 
res. 

Les deux ionnerres avaient les mémes gronde- 

ments. 

Saint Grégoire dit qu’Ezéchiel n’est pas seule- 
ment prophéte, mais docteur. Ses prophéties ont 
le caractére de prédications. Et, comme s’il eút 
voulu donner aux prédicateurs futurs un ensei- 
gnement muet et profond, Ezéchiel, avant de 
parler, pleura sept jours en silence. 

II décrit le lieu oú il osa enfin élever la voix. 
G’était prés du fleuve Chobar, qui verse ses eaux 
dans FEuphrate, non loin de Circésium. 

David semblait avoir prophétisé ce prophéte 
quand il disait : Nous nous sommes assis et nous 
avons pleuré le long des fleuves de Babylone. 

Super Jlumina Babylonis illic sedimus et fíe- 
virnus* 

On dirait que la triste sse d’Ezéchiel avait été 



SAINT EZÉCHIEL 153 

devinée par Fáme de David et le fleuve Chobar 
entre vu par les yeux de son esprit. 

On dirait que la mélancolie du captif contem- 
plait dans Feau courante la rapidité du torrent 
qui emporte les choses humaines. 

Le langage d’Ezéchiel est superbe de liberté. 
Des imbéciles en ont ri au siécle dernier ; mais 
leur rire ne s’entend plus. Et la parole d’Ezéchiel 
retentit toujours. 

La visión du char mystérieux traíné par quatre 
animaux proméne de siécle en siécle les mysté- 
res dont elle est remplie. Et si les échos de Jéru- 
salem répondaient instantanément aux écbos de 
Babylone, par la voix de Jérémie, les échos de 
Pathmos leur ont répondu plus tard, par la voix 
de saint Jean. 

La résurrection universelle apparut au pro- 
phéte. Ezéchiel vit d’avance Fheure solennelle ou 
les terres et Ies océans rendront leurs morts. 

€ La main de Jéhova se reposa sur moi et me 
transporta dans une plaine couverte d’osse- 
ments. » 

Voici quelques traits de cette scéne grandiose : 

€ — Fils de Fhomme, me demanda Jéhova, ces 
« restes desséchés revivront-ils? 

€ Seigneur, vous le savez. 

« — Adresse-leur la parole. Dis-leur : Os$e- 
« ments arides, écoutez Fordre de Jéhova. Voici 
« ce qu’a dit FEternel : Mon souffle va vous pé- 
« nétrer et vous vivrez. J’étendrai sur vous des 
€ nerfs comme un réseau : je ferai croítre les 


154 PHY S IONOMIE S DB SAINTS 

« chairs ; j’ingpirerai en vous PEsprit de Vie ét 
€ vous ressusciterez. 

€ — Je pris la parole et je répétai Pordre. 

€ A ma voix un cliqueíis sonore retentit parmí 
« les ossements. Les os se rapprochaient des os; 
« ils se cóuvrirent de leur réseau nerveux ; yoici 
€ la peau; voici des chairs nouvelles. Mais ils 
« n’avaient pas encore PEsprit de Vie, et Jéhová 
« me dit : — Fils de l’homme, parle á PEsprit. 
« Dis-Iui : Voici la parole du seigneur Adonáí : 
« Esprit, accours des quatre vents du ciell Souffle 
sur ces morts et qu’ils revivent! 

« Ma voix répéta Pordre, et PEsprit de Vie pé- 
« nétra les cadavres; ils ressuscitérent, et se 
« dressant sur leurs pieds, ils parurent defant 
« moicomme une armée innombrable. » 

D’aprés une tradition recueillie par saint Isidore 
et saint Epiphane, Ezéchiel eutle dondesmiracles. 
D’aprés cette tradition* il aurait conduit le peuple 
juif qui Paurait suivi á pied sec par lé milieü du 
fleuve Chobar,comme autrefois Moíse á travers la 
mer Rouge ; il aurait, dans une famine, suscité tout 
á coup un nombre immense de poissoiis, etc. Mais 
PEcriture est muette sur cette tradition» 

Enfin Ezéchiel mourut martyr. 

L’ouvrage attribué á saint Epiphane sur la vie et 
la mort des martyrs, la tradition de saint Isidore, 
évéque de Séville et le martyrologe romain,nous 
apprennent qu’il fut tué á Babylone, parce qu’il 
reprochait son idolátrie au magistrat chargé de 
juger Israel captif. 


SAINT EZÉCHIEL 


155 

Le martyrologe ajoute qu’il fut enterré dans la 
sépulture de Sem et d’Arphaxad, qui étaient les 
ancétres d’Abraham. 

Saint Athanaso, dans son livre de l’Incarnation 
du Verbe, dit qu’Ezéchiel est mort pour la cause 
du peuple. On ne sait s’il fut lapidé ou écartelé. 
Andricominius,dans son Théátre de ¡aterre sainte, 
adopte ce dernier sentiment. 

Onvoit encore aujourd’hui, au lieu nommé Kiffel, 
le tombeau du prophéte. Le lieutenant Lepich, 
chargé par Ies Etats-Unis d’une mission en Pales- 
Une, rapporte sur ce tombeau d’intéressants dé- 
tails cités par M. TabbéDarras,dans son Histoire 
de l’Eglise (t. III, p. 344). 

Le chef des tribus qui habitent ce pays conduit 
les voyageurs dans une grande salle soutenuepar 
des colonnes. Au fond de cette salle une grande 
bolte contient une copie des cinq livres de Moíse 
écrite sur un seul rouleau. Au sud, une piéce plus 
petite contient le tombeau d’Ezéchiel. Le dóme de 
cette chambre est doré, et continuellement illuminé 
par une grande quantité de lampes qui ne s’étei- 
gnent ni jour ni nuit. 

Telle est, dans sa forme historique, et vue du 
cóté de la terre, du cóté des ténébres, la grande 
figure d’Ezéchiel. 

Une certaine obscurité plañe sur les détails, 
comme il arrive aux hommes qui sont plus haut 
que les lieux qui fixent ordinairement les yeux et 
le coeur de Phistoire. 



CHAPITRE XIV 


SAINT GEORGES. 


Voici un des saints les plus illustres et les plus 
oubliés, illustres jadis, oubliés aujourd’hui. Les 
Grecs le nomment le grand martyr; toutl'Orient 
a retenti de ses louanges. Une célébrité qui alhít 
jusqu’á la popularité désignait saint Georges 
comme le patrón des héros. Au point de vue bis- 
torique, sa vie estápeu prés impossible á éclair- 
cir en détail. D’aprés les uns, elle est toul enliére 
et rigoureusement exacte. L’histoire du dragón, 
considérée par M. Jean Darche, dans sa grande 
histoire de saint Georges, comme rigoureusement 
historique, est considérée par d’autres comme un 
pur symbole.Nous n’entrerons pas dans cette dis- 
cussion. Historique ou légendaire, rhistoirc du 
dragón caractérise dans les deux cas saint Gcor- 
ges. Qu’elle signifie la victoire remportée sur un 
dragón et la délivrance d’une jeune filie, oula vic- 
toire remportée sur Tidolátrie et la délivrance de 
1’áme, elle signifie en tout cas victoire sur Peone- 
mi, écrasement du fort, délivrancé du faiblc; elle 
indique le caractére de saint Georges, et Pimpres- 
sionqu’il a faite sur la terre en passant sur elle. 


158 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Les parents de saint Georges étaient chrétiens. 
Quelques auteurs croient que son pére fut mar- 
tyr. II naquit en 280. Sa mére fitson éducation.A 
17 ans, il embraga la profp^siiop des armes. Tou- 
joursj suivant la remarque du pére Faber, les 
dons surnaturels viennent se qreffer sur les dons 
naturels qui leur ressemblent le plus. Saint Geor- 
ges devait étre le patrón de la victoire. II fut done 
soldat romain. II débuta par Fhéroísme naturel, 
pour arriver á Fhéroísme surnaturel, ou Fhé- 
roTsme surnaturel qu’il possédait déjá se cacha 
d'ahord sous les apparencesderhéroísme naturel. 

Toujours, comme je Fai (\éjh remarqué ailleurs, 
le personnage historjque se desaíne aux yeu* de 
Fhumanité dans une certaine attitude. Toujours un 
des traits de sa vie attire á lui tout le reste, et son 
i maje se grave dans Fimagination humaine sous 
ce trait particulier. 

Pour saint Georges, c’est Fécrasement du dra, 
gon, L'art ne représente jamais saint Georges 
que lerrassant le dragón. 

Chose bizarre ! cet homme ¿Ilustre par son 
courage et ses exploits, que les rois guerriers 
ont pris dans le moyen-áge pour patrón, cet 
homme partout représenté comme combattant ep 
vainquenr, a un pom qui dans sa signification 
étymologique signifie: ’laboureur. Existerait-il 
entre le laboureur et le soldat quelque relation 
mystérieuseíC’esttrés possible;mais continuons. 

Arrivons i Fhistoire du dragón, historique ou 
légendaire, intéressante dans les deux cas. 


SAINT GEORGES 


159 

G-était aux environs de Beyrouth; un ¿norme 
dragón habitait un lac dont il infestait les eaux et 
les bords: il n*en sortait que pour se précipiter 
sur Ies animaux et sur les hommes. II arrivait 
parfbis jusqu’aux portes de la cité dont il empes- 
tait Tair. 

On convint de faire la part du feu et de lui 
donner pour victimes deux brebis par jour. Mais 
bientót les brebis s’épuisérent. On consulta l’ora- 
cle. L’oracle répondit qu’il fallait servir á manger 
au dragón des victimes humaines, et tirer au sort 
le nom de ceux qui allaient mourir. 

Ge récit, qui peut faire sourire l’ignorance mo- 
derne, n’a ríen d’étonnant aux yeux de ceux qui 
connaissent Tantiquité. Son histoire superficielle 
passe ces choses-lá sous silence. Son histoire 
vraie Ies constate. La préoccupation constante 
des oracles, c’est-á-dire des idoles, est de denjan- 
der des sacrifices humains. Le sacrifice buijiain 
est la passion de l’enfer. Le sacrifice est Tacte de 
Fadoration, et comme le démon a faim et soif 
d’étre adoré, il a faim et soif de la chair et du 
sang de J’homme. Aux peuples grossiers il de- 
mande le sacrifice humain sous sa forme la plus 
grossiére. Aux peuples raffmés il demande le 
sacrifice humain sous une forme plus raffinée. Mais 
toujours il veut le sacrifice humain, II yeut le 
sang; ou bien il veut les larmes, que saint Au- 
gustin nomme le sang de Táme. II veut que la 
vie humaine, sous une telle forme, soit immolée 
sur son autel. Mgr Gaume, dans son livre sur le 



160 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Saint-Esprit, raconte, dans sa yérité historique, 
cette passioninfernale. ABeyrouth,comme partoui 
ailleurs, Foracle demanda des victimes humames* 
La Fontaine, qui a recueilli cette tradition dans 
Les animaux malades de la pestes commis une 
erreur profonde. 

« Que 1c plus coupable de nous se sacrifie aux 
traitsdu céleste courroux. » 

Dans Ies íraditions du genre humain, ce n’est 
pas le sang du plus coupable qui est demandé, 
c'est le sang du plus innocent. Satan demande en 
général le sang des vierges. Ce n’est pas éton- 
nanL La parodie est le génie des singes. 

LTn jour, k Beyrouth, le sort désigna Margue- 
rite, filie du roi. Le roi refusa sa filie; mais le 
peuple se révoltait déjá á cette époque. On e li- 
to u ra le palais. On menaga d’y mettre le feu. On 
voulut bruler vive la famille royale. Le roi dut 
céder et ceda* II livra sa filie. 

On la para de ses vétements de féte. 

Yoici encore un fait remarquable et absolument 
caracléristique du sacrifico : toujours et partout 
les victimes arrivent au búcher parées de véte- 
ments de féte. L'homme lui fait sentir le prix de 
la vie au moment ou la vie va lui étre enlevée. 
G'est un moyen d’aiguiser la pointe du glaive. 
Toujours la victime est faite aussi attrayante que 
possible aux autres et á elle-méme au moment oü 
elle va étre égorgée. C’est la loi. 

Margue rite est conduite au lieu ou le monstre 
va venir la prendre. Elle s’appuie, fondant en lar- 


SAINT GEORGES 


161 


joes, contre un rocher. A cóté d’elle une brebis. 
La brebis sera sa compagne. Le monstre va dé- 
vorer dans le méme repas Marguerite et son 
symbole : deux brebis á la fois. 

Mais voici saint Georges qui passe prés du ro- 
cher. II voit la vierge en larmes, s’approche et 
Tinterroge. Elle raconte son malheur. Le saint 
héros reste á cóté d’elle. 

Tout á coup Teau bouillonne : le dragón se re- 
plie, souléve les flots ; d’affreux sifflements rem- 
plissent Tair, d’horribles miasmesrempoisonnent; 
la jeune filie pousse des cris de terreur. — Ne 
craignez ríen, dit saint Georges qui monte sur son 
cheval, se recommande á Dieu, se précipite sur 
le monstre, le perce de sa lance, le couche á ses 
pieds. 

— Mainlenant, dit Georges á la jeune filie, dé- 
liez votre ceinture et attachez-la á son cou. 

Et elle ramena le monstre dans la ville, oú le 
peuple assemblé éclatait de joie et de reconnais- 
sance. 

Et Georges dit au peuple que, s’il voulait croire 
en Dieu, il achéverait le monstre. Le roi re$ut le 
baptéme, et vingt mille hommes avec lui. 

Le roi voulut combler Georges d’honneurs et 
partager avec lui sa fortune. Mais Georges fit 
distribuer aux pauvres tout ce qu’on voulait lui 
donner, embrassa le roi, lui recommanda tous Ies 
malheureux et retourna dans son pays. 

Cependant Dioclétien régnait. C'était un homme 
trés dévot, car dévot veut dire dévoué, mais 

ti 


162 


PHYSÍONOMÍES DE SAINTS 


c'était á Apollon que ce dévot était dévoué. Un 
jour il consulta Toracle sur les affaires du gou- 
vernement; mais du fond de son antre Toracle 
réponditqu’il était arrété. « Les justes quisont sur 
la terre nTempéchent de parler, dit-il. lis trou- 
blent Tinspiration des trépieds. » 

— Quels sont ces justes? demanda Tempereur. 

— Prince, ce sont les chrétiens, répondit Tora- 
ele. 

Dés ce jour la persécution, qui s’était r alende, 
prit des porportions épouvant ables. 

Georges était un grand personnage dans Te Ma- 
pire. II était d’une grande famille, riche et soldat. 
Ces qualités róunieslui donnaient droit á quelque 
chose,carlessoldats étaienttoutáRome. Georges, 
voyant recommencer les persécutions, n’imposa 
pas silence á sa colére. Ses amis lui conseillérent 
la prudence, et la lui conseillérent inutilement. II 
n’ignorait cependant pas que Dioclétien était 
homme á immoler ses meilleurs amis au premier 
moment de mauvaise humeur. II connaissait les 
habitudes de la cour. II Ies connaissait méme si 
bien qu’il distribua son argent et ses vétements 
aux pauvres, comme un homme qui bientót n’au- 
ra plus besoin de rien pour son usage personnel. 

II faut se souvenir que Georges était un tout 
jeune homme. Sa confiance et son audace suma- 
turelles furent peut-étre aidées par cette circons- 
tance. II avait peut-étre vingt ans, mais il était 
tribun, ou plutót il Tavait été, car il venait de ré- 
signer son emploi. II pouvait aborder Tempereur 



SAINT-GEORGES 


163 


et il Faborda. « Jeune homme, lui répondit Dio- 
clétien, songe á ton avenir.» Georges allait répon- 
dre; mais la colére simpara de Fempereur, co- 
lére qui dut étre atroce, puisqu’elle était sans 
cause apparente et qu’elle venait du méme iieu 
que les réponses de Foracle. 

Les gardes re^urent Fordre de conduire Geor- 
ges en prison. Lá on le jeta á terre ; on lui passa 
les pieds dans les entraves. On lui posa une 
pierre énorme sur la poitrine. 

Le lendemain il fut encore pré senté á Dioclé- 
tien, et comrae toutes les séductions íurent aussi 
inútiles quecellesde la veille, on enferma Geor- 
ges dans une roue armée de pointes d’acier, afin 
de le déchirer en mille piéces. 

II fallut inventer de9 tortures; on en inventa. 
Le nom de Georges le grand martyr vient des 
tourments invraisemblables qu’il supporta avant 
de mourir. II souffrit dix mille morts les unes 
aprés les autres. 

On le fouetta jusqu’á mettre Ies os á découvert, 
puis on le jeta dans une fosse ar dente. Le martyr, 
environné de flammes, disait les psaumes de Da- 
vid. Mais un ange paralysa Faction des flammes, 
et aprés trois jours et trois nuits, Georges, au 
lieu d’étre brülé, était guéri. 

Alors Dioclétien lui fit mettre aux pieds des 
brodequins de fer rougis. au feu et munis de poin- 
tes ; ce tourment avait été mutile jusque-lá ; il ar- 
racha enfin á Georges des gémissements. 

Mais, comme il n’était pas mort, on le chargea 


164 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

de chatnes, et on le jeta dans un cacliot oü TEu- 
charist : e lui fut apportée, et ses chatnes tombérent 
d’elles-mémes. Georges fut encore mis á la ques- 
tion. Mais voici un fait remarquable. II fut thau- 
maturge pendant son martyr, etpendant qu^il ver- 
sait son sang, il exerfa la miséricorde envers un 
animal. Un paysan paíen, nommé Glycére, venait 
de voir mourir un boeuf dont il avait besoin. Ce 
paysan, rencontrant le martyr, lui demanda la ré- 
surrection de son boeuf. Georges lui demanda s’il 
voulait croire en Jésus-Christ, et sur sa réponse 
affirmative : «Va, lui dit-il; retourne á ta char- 
rue, tu trouveras ton boeuf vivant. » 

Quand Glycére arriva au champ, son boeuf était 
prét á travailler. Peu de jours aprés, le paysan 
mourut martyr. 

Cependant Georges continuait á souffrir sans 
mourir. II demanda lui-méme d’étre conduit au 
temple pour voir les dieux qu’on y adorait. Dio- 
clétien assembla le sénat pour le rendre présent 
á sa victoire. Tous les grands personnages de- 
vaient voir Georges vaincu sacrifier enfin á Apol- 
Ion. Tous les yeux étaient fixés sur lui. 

Georges s’approche de Tidole, puis il ¿tend la 
main, puis il fait le signe de la croix. 

« Veux-tu, dit-il á Tidole, que je te fasse des 
sacrifices, comme á Dieu? 

— Je ne suis pas Dieu,répondit le démon forcé 
á cet aveu : il n’y a pas d’autre Dieu que celui 
que tu préches. » 

Aussitót des voix lúgubres et horribles sorti- 
rent des idoles, qui tombérent en poussiére. 



8AINT-GE0RGES 165 

Alors on reprit Georges et on luí trancha la 
téte. 

Ilest á remarquer que,dansles longs martyres, 
quand le supplicié a résisté á plus de tortures 
qu’il n’en faudrait pour tuer dix mille hommes, 
on finit toujours par lui trancher la téte,etla main 
qui arréterait la loi naturelle pour prolonger la 
vie se retire; la mortcesse d’étre retardée. 

Toutes les traditions relatives au cuite de saint 
Georges se rapportent au caractére que j’indi- 
quais tout á Theure et á la victoire remportée 
sur le dragón. 

On dit que le saint apparut, avant la bataille 
d’ Antioche, á Parmée des croisés, etque les infi- 
déles furent vaincus par sa gráce. 

On parle d’une autre apparition de saint Geor- 
ges á Richard I er , roi d’Angleterre, qui combattit 
victorieusement les Sarrasins. 

Constantinople possédait autrefois cinq ou six 
églisesdédiées á saint Georges ; la plus ancienne 
fut bátie par Constantin le Grand. 

Les pélerins de Jérusalem visitaient le tombeau 
de saint Georges á Diospolis, en Palestine,oú une 
magnifique église lui fut Dátie par Justinien. Saint 
Grégoire de Tours nous apprend que le cuite de 
saint Georges était populaire en France au 
sixiéme siécle. 

Enfin sainte Clotilde, femme de Clovis, dressa 
des autels á saint Georges. 

Ainsi la tradition, toujours fidéle á Fesprit qui 
lui donna naissance, en France comme á Constan- 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


166 

tinople, associe Tidée 4© saint Georges á Tidée de 
la victoire. 

Une tradition trés répandue affirme que saint 
Georges a supplié Dieu avant sa mort d’exaucer 
les priéres de ceux qui le prieraient par la mé- 
moire de son martyre. Une tradition analogue 
existe pour saint Christophe et pour sainte Barbe. 
Tous trois figurent parmi les quinze saints, si 
célébres jadis, qu’on appelle les saints auxilia - 
teurs et auxquels une puissance spéciale de 
secours a été attribuée. M. Jean Darche donne 
leurs noms dans la vie de saint Georges (i) : 

Georges, Blaise, Erasme, Pantaléon, Bit, Chris- 
tophore, Denis, Cyriace, Acace, Eustache, Gilíes, 
Magne, Marguerite, Catherine, Barbe. 


(i) Saint Georges, martyr, patrón des guerriers, che* Girard, 
éditeur. 


CIIAPITRE XV 


SAÍNT PIERRE CÉLESTIN. 


Voici un saint peu connu et qui réunit une foule 
de qualités propres á faire connaítre un homme. 
Sa vie naturelle, sa vie surnaturelle, sa vie sociale, 
tout en iui est extraordinaire. II lui arrive plu- 
sieurs événements qui n’arrivent qu'á lui dans 
Fhistoire. II est caractérísé par des faits singu- 
liers et illustres qui auraient dú le désígneráFat- 
tentíon universelle. Cependant il a échappé á 
Fadmiration, comme si la passion de fuír lagloire, 
qui fut la passion de sa vie, Feút poursuivi, quant 
á la face humaine de la gloire, méme aprés sa 
mort. 

II est le seul, dans Fhistoire, qui, simple reli- 
gieux et simple solitaire, a été placé soudainement 
sur la chaire de saint Pierre. II est le seul dans 
l’histoire qui, placé sur la chaire de saint Pierre, 
ait abdiqué spontanément le souverain pontificat, 
que personne ne lui disputait. 

Le P. Giry Fappelle le Phénix de FEglise, celui 
qui est seul de son espéce. Le nombre et la gran- 
deur de ses miracles font aussi de lui un prodige 
parmi Ies prodiges. Cependant Fhistoire, si pro- 


108 PHYS IONOMIES PE SAINT* 

dique de son attention, de ses souvenirs et de ses 
paroles, semble en avoir été avare vis-á-vis de luí. 

Puisque les miracles illustrent sa vie, nous 
sommes certains d’avance que la simplicité illus- 
trera spécíalement son áme; et cette habitude 
des choses divines, s’il est permis de s’exprimer 
ainsi, n’est pas démentie en cette occasion. Je 
dis : habitude , je pourrais dire : loi . II faut seule- 
ment se souvenir que toute loi a des exceptions 
et que celiii qui la pose n’est jamais lié par elle. 

Saint Fierre Gélestin était du bourg d’Isernie, 
dans la province de PAbruzze, en Italie. Son pére 
s’appelait Angevin, sa mere Marie. lis eurent 
douze enfants. C’était une famille de laboureurs. 
O n arriverait á un chiffre considérable, si Pon 
comptait les saints qui ont passé leur enfance au 
milieu des brebis, au milieu des boeufs, au milieu 
des clmmps et loin des villes. Pierre était le 
onziéme des douze. II perdit son pére de bonne 
heure. Sa mére le choisit pour remplacer dans 
Pétude des lettres son second fils qui n’y réus- 
sissaií pas. Ce fut dans toute la région un 
ioí¿e général contre la résolution prise par la 
veuve d'envoyer aux écoles son onziéme fils. On 
tácha de fui prouver que cela n’avait pas le sens 
commun; la veuve, quine savait peut-étre quelle 
raison humaine donner, conserva cette obstination 
particuliére que Pon a, sans trop savoir pour- 
quoi, quand on obéit á un ordre supérieur. Son 
mari apparut la nuit á un de ses voisins, et lui 
dit de confirmer sa femme dans sa résolution. 


SAINT FIERRE CÉLESTIN 


169 


Quant á Pierre, il grandissait dans le silence, 
dans l’étude, et, sans s’en douter, devenait un 
saint. II recevait quelquefois, dans ses priéres, la 
visite d'un saint, la visite d’un ange, la visite de 
la Vierge, et ne s’en étonnait pas le moins du 
monde. II était assez profond pour trouver cela 
tout simple. Quoi de plus simple, en effet ? 

II racontait ses visions á sa mére avec la 
méme candeur qu’il nous Ies a racontées á nous- 
mémes, dans le manuscrit de ses confessions ; 
car il a écrit la premiére partie de son histoire, 
et il la terminait quand on est venu le chercher 
pour le placer sur le tróne pontifical. 

Je reviendrai tout á Theure sur les détails de sa 
jeunesse. Jetons d’abord un coup d’oeil d’ensem- 
ble sur sa vie. 

II se retira dans le désert de Morron. Le bruit 
de sa sainteté s’éleva comme un murmure et 
grandit comme un tonnerre. Ce fut cette gloire 
qui le porta sur le tróne, et aucune intrigue 
humaine, ni méme aucun calcul, ni aucune pensée 
venant de luí, fút-ce la plus légitime, n’intervint. 
Le solitaire de Morron n’agissait sur l’esprit des 
hommes que d’une fafon surnaturelle. Du désert 
de Morron, Pierre passa au désert de Magella. 
Beaucoup se mirent sous sa conduite. II se forma 
un couvent qui s’appela le couvent des Célestins, 
et ainsi fut fondé l’ordre qui porte ce nom. On 
bátit une église. La dédicace fut faite par les 
anges. Si on eút annoncé alors á Pierre qu’il 
serait bientót le successeur de l’autre Pierre, de 


170 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Pierre le pécheur, l’apótre et le Pape, il eút peut- 
étre répondu : Comment cela se fera-t-il? car je 
sais étranger ea ce monde. C’était cette sépara- 
tion méme qui allait appeler sur cette téte cachée, 
lointaine et recouverte, le choix de Dieu et le 
choix des hommes. 

En Tan 12 14 fut célébré le second concile de 
Lyon. On parla de casser certains ordres reli- 
gieux, qui paraissaient étaJblis sans l’approbation 
du Saint-Siége, particuliérement l’ordre des Fla- 
gellants. Comme quelques personnes croyaient 
que la menace allait s’étendre aux Célestins, 
Pierre se rendit au concile, et lá, en présence du 
pape Grégoire X, il soutint ses constitutions. 

Mais il avait á son Service autre chose que des 
paroles, et il le prouva en cette occasion. La dis- 
cussion fut singuliéreraent abrégée par un mira- 
ele que nous retrouverons dans la vie de saint 
Goar. Comme Pierre Célestin se préparait k célé- 
brer la messe devant le Pape, les ornements sim- 
ples qu’il portait dans sa solitude lui revinrent á 
l’esprit, et au méme instant lui revinrent miracu- 
leusement entre les mains. Et comme il ótait un 
ornement offert par les hommes pour revétir l’or- 
nement offert par Ies anges, íornement riebe 
qu’il dépouillait resta suspenda en l’air, pendant 
la messe, sans qu’aucune forcé visible apparút 
pour le soutenir, Saint Goar, qui avait suspenda 
sa chappe á un rayón de soleil, prouva par lá, 
sans le vouloir, son innocence méconnue. Saint 
Pierre Célestin fut protégé par un moyen analo- 



SAINT PIERRE CÉLESTIN 171 

gue. Le rayón de soleil rendit témoignage á la 
lumiére invisible qui habitait dans l’áme du saint. 

La cause fut jugée, pour sáint Pierre Célestin, 
par le procédé simple du miracle. Le solitaire 
revint dans la solitude. 

Cependant Pierre fuyait la gloire qui le cher- 
chait. Ne trouvant pas sa solitude assez profonde, 
il alia demander au désert une séparation plus 
profonde. Mais comme le désert cessait d’étre 
désert, dés qu’il y résidait, il retourna á Morron 
par égard pour ceux qui venaient lui demander 
secours. Car dans la solitude la plus reculée il 
n’échappait pas á la foule ; seulement la foule se 
fatiguait á sa recherche, au lieu de le trouver 
facilement. 

Le siége apostolique était vacant. Depuis plus 
de deux ans, Nicolás IV était mort. Les cardinaux 
assemblés á Pérouse ne pouvaient s’accorder sur 
le choix du nouveau pontife. Enfin il se passa en 
eux un événement intérieur qui détermina un 
événement extérieur. Contrair ement á toute 
attente, contrairement á toute habitude, contrai- 
rement aux usages, contrairement á cette cou- 
tume inhérente á l’homme de ne choisir que 
dans un certain cercle tracé d’avance pour le 
choix, les cardinaux trouvérent á la fois dans 
leur cceur et sur leurs lévres le nom d’un simple 
religieux, d’un simple solitaire, et Pierre de Mor- 
rón fut acclamé. Rien ne le désignait que le Saint- 
Esprit, et sa gloire était de n’avoir aucune gloire 
humaine. Quand on vint trouver Pierre pour le 


PHYSIONOMIES DE SATNT8 


172 

tirer de sa solitude et le placer sur le tróne apos- 
tolique ou les hommes et les anges l’attendaient, 
il ne refusa pas ; mais il demanda le temps de la 
reflexión et de la priére. II retourna dans un plus 
profond désert, pour se préparer á Rome et au 
tróne. Charles II, roi de Naples, André III, roí 
de Hongrie, vinrent en personne, et le suppliérent 
d’accepter. S’il refusait, PEglise allait étre préci- 
pitée dans des troubles nouveaux. Cette derniére 
considération Pemporta, et Pattrait de la solitude 
fut vaincu par Pattrait de la charité. Celui qui 
pendant longtemps avait hésité á dire la Messe, 
consentit á faire les fonctions non-seulement de 
Prétre, mais de Prétre souverain. Cet homme est 
destiné á trembler toute sa vie devant les choses 
divines, et á vaincre son tremblement á forcé 
d’amour et d’obélssance. Quand il avait hésité 
devant le sacrifice de la Messe, il avait consulté 
Ies hommes, et les hommes ne Pavaient pas ras- 
sur é : leurs paroles étaient restées sans effet suf- 
fisant. II avait fallu une voix divine. C’était pen- 
dantle sommeil que la voix divine avait parlé. «Je 
ne suis pas digne, disait Pierre, d’offrir le saint sa- 
criííce. — Et qui done, avait répondu la voix, et qui 
done en est digne? Sacrifie, malgré ton indignité, 
mais sacrifie dans la crainte.» 

tjuand il s^agit du souverain pontificat, les voix 
royales décidérent Pierre ; la voix divine qui avait 
parlé directement et la nuit pour qu’il osát dire 
la messe, parla le jour et indirectement par la 



SAINT PIERRE CÉLESTIN 173 

voix des rois et des hommes, pour qu’il osát mon- 
ter sur le tróne. 

Quand il fallut quitter la solitude et faire le 
voyage, Pierre monta sur un áne, et Pentrée de 
Jésus-Christ á Jérusalem dut se présenter au sou- 
venir des populations. Quand Pierre descendit de 
sa monture, un paysan piafa sur Páne son fils 
boiteux des deux jambes, et Penfant fut guéri. 

Le couronnement du Pape eut lieu le jour de 
saint Jean-Baptiste, et saint Jean-Baptiste avait 
toujours été le saint de sa prédilection. 

II fallut s’occuper d’affaires. Pierre ne recula 
pas. II trouvait tous les courages dans la charité. 

II créa des cardinaux, parmi lesquels beaucoup 
de cardinaux franjáis : par exemple, Bérault de 
Jour, archevéque de Lyon; Simón de Beaulieu, 
archevéque de Bourges ; Jean Lemoine, du dio- 
cése d’Amiens ; Guillaume Ferrier, prévót de 
Marseille; Nicolás de Nonancourt, parisién; Ro- 
bert, vingt-huitiéme abbé de Glteaux, et Simón, 
prieur de la Charité-sur-Loire. Thomas de PA- 
bruzze, et Pierre d’Aquila, religieux de son 
ordre, furent promus á la méme dignité. 

Pierre Célestin s’était résigné á Padministra- 
tion. II tint des consistoires, il distribua des béné- 
fices, II gouverna et subit les honneurs du gou- 
vernement. Cependant le bruit qui Pentourait 
était dominé en lui par la voix plus haute de son 
grand silence intérieur, et il lui semblait que cette 
voix sans parole le rappelait dans la solitude. II 
acceptait le tróne comme une épreuve, mais il ne 


174 


PHY SIONOMIE S DE SAINTS 


tarda pas á se demander si Dieu lui imposait pour 
toujours cette épreuve dont il ne sentait en lui- 
méme ni la nécessité ni la saveur. II lui semblait 
que sa vie nouvelle avait diminué dans son áme 
!a profondeur qui vient de la solitude. 

Fierre ne se sentait plus si doucement et si 
profondément énivré des parfums du désert. 

Les parfums du désert étaient restés pour lui 
ce qu’ils avaient été toujours, la passion divine 
de sa vie et la préparation de la béatitude. 

II ne se trouvait pas á sa place parmi le tumulte 
des honneurs. 

One faire? Fallait-il abdiquer? Comme toujours, 
Í1 consulta. Plus un homme a de Iumiére, plus il 
se défie de lui-méme. Les avis furent partagés. 
Ceux qui désiraient son tróne lui conseillaient (Ten 
descendre. Le roi de Naples combattit ce projet 
de toutes ses forces. L’Eglise avait été troublée 
plus de deux ans par Tabsence du souverain pon- 
tife; n ? allait-elle pas retomber dans la méme 
agita tion ? Pierre Célestin avait-il le droit d’aban- 
donncr le poste que Dieu lui avait confié, et de 
prélérer son repos au repos du monde? 

Cependant la pente de son esprit entraínait 
Pierre, et le regret intérieur des choses d’autre- 
fois doimait du poids aux conseils et lui don- 
naient le droit de se retirer. II tint un dernier 
consisíoire, réforma le luxe, confirma son ordre, 
donna k ses religieux le nom de Célestins, et dé- 
clara luiméme qu’un pape qui ne se sentait pas 


SAINT PIERRE CÉLEST1N 175 

propre au souverain pontificat avait le droít da 
Tabdiquer. 

Le peuple dé solé se mit en priére. L’archevé- 
que de Naples, á la téte d’une procession, de- 
manda au Pape sa bénédictíon, et quand Fierre 
parut á sa fenétre, on le supplia de demeurer 
pére du genre humain, et de ne pas abandonner 
safamille. — Je resterai, fit répondre le saínt, k 
moins que ma conscience ne m’oblige á vous 
quitter. 

II délibéra encore un jour, puis, le 17 déccmbre 
1294, il abdiqua. Aucun pape ne lui avait donné 
Texemple, et son exemple n’a pas été suivi, 

Voici á peu prés en quels termes il renon^a au 
souverain pontificat. 

« Moi Célestin V, pape, mú par plusieurs rai- 
sons légitimes, par le désir d'un état plus hum- 
ble et d’une vie plus parfaite, par la crainte d’en- 
gager ma conscience, par la vue de ma faiblesse 
et de mon incapacité, considérant aussi la malíce 
des hommes et mes infirmités, désirant le repos 
et la consolation spirituelle dont jejouissais avani 
mon exaltation; 

« Je renonce librement et de mon plein gré au 
souverain pontificat, j’abandonne la dignité et la 
charge qui y sont attachées ; 

« Je donne dés á présent plein pouvoir au col- 
lége des cardinaux d’élire par Ies voies canoni- 
ques, mais par elles seules, un pasteur pour 
l’Eglise universelle. » 

Pierre lut devant Passemblée des cardinaux 



178 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

cette abdication qui s’appela : le Grand Re fus. 
Ayant refusé la souveraineté pontificale, il se 
mit á genoux devant les Péres, et leur demanda 
la perraission de se retirer. 

On la lui donna en pleurant. 

S¡ cette scéne appartenait á une autre histoire 
gu*á Thistoire ecclésiastique, si elle n’était pas 
Iqnorée parce qu’elle fait partie de la vie des 
samts, elle eút certainement tenté le talent des 
pe in tres, et, tombée dans le domaine de Tart, 
elle fút devenue populaire. 

Le soleil n’a guére éclairé de drames plus gran- 
droses. Mais comme ce drame est suspect d’a- 
yoiwiner les choses divines, les hommes lui ont 
toujours préféré Brutus, les trois Horaces et 
Léonidas. 

Redevenu Pierre de Morron, il partit, faisant 
des miracles. II prit la fuite, et guérit, en fuyant, 
une jeune filie paralytique. II voulut fuir plus 
loitx; mais partout trahi par sa gloire, et arrété 
par le flot des populations, il ne put échapper á 
Padmiration universelle. Les enfants trahissaient 
innocemment la présence ¡Ilustre du thaumaturge 
fugitif, et criaient sur son passage : Voilá Pierre 
de Morron 1 

L’ordre des Célestins dura jusqu’á la fin du 
siécle dernier, et voici qu’il va revivre. Le P. 
Aurélien le rétablit en France, á Bar-le-Duc. Su- 
périeur actuel de Pordre qu’il rétablit, le P. Au- 
rélien a publié une trés intéressante histoire de 
saint Pierre Gélestin, fondateur des Célestins. 


CHAPITRE XVI 


SAINT PHILIPPE DE NÉRI. 


Dés l’áge de cinq ans, il avait un surnom : cm 
Tappelait Philippe le Bon. Sa bonté fut peut-étre, 
en effet, le caractére distinctif de sa vie. Ií nVut 
pas á se convertir. Toute sa vie fut une ascensión, 
mais sans secousse et sans crise. Sa conversión 
fut seulement d’acquérir tous les jours une pcr- 
fection plus haute. Son pére le confia á son onde, 
lequel était un marchand fort riche, qui destina i t 
au petit Philippe la succession de ses affaires et 
l’héritage de sa fortune. Philippe refusa et par tí t 
pour Rome, ou il alia étudier la théologie. 

Au collége, il se distingua par une pureté qtri 
demeura victorieuse des tentations qu’on lui sus- 
cita, par une assiduité qui rendit ses progrés sin- 
guliers et éclatants, par une austérité qui étonna 
et édifia. 

La visite des hópitaux était une habitude A pen 
prés perdue. Philippe la remit en honneur et en 
vigueur. II résista, par charité, méme á Patlrait 
de la solitude, et se méla á la société des hom- 
mes, toutes les fois que leur intérét exigea de luí 
ce sacrifice. 


t« 


178 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Plus il avanza en áge, plus il grandit en cha- 
v¡\/\ II entretenait plusieurs familles. II secourait 
plusieurs maisons religíeuses. II dotait les jeunes 
filies pauvres. La bonté semblait le suivre comme 
un ange gardien. II eut un second surnom : Pére 
des ames et des corps. C’est ainsi qu’on l’appe- 
laíL dans la ville de Roíate. 

íl avait trente-six ans, et n’avait pas encore 
reru les ordres. Son humilité résistait au sacer- 
dote, et il fallut un commandement formel pour 
le ti ¿eider á Tacceptation de la prétrise. Une vie 
nouvelle s’ouvrit alors pour lui, plus haute et plus 
embrasée. Quand il offrait le saint sacriJSce, il 
sortaít de lui-méme. A Félévatioa de l’hostie, son 
¿me était ravie, ses bsra s demenraient levés, et 
¡I lui faliait un grand efidrt de voJonté pour les 
rahaisser suivant l’usage et les nécessilés de la 
terre. Philippe de Néri, pendant la messe, était 
oblígé d’obéir exprés et par un effort de courage 
aux lois de la pesanteur, qui voulaient le dispen- 
se r d’elles. II fiaisait iout ce qui dépendait de lui 
pour n’étre pas élevé en Fair. 

Au milieu de ces flammes intérieures, il 
cíeme urait l’homme de tous, se faisant tout á 

IüuSp 

Ha chambre était ouverte á tous ceux qui 
avatent besoin de secours et de conseils. 

J I assembla des disciples ou plutót des disciples 
s'assemblérent autour de lui. II faut citer entre 
nutres Henri Pétra, Jean Manzole, Franjois-Marie 
Taurure, Jean-Baptiste Modi, Antoine Fucius.. 



SAINT PHILIPPB DE NÉíU 17$ 

Cependant, comme il arrive á tous les fondas 
teurs, sa route tarda beaucoup á s’ouvrir devant 
lui, je veux dure sa route définitive ; oa pourrait 
croire que les hommes appelés de Dieu pour une 
certaiue ceuvre sont conduits par la main vers 
cette oeuvre-lá, et que la route la plus courte 
leur est immédiatement désignée par la volonté 
divine. 11 n’en est pas ainsi, 11$ hésitent, ils táton- 
nent ; quelquefois ils font un moment fausse route ; 
quelquefois ils se découragent ; quelquefois la 
nuit se fait autour de leurs résolutions et de leurs 
désirs. L’étoile qui guidait les Mages s’éclipsait 
de temps en temps. Saint Philippe eut le désir 
d’aller aux Indes, Tenté par le mar ty re, ilenviait 
la place de ceux qui partent et ne reviennent 
plus. Mais c’était lá une tentation i la que lie il 
fallait résister.. Ce ne fut pas trop d’une voix du 
Cié! pour le décider é la résistance. Cette voix 
se fit entendre. Une áme bienheureuse lui appa^ 
rut et lui dit : 

« Philippe, la volonté de Dieu est que tu vives 
dans cette ville, comme si tu étais dans un dé- 
sert 

Philippe obéit, et la ville de Home devint pour 
lui le désert, 

Dans ce désert plein de pécheurs, les multitu- 
des l’entouraient sans troubler sa solitude. II par- 
lait, il enseignait, il exhortait, il suppliait et sur- 
tout il priait. Yoici un fait qui contient bien des 
enseignements : 

Parmi les pécheurs qui résistaient á toutes ses 



180 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

paroles et á tous ses efforts, se trouvaient trois 
juifs ; Pun d’eux se nommait Alexandre ; le 
sccondj Augustin; le troisiéme, Clément. 

Phüippe avait tout essayé, et tout essayé en 
vain. Tout se brisait contre eux, et ríen ne Ies 
brisa i L Enfin Papótre (ce nom lui convient, car 
on l'appela Papótre de Rome) enfin Papótre aban- 
donna la parole et remit tout á Dieu. II dit la 
mease pour les trois rebelles. La messe étant 
tinie, il vit venir á lui Alexandre, Augustin et 
Clément, qui demandaient le baptéme. 

Leurs objections étaient vaincues. 

Phdippe était né á Florence. Ses confréres de 
la natío n ílorentine lui offrirent la conduite de leur 
église de Saint-Jean. II accepta et donna á ses 
disciples des conseils qui devinrent des régles. 
Ce fut de cette maniére, insensiblement, par des 
conférences spirituelles, qu’il jeta, sans s*en dou- 
ter lui-méme, les premiers fondements de la con- 
grégation de POratoire. 

Autour de lui se groupérent Jean-Fran^ois 
Bourdin, qui fut depuis archevéque d’Avignon ; 
Alexandre Fidelle et le cardinal Baronius, auquel 
il rendit deux fois miraculeusement la santé, et 
qui écrivit sur le conseil de son maltre les célé- 
bres Armales ecclésiastiques. Baronius attribue á 
saint Philippe non-seulement le projet de son ou- 
vrage, mais les donsnécessaires pour Pexécuter, 
sa réalisation et son succés. 

La cOTiqrégation de POratoire se trouva fondée 
en Pan 1575. Elle fut confirméc par Je pape Gré- 


i 


SAINT PHILIPPE DE NÉRI 181 

goire XIII, qui donna encore á saint Philippe 
Féglise de Saint-Grégoire. 

Saint Philippe avait enfin accompli son oeuvre 
<Fune fajon presque ignorée de lui-méme. L T Ora- 
toire se trouva fondé ; mais il refusait d J en étre 
le chef. 

Gomme il avait fallu un ordre de Dieu pour 
Fobliger á rester á Rome, il fallut un ordre ab- 
solu du Pape pour Fobliger á étre supérieur de 
FOratoire. Encoré il donna sa démission, deux 
ans avant sa mort, afin de vivre sous l’obéissance; 
avant de cesser de vivre, il nomma Barón ius su- 
périeur général, et vécut deux ans sous Fobéis- 
sance de son disciple. 

Grégoire Xlll et Clément Vlll lui offrirent en 
vain Fépiscopat et le cardinalat. 

Clément Vlll avait la goutte aux mains. II fit 
venir Philippe dans sa chambre et lui ordonna de 
toucher ses mains. Au contact des mains de Phi- 
lippe, celles de Clément furent guéries. A dater 
de cejour, quand le Pape rencontrait Fapdtre, i! 
lui baisait publiquement les mains. 

Saint Philippe ne résistait pastoujoursá la forcé 
quisouléve de terre.Ilfutquelquefois élevé enFair, 
et la lumiére Fenvironnait.Lui-méme vit quelque- 
fois saint Charles Borromée et saiht Ignace de Leyó- 
la tout éclatants de lumiére. Saint Charles Bor- 
romée se prosternait devant lui quand il le reucon- 
trait, et le suppliait de lui donner ses mains á 
baiser. 

Saint Ignace de Loyola se tenait quelquefois prés 


m 


PHYSIONOSfíES DÍ SAINTS 


ele hii dans le silence de l’admiration; et lesdeux 
i Ilustres fondateurs se regardaient sans se par* 

ler, 

Quelquefois Philippe commen$ait á prononcer 
les paroles de saint PatrI : Capío dissotoi , et e$se 
cum fíhristo. « Je désire étre dissous et vivré 

avec le Chríst. > 

Mais il s’arrétaít aprés la premiére parole : il 
ne disait qtFunmot : Cup¿o,je désire. En disant la 
messe, ses mouvements étaient si violents quftl 
ébranlait le pas de l’autel. Le don des larmes luí 
fiit fait, ainsi que le don des miracles. II pleura 
tant qu'on s’étonnait de luí voir conserver Fusage 
des yeux. 1 1 semblait que ses yeux, consacrés aux 
larmes, n'éfaient plus destínés á autrechose. Plus 
il montad, plus il descendait á ses propres yeux. 
Plus il gravissait la montagne, plus le sentiment 
de Fabíme était profond en luí. 

« Seiyneur, disait-il, gardez-vous de moi. Sivous 
ne me préservez par votre gráce, je voustrahirai 
aujourd’hui, et je commettrai á moi seul tous les 
péchés du monde entier. » 

Ces dioses, qui semblent exagérées aux hom- 
mes obscura, apparaissént aux hommes éclairés 
dans la lumiére ou elles résident. Plus Fhomme 
approche de la perfection, plus il sent les capa- 
cités de crimes et les aptitudes á la corruption 
qui résident au fond de lui. 

La bulle de canonisation raconte plusieurs mi— 
ráeles de saint Philippe. Son attouchement, Fim- 
position de ses mains sacrées guérissaient les ma- 


I 


SAINT PHILITPE DE NÉRI 183 

Iades. Quelquefois il ordonnait aux maladies de se 
retirer. 

Baronius avaitrestomac si malade qiuí ne pon- 
vait plus ni manger, ni prier,ni travailler, 11 était 
incapable de tout. Philippe lui ordonne de manger 
un pain et un citrón. II obéit etest guéri. Dansune 
autre maladie, Baronius, abandonné des méde- 
cinSjS’endormit et vit en songe Philippe qui priait 
pour lui. 

Peu de temps aprés, il était guéri. 

Les mouchoirs de Philippe étaient pleins de ver- 
tus. Un linge teint de son sang guérit un ulcére 
horrible. 

Paul Fabricius était mort sans prétre. Philippe 
arriva. Paul ressuscita á son arrivée, se confessa 
á lui comme ilFavait désiré, choisit la mort pour 
ne plus retomber dans le péché, et nioumt en 
effet. 

Philippe connut d’avance l’heure de sa mort. 
Ge devait étre et ce fut en effet le 25 mai *595. Il 
offrit ce jour-lá le saint sacrifice avec une ferveur 
extraordinaire. Sa liberté d’esprit était complete. 
II se confessa. II donna la communion. 

Survint un vomissement de sang quYm ne put 
arréter. II se mit au lit. Baronius lui demanda sa 
bénédiction pour ses disciples. II leva les yeux au 
ciel, puis les rabaíssa sur eux. II avaií quatre- 
vingts ans. 

Les miracles, qui avaient commencé pendant sa 
vie, continuérent aprés sa mort. 

Aprés sept ans, son corps fut trouvé ton' en- 


184 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

lier, satis mille corruption. Ses entrailles, parfai- 
tement saines, exhalaient une odeur exquise. 
Grégoire XV Ta canonisé. 



CHAPITRE XVII 


LE MOIS DE JUIN. 


On a souvent parlé des promesses de saint 
Jean á sainte Gertrude. Mais le mois de juin nous 
engage á les approfondir. « Quand la chanté sera 
refroidie dans le monde accablé de vieillesse, 
disait l’apótre de Tamour, je lui révélerai Ies 
secrets du Sacré-Cceur 

(Test fait. La vieillesse est venue. 

Si jamais soncaractére fut gravé quelque part, 
c’est bien sur nous. On parle beaucoup des vices 
et des crimes, et certainement on n’a pas tort, 
Mais le caractére frappant, saillant, domina nt de 
notre époque, c’est la vieillesse. De tout temps il 
y a eu des vices, de tout temps il y a eu des cri- 
mes. Mais une certaine verdeur, une certame 
jeunesse animait encore le monde coupable et lui 
promettait les ressources que fournit la vitalité* 
II y a des malades violemment attaqués, mais qui 
gardent au fond d’eux un principe actif de vie ou 
le médecin cherche et trouve le secret de la gué- 
rison. II y a des malades épuisés, au fond des- 
quels la séve tarie ne présente plus d’espérance. 


i 86 


PHYSIONOMIES DE SAJNTS 


Les premier s donnent prise á la main qui veut 
guérir, parce que la jeunesse y a laissé quelque 
chose d’elle-méme. Les seconds semblent fermés 
aux secours qui táchent d’entrer, parce que la 
vieillesse a sécbé les sources d’ou la vie pour- 
rait jaillir. 

Notre siécle est épuisé, saigné átous les mem- 
bres. Sa caducité engourdit ses organes. II est 

usé, blasé, fatigué. 

Mais Dieu a des ressources qui apparaissent, 
quandtoutes les autres sont á bout. 

La louie-puíssance joue avec Fimpossíble, etce 
jeu est sa victoire. 

C’est pourquoi sous Ies pas tremblants de la 
vie i lie humanité s’ouvrent des sources de vie qui 
ne sout pas creusées par la main de l’homme, 
mais par la niain de Dieu. Ce n’est pas le pro- 
gres qui les a ouvertes. C'est la miséricoi'de 
toute puissante et invincible. 

L’Jmmaculée-Conception et le Sacré-Coeur sont 
des fonfaines ou I’industrie bumaine n’a rien 
donné, mais ou la nature humaine peut beaucoup 
recevoir. 

II faut des ressources ínattendues pour les si- 
tuations désespérées. Les secrets de Marie et de 
Jésus étant inépuisables, rimmacuIée-Conception 
et. le Sacré-Coeur ne sont pas des cadeaux une 
fois faiís et terminés par un seul acte, par un 
seul don; ce sont des sources ouvertes qu’il faut 
creuser, creuser toujours, et qui donnent d’au- 
tant plus que déjá elles ont plus donné. Dans les 




LE KOI 9 DE JUIK 


187 


choses d’ufte autre espéce, quand on a beaucoup 
pris, il reste moing á prendre. leí le contraire 
arrive: lea sources s’eurichissent par lea dona 
qu’efles prodiguent; plus eHes donnent, plus il 
leur reste á donner. Plus on les fouille, phis on 
lea fé conde. Lettr ahóndame grandit sous le 
désir qui les creóse. 

Dans les choses d’une autre espéce, le désir 
qrzi a r encontré son objet arríve vite á la satiété. 
Ici le contraire arrive. Plus le désir mange, plus 
il a faim. Plus il boit, plus il a soif. 

De sorte que la soif et l’eau, au lien de se dé- 
goúter et de s’épuiser, semblent grandir Pune 
par Pautre. Leur contact les allume; car cette 
eao hrúle. 

Leur intimité les approfondit, car cette eau 
creuse. 

11 se fait entre Pean et la soif un traité d’al- 
liance. Elles se promettent Pune á Pautre une 
éternelle fidélité. Et le désir vit toujours au mi- 
lieu des choses qui pourraient le satisfaire s’il ne 
se souvenait qu’il est le désir. C’est pourquoi 
saint Augustin disait : 

a Je ne sais trop comment m’exprimer. Lá oú 
il n’existe ni faim ni rassasiement, les mots me 
manquent. Mais Dieu a de quoi donner á ceux 
qui ne savent plus parler, et qui savent encore 
espérer. » 

Puisque le Saint-Esprit a ouvert ces sources 
sous les pas de Phomme, il faut que celui-ci fasse 
un effort pour puiser dans Peau la vertu qu’elle 


188 PHYSI0N0M1ES DE SAINTS 

contienL Car le don, bien qu’il soit don, est extré- 
me mcfit sensible á la réception qui lui est faite. 

11 faut que rhumanité accueiUe les^dons du 
Saint-Esprit aveo une grande activité de désir et 

de priére. 

Le mois de mai est le mois de Marie, qui est 
Taurore. Le mois de juin est le mois de Jésus, 
qui est le soleil. 

L J aui ore chasse la nuit. Le jour donne la plé- 
nilude de la lumiére. 

L "aurore commence. Le jour consommé. L’au- 
rore iníroduit dans le sanctuaire, oü la lumiére 
attend Thomme. 

Le mois de juin suit le mois de Marie. 

La toi de Kmmutabilité et la loi de la succes- 
sion se donnent la main dans TEglise. A mesure 
que vont Ies siécles, sans jamais changer ses 
dogmeSj elle augmente ses ressources. Ces iné- 
puísables trésors invitent toujours Lhumanité, qui 
peut s’asseoir á sa table merveilleuse oú le pain 
se raultiplie. 

Le pére de Condren entrevoyait déjá ces lumié- 
re s, qui nous invitent aujourd’hui. 

Cet liomme extraordinaire est assez peu connu, 
parce qu’il ne publiait pas. Quelques manuscrits 
seulement et les souvenxrs des plus grandes ámes 
de son siécle nous transmettent quelques-unes de 
ses paroles et de ses lumiéres. Sainte Chantal 
disait : «c Mon pére, Fran§ois de Sales, est fait 
pour instruiré les hommes ; mais le pére de Con- 
dren est fait pour instruiré les anges ». Ceux qui 



LE M01S DE JUIN 189 

rapprochaient étaient pénétrés (Tune ardeur 
étrange. 

Eh bien ! le pére de Condren invitait ses dis- 
ciples á pénétrer dans la vie cachée du Coeur de 
Jésus-Christ. II disait moins publiquement ce qui 
se dit aujourd’hui plus publiquement ; mais il le 
disait avec une profondeur et une lumiére et une 
saveur qu’il n’est pas facile d’égaler. 

— La vie intérieure de Jésus, disait-il á ses dis- 
ciples, est la plus précieuse aux yeux de Jésus 
lui-méme. 

Et comme nous devons régler nos sentiments 
sur les siens, nous devons. aimer par-dessus tout 
ce qu’il aimait par-dessus tout. Nous devons¡aimer 
par-dessus tout la chose dans laquelle il se com- 
plalt par-dessus tout. « C’estpar cette vie secréte, 
ajoutait le Pére de Condren, que Jésus-Christ 
communique avec son Pére : c’est cette vie inté- 
rieure qui lui fournit la direction de tous ses 
actes. C’est elle qui régit et qui gouverne sa vie 
extérieure. » 

« Je vous propose, disait done le Pére de Con- 
dren, la vie intérieure de Jésus-Christ réservée 
á Dieu le Pére. » 

« Je propose aussi á vos méditations la vie inté- 
rieure de Jésus-Christ réservée á la Vierge. II est 
certain, disait-il, qu’il y a une vie particuliére de 
Jésus, cachée á toutes les créatures, par laquelle 
il vivait en la sainte Vierge et lá sanctifiait. » 

Par lá nous pouvons voir quelles relations inti- 
mes ont Tune avec Pautre les deux sources 


190 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ouvertes ; rimmaculée-Conception et le Sacré- 
Coeur. 

Nous pouvons honor er les secreta que nous 
conaaissonB, et nous pouvons honorer les secrete 
que nous ne connaisson# pas. Le Pére Faber pro- 
pose á l’adoration des ho aúnes b vie de Dieu 
daos ce qu’elle a de plus inconnu et de plus ini- 
maginable. 

Le Pére de Condrea disait lá-desssus des cho- 
ses «uperhes. 

« Ce que nous connaissons, disait,-il,est bienpetit, 
grandement rabaissé et proportionné á la pedi- 
tesse de notre esprit; c’est pourquoi il íaut faire 
oraison devant l’inconnu avec un grand ahaisse- 
ment de nous-mémes. Le premier a cíe que vous 
ferez s,ora l’adoration. Le second, la soumissian 
á la volonté de Dieu, pour paj-ticiper *ux effets 
du mystére, tant qu’il luí plaira. 

En troisiéme lieu, vous prierez. Vous deman<- 
derez & Dieu la clariíication du mystére, c’est-á- 
dire que le mystére soit honoré. Priez Dieu qu’il 
donne beaucoup d’ámes á l’Eglise qui honorent ce 
mystére- Par lá nous detnandons la glorification 
du Fils par le Pére. C’est le Fils qui l’a demandé 
lui-méme. Nous devons vouloir et demander 
l’aceomplissement des désirs secreta de Jésus- 
Christ. » 

Le pére de Condren ajoutait : « Nous devons 
denqander áDieu de porter les effets et les influen- 
tes des mystéres que nous adorons sans les con- 
naítre. Tout influe sur tout dans la nature. Le 


LE MOIS DE JUIN 


191 


monde des corps refoit les influences des corps. 
11 n’y a pas une action du Fils de Dieu qui n’ait 
son influence sur le monde des ámes. » 

Les hommes profonds, ceux qui ont vécu dans 
Tintimité des mystéres, savent et sentent le prix 
des sources ouvertes. lis savent et ils sentent á 
quel point Thomme a besoin. Le besoin de l’homme 
est lui-méme un mystére pour l’homme. Sa légé- 
reté, qui lui cache le reméde, lui cache méme le 
mal. L’homme distrait ignore presque autant sa 
faiblesse que les fontaines ou il faut puiser la 
forcé. Pour connaítre sa misére, il faut déjá étre 
incliné vers les sources de la gloire. II faut déjá 
avoir entendu, au moins confusément, un certain 
appel de la lumiére, pour peser la densité des 
ténébres oú Ton vivait. L’homme superficiel l’i- 
gnore presque autant qu’il ignore ce qui n’est pas 
lui. La terre lui est presque aussi cachée que le 
ciel. Aussi l’Eglise n’attend pas que la multitude 
des hommes dise : J’ai soif. Elle attendrait éter- 
nellement. Elle prévient coipme une mére. Elle 
indique, elle attire, elle demande. On dirait que 
c’est elle qui a besoin des hommes, tandis que 
ce sont les hommes qui ont besoin d’elle. Elle 
répéte la parole de son fonda teur : « Si quelqu’un 
a soif, qu’il vienne á moi . » Elle diversifie etmulti- 
plie ses faveurs suivant les époques et Ies saisons 
de Pannée. Elle n’oublie pas qu’il y a des fleurs* 
Le jansénisme pouvait les oublier. Le catholicis- 
me ne les oublie pas. II connaít le temps oú la 
rose a re$u l’ordre de s’épanouir. 





CHAP 1 TRE XVIII 


SAINT ANTOINE DE PADOUE. 


Chaqué grande famille religieuse porte la mar- 
que d’une certaine unité que ne portent pas, 
surtout de nos jours, les familles humaines. La 
contradiction et l’hostilité des fréres, déjá célébres 
dans Pantiquité, est évidente dans les temps mo- 
dernes. Mais cette famille d’élection surnaturelle, 
qui s’appelle un ordre religieux, exige une cer- 
taine ressemblance spirituelle et une homogénéité 
véritable. La famille de saint Fran$ois semble 
avoir pour caractére la simplicité. 

Saint Antoine de Padoue n’entra dans cette fa- 
mille qu’aprés une épreuve faite ailleurs, et aprés 
la conquéte d’une certitude spéciale relative á sa 
vocation. 

Dix ans aprés la mort du roi Alphonse I er , et 
treize ans aprés la venue de saint Franjois d’As- 
sise, en 1195, naissait á Lisbonne un enfant qui 
s’appela Ferdinand. Les fonts baptismaux sur les- 
quels il regut le sacrement régénérateur subsis- 
tent encore. Son pére se nommait Martin de 
Bouillon ; son a'íeul, Vincent de Bouillon, était au 


13 



194 


EHYSIONOMIES DE SAINÍS 


nombre des généraux d’Alphonse I er , et joua son 
róle dans la reprise de Lisbonne, quand Alphon- 
se I er arracha aux Maures cette place si impor- 
tante et si disputée. Enfin le chef de sa race fut 
trés probablement Godefroy de Bouillon, ce pre- 
mier conquérant du tombeau de Jésus-Ghrist. 

Voilá sa famille naturelle. Sa famille spirituelle 
fut d’abord celle de saint Augustin. Mais il re- 
connut que sa place n’était pas lá. Une visite de 
saint Fran^ois d’Assise détermina sa vocation 
et le décida á entrer chez les fréres mineurs. 
Parmi les religieux qu’il quitta, il trouva le mé- 
contentement et l*ironie. « Allez, allez, lui dit un 
chanoine qui se moquait de lui, vous deviendrez 
un saint. — Mais pourquoi pas, répondit Ferdi- 
nand? Le jour ou vous apprendrez ma canonisa- 
tion, ce jour-lá vous louerez le Seigneur. » Fer- 
dinand changea de nom et désormais s’appela 
Antoine. Cette fa^on d*annoncer sa canonisa- 
tion future caractérise assez bien saint Antoine 
de Padoue. II n'a ni timidité, ni audace, ni pré- 
somption, ni embarras. II sait qu’il sera canonisé; 
il le dit comme il le pense, et la chose arrive 
comme il le dit. 

Le désir du martyre le poussait vers le pays des 
Sarrasins; mais sa destinée n’était pas lá. II tomba 
malade en route, revint en Portugal, visita saint 
Franjois, étudia la théologie, et commen$a la 
prédication. 

II ne faut pas que ce mot nous trompe. La pré- 
dication d’alors, la prédication rehgieuse était un 


SAINT ANTOINE DE PADOUE 195 

événement. On parle beaucoup en ce siécle de la 
parole, comme si sa puissance naissait d’liier* 
Mais autrefois la parole retentissait dans les ánies 
et dans les foules á une bien autre profondeur. 
Quand saint Antoine préchait, tous les travaux 
étaient momentanément suspendus, comme aux 
jours de féles. Les jugos, les avocats, les negó- 
ciants, quittaient leurs affaires, et couraieui Vi 
ou il était. Les habitants des villes se mélaient a 
ceux des campagnes, On se levait la nuil pnur 
arriver de grand matin et prendre place prés de 
Porateur. Les dames venaient á la lueur des tor- 
ches. L’admiration et la conversión étaient edi- 
tantes, ardentes, bruyantes, On libérait les débi- 
teurs, on ouvrait les prisons ; les ennemis s’em- 
brassaient. On se pressait autour du .saint pour 
toucher son vétement. 

Grégoire IX Pentendit précher. Emerveillé de 
la fagon dont il possédait, maniait, savourait P An- 
den et le Nouveau Testament, il dit* en paríant 
du prédicateur : « Gelui^ci est Parche d’alliance, 
car Parche d’alliance contenait les deux tablcs de 
la sainte loi. » 

Un jour, pendant le sermón, le cadavre d’un 
jeune homme fut introduit dans le lieu saint. Des 
parents et des amis faisaient retentir Péglise de 
sanglots. Antoine s’arréte, se recueille, léve les 
yeux. Puis, cessant de parler aux vivants, il parle 
au mort. Cessant d’exhorter il commande. « Au 
nom de Jésus-Christ, dit-il, léve toi ! » etle mort 
sortit du cercueil. 


196 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Un jour il préchait en plein air, l’orage éclate ; 
la foule s’enfuit. « Arrétez, dit Antoine, personne 
ne sera mouillé. » La pluie noya la terre partout 
daos les environs, mais aucun de ceux qui, fidé- 
les k la parole du saint, restérent immobiles, ne 
re^ut une goutte d’eau. 

Le don des miracles paralt accompagner plus 
spécialement la simplicité que toute autre gráce 
ou toute autre vertu. Saint Antoine de Padoue 
appartenait á cette classe de saints qui ne s’éton- 
uent de ríen, et parlent aux animaux comme aux 
hommes, donnant des ordres aux choses comme 
si elles étaient des personnes. II eut le don de 
btlocation, qui assurément, ne lui semblait pas 
plus surprenant que tout autre. Plusieurs person- 
nes oní déposé l’avoir vu en songe, et il leur ré- 
vélait leurs fautes secrétes, leur ordonnait de Ies 
confesser. 

Un jour il préchait á Montpellier. Tout á coup il 
se souvient qu’il devait chanter á l’office de son 
couvent un graduel solennel et qu’il n’avait prié 
personne de le remplacer; le regret le frappe pro- 
fondément : tout á coup il s’arréte et penche la 
téte. A Theure méme on le voit, á son couvent, 
cbantant le graduel parmi ses fréres. 

Un jour Antoine rencontre dans la rué un homme 
fort débauché. Antoine se découvreet fait une gé- 
nuílexion ; quelque jours aprés, il le rencontre 
encoré, et le salue de la méme fajon. Quelques 
jours aprés nouvelle rencontre, nouveau proster- 
nement. Antoine ne pouvait pas rencontrer ce dé- 


SAINT ANTOINE DE PADOUE 197 

bauché sans lui témoigner des respects extraordi- 
naires. Le débauché, croyant á une moquerie , entra 
en fureur. La persévérance de ce respect exigéré 
rirritait audernier point; enfin il l’apostropha. «Si 
vous vous mettez encore á genoux devant moí je 
vous passe mon épée, lui dit-il, á travers ie 
corps. 

— Glorie ux martyr de Jésus-Christ, répondit 
saint Antoine, souvenez-vous de moi lorsque vous 
serez dans les tourments. » 

Le débauché éclata de rire. Mais quelques an- 
nées aprés, une circonstance particuliére l’appela 
enPalestine; il se convertit avec éclat, précha les 
Sarrasins, fut tourmenté par eux pendant Irois 
jours et mourut á la fin du troisiéme. 

II se souvint de saint Antoine au dernier mo- 
ment, suivant l’étonnante recommandation qu’ií 
avait re^ue, et vérifia la prédiction dont il s’était 
tant moqué. 

Mais voici quelque chose d’assez rare dans la 
vie des saints. 

Un homme riche avait immensément augmenté 
sa fortune par rusure.Safamille pria saint Antoine 
de prononcer Toraison funébre du mort. «Je veux 
bien dit le saint, et il prononja un sermón sur 
ce mot de PEvangile : Lá ou est ton trésor,[á est 
ton cceur. 

Puis, le sermón fini, adressant la parole aux 
parents du mort : « Allez, dit-il, fouillez mainle- 
nant dans Ies cofíres de cet homme qui vient de 
mourir, je vais vous dire ce que vous trourerez 


193 


DHYSÍ0N0MIES DE SAINTS 


au milieu des monceaux d'or et d’argent; vous 
(rouverez son úveur. » 

lis y allérent, ils fouillérent, et, au milieu des 
écus, ils virent un coeur humain, un coeur de 
cliair ct de sang. Ils le touchérent deleursmains, 
et le coeur était eháud. 

Le pére d’Antoine fut accusé d’assassinat et 
emprisonné, parce que le corps d*un jeunehomme 
avait élé trouvé dans son jardín. Ceci se passait 
á Lisbonne, et pendant ce temps-lá , Antoine était 

a Veíiise. 

Antome, toujours á Venise, demanda simple- 
ment au supérieur du couvent la permission de 
sortir. Puis, l’ayant obtenue, il fut transporté la 
nuil a Lisbonne, par le ministére d’un ange. Lá il 
commanda au mort de dire si son pére,á lui An- 
foine, élait coupable du meurtre. Le mort se leva, 
rendil lémoignage de l’innocencedu vieillard, puis 
se recoucha et se rendormit. Martin de Buglione 
fut remis en liberté. 

Un jour á Toulouse, un hérétique lui déclara 
qu’un prodige seul le déterminerait á croire á la 
présence réelle. «Je vais,ajouta cet homme,lais- 
ser ma mulé troisjours sans nourriture. Aprés ce 
jeúne, je lui offrirai du foin etde Lavóme; si elle 
quitte le foin et I’avoine pour adorer Thostie con- 
sacrée, je croirai á la présence réelle. » Le Saint 
accepta. Les trois jours révolus, il prit Lhostie 
dans scs mains, l’hérétique présenta avoineetfoin 
á sa miiteaffamée; mais elle le refusa etalla vers 
le Saint Sacrement, L’hérétique se convertit. 


SAINT ANTOINE DE PADOUK 


Í99 

Les animaux jouent un róle énorme daos Ies 
annales des premiers Franciscains* Cette familia- 
rité intime de saint Frangois etdelanatureenfiére 
jette son rayonnertlent naif et chaud sur toníe la 
phalange dont il était le chef et le pére. Toutes 
les créaturesétaientpour saint Fran^oisdessf urs. 
L’eau> sa soeur, et le soleil, son frére, étaíenl, 
comme les animaux et leí végétaux, l’objet de sa 
tendresse, de ses caressesetde ses entretiene Oh 
dit cependant qu’il faigait aux fourmis des repro- 
ches amers, relatifs á leur trop grande pré- 
voyance. « Gomment, disait-il, des provisional des 
greniers ! Mais vous ne savez done pas, mes soeurs, 
que cela est contraire á Fesprit de FEvangile : á 
chaqué jour suffit sa peine ! » 

Un jour Antoine préchait á Rimini devant un 
auditoire hérétique et obstiné. 11 s’apenjut que sa 
parole reneontrait des coeurs durs et des oreill-s 
fermées. 11 s’arréta i « Levez-vous, dit-il tout á 
coup, suivez-moi sur le bord de la mer. » La ri- 
viéfe Marechia se jette dans la mer tout prés de 
Rimini. — L*aüditoire,curieux de Faventure, sui- 
vit le saintsur le rivage. Alors Antoine se tourna 
vers FOcéan, et parlant aux poissons : 

€ Les hommes, dit-il, refusent de m’entendrc, 
Venéz, vous, venez, poissons, écoutez-moi a leur 
place. » 

Tout á coup voiciune multitude de poissons qui 
approchentdu rivage. lis mettent la téte hors de 
Feau,et chacun se tieñt áson rang, dans un ordre 
parfait.On envoit detoutes lesformeset de toutes 



200 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Ies dimensions.Les écailles s’étalent au soleil avec 
une variété immense deformes et de couleurs. Au- 
cun d’eux n’hésitait, aucun n’avait peur. Personne 
ne troublait l’ordre dans ce brillant auditoire,dont 
Ies couleurs chatoyantes éclataient en pleine lu- 
miére, au-dessus des flots. Les plus petits appro- 
ehérent du bord, les poissons de moyenne gros- 
seur se tenaient ádistance moyenne, les plus gros 
venaient les derniers. Aucun sergent de ville ne 
fui nécessaire pour établir Fordre, le silence 
et rimmobilité. 

Quand l’auditoire futcomplet et toutes ces petó- 
les oreilles aussi ouvertes que celles deshommes 
étaíent fermées, Antoine commen^a : 

« Poissons, mes petits fréres, rendez gráces au 
Gréateur, qui vous a donné pour demeure un si 
noble élément. C’est Lui qui, selon vos besoins, 
vous fournit des eaux douces ou salées. C’est k 
Lui que vous devez ces retraites oii vous vous 
réfugiez pendant la tempéte. C’est Lui qui vous a 
bénis, au commencement du monde. C’est Lui 
qui, au moment du déluge, vous a préservés de 
la mort et de la condamnation universelle. Vous 
n*avez pas eu besoin de FArche, petits poissons, 
mes fréres; vous étiez en súreté Quelle liberté 
vos nageoires vous donnent l vous allez ou il vous 
plaít! Poissons, Dieu a confié á Fun de vous pen- 
dant irois jours la garde de Joñas! Vous avez eu 
Fhonneur de fournir á Jésus-Christ ce qu’il fallait 
pour payer le cens. Vous lui avez serví de nour- 
riture avant et aprés la résurrection. Petits 


_ 


SAINT ANTOINE DE PADOUE 201 

poissons, privilégiés entre les créatures, louez 
et remerciez le Seigneur. » 

Pendant ce discours, les poissons s’agitaient ; 
ils ouvraient la bouche et inclinaient la téte* — 
« Béni soit le Dieu Eternel, s’écrie saint Antoinel 
Les animaux lui rendent Thommage que les hé- 
rétiques lui refusent ! » 

Cependant les poissons accouraient de tous 
cótés : comme si le bruit s’était répandu dans la 
mer qu’un saint parlait, la foule mouvante venait 
écouter, pour la premiére fois, la parole qui lui 
expliquait ses priviléges méconnus. On eút dit 
que les poissons, s’accusant de leur longue ingra- 
titude, éprouvaient le besoin de connaUre enfin 
leurs titres á la reconnaissance. Mais Ies pois- 
sons qui arrivaient n’obtenaient pas des poissons 
déjá placés la moindre complaisance. Les pre- 
miers arrivés gardaient les bonnes places, les 
nouveaux venus restaient derriére. 

Cette parenté singuliére des Franciscains et de 
la nature rappelle ces paroles d’un Oratorien,qui 
appartient á une autre classe d’esprits, mais dont 
la philosophie profonde rencontre la simplicité de 
Franjois, de Junipére et d’Antoine. Thomassin 
dit quelque part : « Je ne désespére pas tout k 
fait des animaux brutes. II ne me paraít pas im- 
possible que je les voie quelque jour penchés et 
adorant. » 

II faudrait peut-étre plus de profondeur c[iie 
Tesprit humain n’en posséde pour voir clairement 
ce qu’il y a dans cette chose inconnue, qui s’ap- 


202 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

pe lie la aimplicité, qui échappe aux investigations, 
qai échappe á elle-méme, qui gétiéralement ne se 
connaii pas, qui ne doute pas, qui ne s’analyse 
pes, qui est un rfon, et qui semble chine relatiou 
dire c Le et spéciale avec cette autre chose si diffé- 
rente pourtant, et qu’ón appelle la puissance. 
SimpliciLé et puissance ! ces deux choses ne se 
rcssemblent pas aux yeux des hommes. Ces deux 
mots, dans le langage humain, ti’ont pas la méme 
eonsonnance, et, par une disposition mystérieuse 
que je recommande aux méditations des ámes 
qui méditent, le caractére des thaumaturges est 
parlicuHérement la simplicité» 

Le souyenir du miracle des poissons est trés 
célebre en Itálie. Le pére Papebrock nous dit 
qu ? en 1660, le a6 novembre, il avait vu lubméme 
une chapellc en mémoire du prodige, au lieu 
méme oü il s’accomplit. La peinture s'est empa- 
rée plusieurs fois de Févénement. 

Saint Framfois parlait aux oiseaux exactement 
le rnéme langage que saint Antoine aux pois- 
soiis. Une yue plüs pencante que la nótre aper- 
cevrait probablement, dans le monde des types, 
¡a raison profonde de ces profondes analogies et 
de ces mystérieuseS préférénces. 

Saint Antoine vit avant de mourir la oanonisa~ 
lion de saint Fran^ois. 

Un jour, sentant approcher sa fin bienheureüsé, 
il écrivit au ministre de la province pour lui de- 
mande r le permission de se retireí* dans la soli- 
tud^ Avant écrit sa lettre, il quitta un instantsa 


SAINT ANTOINE DE PADOUK 


203 


chambre; quand il rentra, sa lettre avait disparu, 
mais la réponse arriva. Sa lettre était parvenue. 
Aucun homme ne l’avait portée. 

Le vendredi i3 juin i23i, un peu avant le cou- 
cher du soleil, saint Antoine de Padoue venait de 
prononcer ces paroles : « Je vois mon Seigneur 
Jésus-Ghrist. » 

Antoine parut s’endormir. II était mort. 

Mort á trente-six ans, quatre mois et treize 
jours. Trente-six ans ! — A ce moment-lá, Tabbé 
de Vireul vit s’ouvrir la porte de son cabinet et 
saint Antoine entrer : « Je viens , dit Antoine , de 
laisser ma monture auprés de Padoue , et je pars 
pour ma patrie . » Au méme moment l’abbé, qui 
avait mal á la gorge, fut guéri. II ne comprit que 
plus tard pour quelle patrie saint Antoine venait 
de partir. 




CHAPITRE XIX 


SAINT LEUFROI. 


Saint Leufroi naquit en Neustrie, avant Pinva- 
sion des Normands. A peíne avait-il Páge de rai- 
son que la vocation sacerdotale simpara de luí 
malgré ses parents, et Pentraína secréteme nt. Sa 
vocation sacerdotale le conduisit á la vocation 
monastique. Un jour il invita á díner son pére, 
sa mére, sa famille, et ses amis. II leur íít des 
présents, et les invita á passer la nuit en repos 
dans sa maison. Pendant ce temps-lá, il se réser* 
vait de faire ce que PEsprit lui inspira i t. 

Et pendant le sommeil de tous les invités, il 
partit á la recherche d’une solitude. En chemin, 
il rencontra un pauvre qui lui demanda PaumAne; 
Leufroi lui donna son manteau. II en rencontra 
un second, il lui donna son habit. II arriva á un 
ermitage oú il resta quelques jours et quelques 
nuits, suppliant Dieu de manifester sa volonté, 
Lá il rejut Pordre de se rendre á Rouen et de 
prendre l’habit monastique á Pabbaye de Saint- 
Pierre, qui fut plus tard Pabbaye de Saint-Ouen. 

Enfin il fonda Pabbaye de Sainte-Croix. 

Lá commencérent les persécutions, Geux qui 
prétendent empécher PEsprit de souíller oú Í1 


20fi PHYSIONOMIES DE SAINTS 

veut le dénoncérent á Didier, évéque d’Evreux, 
comme un téméraire et un révolté qui ne se con- 
duisail que par l’esprit propre, et refusait obéis- 
sance á Tautorité légitime. 

Le don des miracles vint ensuite. Leufroi était 
venu voír Charles Martel pour différentes affaires, 
et s'en allait, ayant accompli sa mission. II avait 
qui t té la Lorraine et était déjá arrivé á Laon, 
quand il vit arriver de la part du prince des cour- 
riera qui s’étaient précipités sur ses pas. Le fils 
de Charles Martel venait de tomher malade, et le 
pére envoyait chercher Leufroi. Leufroi revint 
sur ses pas, arrosa d'eau bénite les membres de 
Pen&ml malade, lui donna la communion, et le 
guérit. 

Personne ne s’étonnait alors si la familia d’un 
malade faisait courir aprés un saint comme aprés 
la samé. Et cependantle saint qu’on envoie cher- 
cher est nécessairement vivant. 

On se plaignait de la sécheresse, l’eau man- 
quait, Ies fontaines étaient taries : on courait á 
Leufroi, et les sources sortaient de terre. Mais 
voici ou le trait du génie de sa sainteté se des- 
si ne en relie f. 

Saint Leufroi péchait un jour dans la riviére 
d Ure. Presque toujours, dans les anuales divi- 
nes, la péche est prise en bonne part. 

Leufroi n’avait pas de cheveux. Une femme 
passa, qui se moqua de lui : « Je pense, dit-elle, 
que ce chauve épuisera la riviére, et qu’on no 
pourra plus y pécher désormais ». Elle avait 


SAINT LEUFROI 2NJ7 

parló trés bas, personne n’avait pu Pentendre. 
Mais Leufroi se tournant vers elle : 

« Pourquoi, dit-il, te moques-tu d’un défaut de 
nature ? Que le derriére de ta té te n ? ait pas plus 
de cheveux que je n’en ai aur le front, et qu’il en 
soit ainsi pour tes descendants *. 

La chose arriva comme Leufroi Pavait dite. 

Un homme vola quelquea meules de foin au 
monastére de Leufroi. Leufroi exigea la restitu- 
tion ; le voleur, au lieu de restituer, s’emporta 
puhliquement et furieusement contre le saint. II 
Pappela menteur et calomniateur. Et Leufroi 
répondit : 

« Que Dieu soit juge entre toi et moi ! » 

Le voleur fut sais i de douteurs atroces du cdté 
de la máchoire, et sea dente se détachérent et 
tombérent devant Passerahlée, et toute aa postó- 
rité perdit les dents. 

Dea paysans travaillaient le dimanche et labou- 
raient la terre, méprisant le repos sacré. II faut 
une attention spéciale pourdécouvrirrimportance 
de l’attentat. II faut, surtout aux époques oú la foi 
est affaiblie, uneméditationparticuliére surte troi- 
siéme commandement, pour sentir la gravité d'une 
faute dont Phabitude húmame et la légéreté spiri- 
tuelle nous dissimule toute la portée. L’espaee 
nous manquerait ici pour insister sur cette choae 
énorme. Je renvoie le Iecteur á la petite brochure 
que j’ai consacrée au repos du dimanche et qué 
y ai intitulée le Jour du Seigneur (1). 


( 1 ) Chez Palmé. — Prix : 50 cent. 


208 


PHYSIONOMIES DE SAÍNTS 


Cette sévérité, si éloignée des coeurs modernes 
el des esprits contemporains, sortait d’une áme 
profon dément pénétrée de lumiéres surnaturelles 
que notre époque a oubliées ct dont elle essaye 
de rire, dans les jours oú elle n’est pas forcée 
de trembler et de pleurer. Dans ses jours de loi- 
sir eíle rít beaucoup. Mais Leufroi, qui ne riait 
pas, ajouta, les yeux levés : 

« Seigneur, que cette terre soit éternellement 
stériie I Qu’on n’y voie jamais ni grain ni fruit! » 
Et sa malédiction fut puissante. Les ronces ét 
les chardons marquérent et remplirent, á partir 
de cejour, le champ maudit. 

Un jour les mouches empéchérent Leufroi de 
dormir. Sa priére les fit disparaitre, non pour un 
moment, mais pour toujours. La maison oú Leu- 
froi avait dormí leur fut interdite á jamais. 

Un des religieux de Leufroi venait de mourir. 
On tro uva sur lui trois piéces d’argent, trois pié- 
ce s qu/il n’avait pas le droit de garder. II avait 
done violé son vceu de pauvreté. Leufroi, dont la 
sévérité était extréme, défendit de Tenterrer en 
terre saín te. II le fit mettre á part, loin du cime- 
tiére, en terre profane. Aprés cette exécution, 
Leufroi songea profondément á cette áme qu’il 
avail presque l’air d’avoir condamnée, et soup- 
^onnant que peut-étre elle avait rencontré le 
repenlir sur la terre et la miséricorde au ciel,il 
fu une retraite de quarante jours, priant et pleu- 
rant pour I’áme de celui qu’il avait paru rejeter. 
Car il es t écrit: « Nejuge pas ».Et aprés les qua- 


SAINT LEUFROI 


209 

rante jours, le Seigneur parla á Leufroi, et lui 
dit que l’áme du frére avait trouvé gráce devanl 
lui, et que non-seulement l’enfer ne le possédait 
pas, mais que le purgatoire ne le possédait plus, 
et que les priéres de Leufroi avaient délivré celui 
que la justice de Leufroi avait paru condanmer, 

Alors le saint, pensant qu’il fallait traiter le 
corps du religieux comme Dieu traitait son áme, 
pardonna comme Dieu pardonnait, et, faisant mi- 
séricorde sur la terre comme au ciel, rappela le 
corps exilé dans le cimetiére commun, comme 
Dieu avait rappelé Táme exilée dans l’assemblée 
de ses élus. Ainsi furentréunis dans le sommeil et 
dans la paix ceux qui devaient étre réunis au jour 
de la résurrection. 

Les aveugles sont portés & croire que la justice 
et la miséricorde sont deux ennemies. Les ámes 
intelligentes savent qu’elles sont amies, et les 
ámes éclairées savent qu’elles sont unies. Mettez - 
vous en colére , mais ne péchez pas , dit TEspriU 
Saint. Joseph de Maistre célébre cette passion 
ardente et forte, qu’il appela éloquemment la 
colére de Uamour . Saint Leufroi avait un zéle de 
justice trop ardent pour n’avoir pas une ardeur 
de miséricorde plus ardente encore, car, dans !e 
sens ou ces deux forces luttent, la miséricorde 
posséde certains avantages dans le combar. Les 
coléres de saint Leufroi, par oü il touche & l es- 
prit d’Elie et d’EIisée, devaient allumer en luí les 
flammes de la charité. II apparaít sous ce do ubi e 
jour quand il prie plusieurs semaines pour lui ce 


14 


210 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


qu’il vient de chasser du cimetiére bénit* La puis- 
sance de ces imprécations et la puissance de sa 
chanté, son amour pour les pauvres et sa haine 
de ünjustice sont les deux lignes qui se dévelop- 
pent parallélement dans tout le cours de sa vie. 

La fureur de saint Leufroi contre le démon est 
représe ntée par le pére Giry d’une fajon fort 
extraer din aire. 

Quaurl iesreligieux entraient le matin á Téglise, 
ils trouvaient souvent saint Leufroi déjá abtmé 
dans la eontemplation divine. Un joür ils crurent 
le voir sa place ordinaire; mais un des fréres, 
qui venaít de le quitter á Tinstant méme dans sa 
chambre, alia le prévenir qu’une illusion le mon- 
traif á Téglise au moment ou il n’y était pas. Le 
saint, reconnaissant le caractére dé son entiemi, 
courut á la chapelle, fit le signe de la croix sur 
la porte ct sur les fenétres, comme poilr boucher 
les issues, et s’avangant sur celui qui avait osé 
prendre sa ressemblance, il le frappa avec fureur. 
Saint Leufroi savaif, dit son historien, que le dé- 
mon sentirait spirituellement les coups qu’il lui 
dommit corporellement. Le démon voulut fuir; 
mais les issues ctaient bouchées. Le signe de la 
croix éiait sur les portes et les fenétres. Le corps 
qu’il sVdait formé aurait pü se dissiper stibite- 
menL Mais il paratt qu’il n’en eut pas la permis- 
sion* Dieu voulut Lhumilier sous les coups de saint 
Leufroi, matériellement donnés, spirituellement 
sentís, et sous la puissance du signe de croix qui 
interdisait au prisonnier les issues. Dieu Tobligea 


SAINT LEUFROI 211 

á s’enfuir par le clocher, pour témoigner sensi- 
blement sa défaite et sa peur. 

Les religieux comprirent la forcé de leur pére 
et la faiblesse de leur ennemb 

Quand saint Leufroi seíitit reñir sa fin, il fit 
bátir un hópital pour les paüvres, et envoya dans 
toutes les maisons du roisinage des eulogies, c’est- 
á-dire des présents destinés á rappeler les sou- 
venirs et á provoquer les priéres. II rassembla 
ses disciples, leur donna ses derniéres instruc- 
tions, passa en priére la derniére nuit de sa vie 
mortelle, et rendit Páme le 21 juin, vers Tan 700, 
dans la quarantiéme année de son gouvernement. 

Sa vie manuscrite a été gardée longtemps á 
Saint Germain des Prés. La chronique de Lérins 
et Surius Pont donnée au public. Le martyrologe 
romain et celui d’Usuard placent sa féte au 21 
juin. 

Son corps fut déposé dans une église qu’il avait 
fait bátir en Phonneur de saint Paul, et y demeura 
plus d’un siécle. Puis il fut transféré dans Pan- 
cienne église de Sainte-Croix, qui prit le nom 
de Saint-Leufroi. Enfin pour le soustraire au pil- 
lage et au sacrilége pendant Pinvasion des Nor- 
manda, on Papporta á París, et on le déposa á 
Saint Germain des Prés. Trois ossements furent 
rendus á Pabbaye de Saint-Leufroi, etles religieux 
attacfaérent une telle importance á cette faveur 
qu’ils instituérent la féte du retour des reliques de 
saint Leufroi. L’église de Suresnes eut aussi une 
part du trésor, qui fut perdue, puis remplacée. 


212 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


SÍ Ies relirjues de saint Leufroi ont été si re- 
clierchéesj si disputées, si enviées, si la restitution 
de trois osscmcnts fonda une féte séculaire, nos 
leeLeurs trouveront sans doute, comme nous, 
qu’il était opportun d’invoquer son souvenir, de 
rappeler son esprit, de restituer á la mémoire des 
h omines ce nom autrefois si célébre, et que Pou- 
Mi, ennemí mortel du genre humain, voudrait 
maintenant aíLaquer. 


1 



CHAPITRE XX 


SAINT JEAN-BAPTISTE. 


En général PEcriture est trés sobre de paroles, 
mais surtout trés sobre de jugements. L’Evamjile 
contient fort peu d’appréciations sur les personna- 
ges méme les plus importants. MarieetJosephsont 
tous deux sousun voile. L’Evangile est vis-á-vis de 
saint Pierre d’une singuliére sévérité.Je merappelle 
á ce sujet une importante observation d’un yrand 
hébraísant. 11 me disait un jour que saint Fierre 
avait veillé lui-mérae á ce que toutes ses fautes 
fussentsoigneusement écriteset détaillées dans les 
Evangiles. C’est surtout saint Marc, ajoutait-il,quÍ 
est Phistorien rigoureux des faiblesses de saint 
Pierre. Or, saint Marc étaitle disciple particuííer, 
Pami intime et le confident de saint Pierre. L’Evan- 
gile de saint Marc a étéécritsousles yeux de saint 
Pierre, et Pétude approfondie que j’ai faite des évan- 
gélistes m’autorise á affirmer que plus un homme 
étaitvoisin de saint Pierre, plus il était sévérepour 
saint Pierre, par la volonté expresse du chefdes 
Apótres. C’est pourquoi saint Marc, qui écrivait 
presque sous sa dictée,n’omet ríen de ce qui peal 




214 PHYSIONOHIES DE SAINTS 

nous avertir des faiblesses du Pére commun. — La 
malveillance pouvait facilement tirer partí contre 
saint Pierre des sévérités de PEvangile, et Pob- 
servation de ce savant fait tourner ces sévérités 
mémes á la gloire de saint Pierre, et leur récit 
détaillé devient une des pierres précieuses de la 
couronne du granel apótre, 

Cette sobriété et cette sévérité des récits évan- 
géliques donnent á saint Jean-Baptiste un caractére 
singulier et toutá fait exceptionnel.Désqu’il s’agit 
de lui, la louange éclate. II a pour panégyristes 
PAnge et PHomme-Dieu, Gabriel et Jésus. « II 
viendra dans PEsprit et dans la Vertu d’Elie »,dit 
PAnge, et Elie est précisément un de ceux qui 
font éclater le Saint-Esprit en louanges. Elie et 
saint Jean-Baptiste, les deux précurseurs des deux 
avénements, ont été célébrés par les lévres de 
Dieu. 

« Bienheureux, dit PEsprit-Saint parlantá Elie, 
bienheureux oeux qui Pont vu! Bienheureux ceux 
qui ont eu la gloire de ton amitié ! » 

Et Jésus-Ghrist, parlant de Jean-Baptiste : « Qui 
étes-vous alié voir ? Un prophéte. Je vous le dis 
en vérilé, plus qu’un prophéte. » 

Parmi les enfants des hommes, aucun ne s’est 
élevé plus grand que Jean-Baptiste. 

Elie et Jean-Baptiste semblent done avoir re§u ce 
singulier privilége ; ils font, jusqu’á un certain 
point, sortir PEcritnre sainte de son extréme ré- 
serve. Leur gloire semble faire violence á cette 
parole divine si sobre et si sévére. 



SAINT JEAN-BAPTISTB 


2i5 

Puisque la féte de saint Pierre est siprés de celle 
de saint Jean, rappelons ici quelques-unes des 
mystérieuses harmonies que ces deux fétes nous 
présentent. Un saint nous guidera á travers les 
splendeurs des deux autres saints. Saint Fran$ois 
de Sales nous aidera h parler de saint Pierre et 
de saint Jean. 

L’Eglise célébre le 34 juin la naissance de saint 
Jean, et le 29 juin la naissance de saint Pierre. 
Dans le langage des hommes, la naissance de saint 
Jean est encore une naissance ; mais la naissance 
de Pierre, célébrée le 29 juin, s’appellerait une 
mort dans le langage des hommes. I/Eglise célébre 
la mort de saint Pierre, sous le nom de sa nais- 
sance, parce qu’il mourut saint, et naquit á la vie 
éternelle. Elle célébre la naissance de saint Jean, 
parce qu’ii naquit saint, ayant été sanctifié dans 
le sein de sa mére. 

Mais écoutons saint Frangois de Sajes lui-méme : 

€ Certes, quand j*ai lu á la Genése, dit-il, que 
« Dieufit deux grands luminairesau ciel, Tunpour 
« présider et éclairer lejour,et Fautre pour prési- 
« der á la nuit,incontinent j’ai pensé quec’étaient 
« ces deux grands saints, saint Jean et saint Pierre ; 
« car ne vous semble-t-il pas que saint Jean soit 
« le grard luminaire de la loi mosaíque, laquelle 
« n’était qu’une ombre et comme une nuit au re- 
« gard de la clarté de la loi de gráce, puisqu’il 
« était plus que prophéte, encore quil ne fút pas 
« lumiére... Et vous semble-t-il pas que saint 
€ Pierre soit le grand luminaire de i’Evangile, 


218 


PHYSIONOMIES DE SAINtS 


€ puisque c’est luí qui préside au jour de la loi 
« évangélique ? » 

Saint Fran$ois de Sales, qui donneun tour gra- 
cieux aux vérités Ies plus austéres,poursuit de son 
regard naif les aualogies profondeset cachées qui 
échapperaient á un regard moins simple. 

II y avait autour du propitiatoire deux chéru- 
bins qui se regardaient. On ferait un volume su- 
perbe ? en étalant les splendeurs qui ont été inspi* 
rées aux Péres de FEglise par ces deux chéru- 
bins. Le symbolisme de l’ancienne loi leur a li- 
vré des secreta superbes, autrefois célébrés, sa- 
vourés, goútés par Fáme humaine, mainlenant 
oubliés et méprisés. 

Le propitiatoire représentait celui quiestla pro- 
piliation elle-méme ! il représentait Jésus-Christ. 
Les deux chérubins s’entre-regardaient, Fun á 
drnite, Fautre á gauche. Est-ce que saint Jean et 
saint Fierre ne se regardent pas? Leurs regards 
se rencontrent, puisqu’ils sont dirigés, de deux 
poinfs différents, sur Jésus-Christ. 

Ecoulez saint Jean : 

Voici, dit-il, FAgneau de Dieu. » 

Ecoutez saint Pierre : 

«t Tu es le Chrisf, fils du Dieu vivant. » 

Voilá les deux confessions. Ne partent-elles 
pas de deux grands luminaires ? Et ne restent- 
elles pas fidéles aux harmonies signalées par saint 
Frangois de Sales ? Ainsi, quand saint Jean dit : 
oí Voici TAgneau de Dieu »,il parle encoreen figure. 
II reste dans le symbolisme; il célébre FAgneau. 



SAINT JEAN BAPTISTE 


217 

Mais quand saint Pierre s’écrie : « Tu es le Christ, 
fils du Dieu vivant il déchire le voile. 11 parle 
ouvertement. 

Au commencement du monde, PEsprit de Dieu 
était porté sur les eaux, et il les fécondait. 

Et quand il s’agit de la Rédemption, Jésus- 
Christ féconda les eaux quand il marcha sur les 
bords de la mer de Galiléc. Ce fut lá qu’il dit á 
André et á Pierre : « Suivez-moi 1 » et ce Fut 
aussi sur le bord de Peau que saint Jcan vit pour 
la premiére fois, de son regard ardent, PAyneau 
de Dieu. 

MoTse fut sauvé des eaux par la filie de Pha- 
raon, et il devint le chef du peuple de Dieu. Saint 
Pierre fut tiré des eaux de la mer, auprés de 
Césarée, et il devint le chef du peuple de Dieu. 
Le pécheur de poissons fut fait pécheur d’hom- 
mes. 

La naissance humaine de saint Jean et la nais- 
sance céleste de saint Pierre ont encore cette res- 
semblance remarquable : elles ont été prédites 
toutes les deux. G’est Pange qui prédit la nais* 
sanee humaine de saint Jean : Plusieurs se réjmi- 
ront en sa natioité. La naissance céleste de saint 
Pierre fut prédite par Jésus-Christ lui-méme, et 
Pinstrument méme qui devait le conduire k la 
gloire fut indiqué. 

Zacharie, qui re$ut la promesse relative k saint 
Jean, était celui qui offrait Pencens. 

Celui qui re$ut la promesse relative a saint 
Pierre, ce fut saint Pierre lui-méme ; ce fut celui 



218 í>mrsiONOMiEs de saints 

qui disait : « Seigneur, vous savez que je vous 
aime ». 

C^était sa maniére d’offrir Pencens. 

Saint Jean fut sanctifié dans le sein de sa mére, 
et en présence de la sainte Vierge ; saint Pierre 
fut sanctifié dans le sein de PEglise militante, 
au cénacle, en présence de la sainte Vierge. 

Saint Jean tressaillit de joie á Parrivée de la 
Vierge ; Penfant tressaillit. Eafant se dit en latín: 
¡rifaos, celui qui ne parle pas. Et ne peut-on pas 
dire de saint Pierre, au cénacle, que Penfant tres- 
saillit, que celui qui ne parlait pas tressaillit, puis- 
qu’iln’avait pas osé confesser Jésus-Christ devant 
une servante, et puisque tout á coup, aprés le 
cénacle, il ouvrit la bouche ! 

Avec saint Jean-Baptiste se termina, dit un 
grand saint, la prédication mosa’íque. Avec saint 
Pierre commen^a la prédication évangélique. 

Quand Pange fit á Zacharie la promesse solen- 
nelle, quand il dit au pére de Jean, parlant de 
Jean : « Celui-ci marchera dans Vesprit et la 
vertud*Elie , » Zacharie avait douté et Zachatfie 
était devenu muet. 

Ceci est rempli d’enseignement. J’ai cru, c ? est 
pourquoi j’ai parlé, dit le Psalmiste. La foi est 
mére de la parole. Le doute produit le silence, 
non pas le silence profond qui est au-delá de la 
parole, mais le silence morne et terne, le silen- 
ce du tombeau, le silence du désespoir. C’est le 
doute qui fait mourir la parole, parce que la 
parole est la lumiére. La parole est une explosión 



SAINT IBAN-BAPTISTS 


219 


de eroyance ; tout yerbe est une affirmation. La 
parole meurt dans la mesure oúmeurt la eroyance. 
L’homme qui ne croirait plus absolument á ríen 
se trouverait, vis-á-visdulangage humain, comme 
un souverain qui a perdu son royaume. 

La Vierge, en présence de Tange, prononce 
aussi le mot : Comment ? Comment cela se fera-t- 
il? — Mais ce comment n’est pas un doute. Ce 
comment procéde de la foi. II est prononcé dans 
Tesprit d’adhésion. II précéde et prépare le fíat 
qui va venir. 

Zacharie avait été intimidé parce que Tesprit 
d’Elie était promis á son fils. Pourquoi done ? 
Ah ! pourquoi done ! Parce que nul n'est pro- 
phéte en son pays. II est trés diífioile k Thomme 
de croire un autre homme qui est son voisin, son 
conteraporain, aussi grand que les hommes du 
passé. Et si ce contemporain est son fils, la diffi- 
culté va en augmentant. Plus Thomme extraordi- 
naire est notre voisin, plus il nous est difficile de 
le croire extraordinaire. Comment ? cet homme 
que nous coudoyons dans la rué, qui est jeune, 
inconnu, sans autorité et sans histoire écrite, qui 
ne figure pas encore dans les annales du genre 
humain, serait Tégal de ceux qui remplis- 
sent toutes les mómoires 1 L’homme répugne á le 
croire. Et pourquoi done ? Est-ce que Dieu, qui 
donnait aux anciens, ne peuí pas donner aux 
modernes?Sans doute. Mais oette timidité humaine 
tient á Torgueil humain. Nous ne voulons pas 
croire á la grandeur d J un contemporain, parce 



220 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


que nous ne voulons pas reconnaítre et sentir que, 
daos le passé comme dans le présent, tout don 
vient de Dieu. 

Et plus tard on alia demander á Jean lui-méme 
s’il éiait Elie. Et on alia lui demander le bap- 
téme comme on était alié demander la pluie á 

Elle. 

Jcan-Bap tiste fut Thomme du désert. Par lá il 
prépara la grande réunion de l’avenir. Qu’est-ce 
que le désert, sinon le vide ? Ceux-lá sont rem- 
plis par la plénitude qui font le vide en eux, et 
qui dcviennenl eux-mémes des déserts. 

Dans le monde visible aussi, c’est le vide qui 
attire Ies masses. Le désert méne á Jérusalem. 

Saint Jean-Baptiste est alié au désert extérieur 
comme au désert intérieur. II s’est absenté de lui- 
méme et du monde pour entendre la parole et 
pour devenir la voix. Pour nous indiquer Tendroit 
oü retentit la parole de vérité, il s’est appelé la 
voix de Celui qui crie dans le désert. Jean, Thom- 
me du désert, prépara la route á Celui qui devait 
lirer á lui loutes les choses. 

La Croix, placée hors de la ville, entre le ciel 
et la tcrre, est le désert par exccllence. C’est 
pourquoi le crucifix est devenu la proie univer- 
selle, la pálure divine des aigles, race royale qui 
dévore, et aussi leur rendez-vous. 

Etes-vous le Christ? Etes-vous Elie? Saint Jean 
répond toujours : Non, non, je ne le suis pas. 
Enfin, oblirfé de dire son nom, d’une fagon quel- 
conque, ií dédare étre une voix. II ne déclare 



SAINT JEAN-BAPTISTE 


221 

pas méme étre la voix qui crie, ruáis la voix de 
Gelui qui crie. II est la voix (Tun autre. 11 est la 
voix de celui qui est la parole. Jean et Jésus son! 
dans des relations singuliéres. Leurs conceptions 
et Ieurs nativités coupent Tannée de trois mois en 
trois mois, aux solstices et aux équinoxes, 

Jean passe son enfance au désert, Jésus diez 
saint Joseph. N’est-ce pas un autre désert? 

Dans Pordre physique, le son de la voix est en- 
tendu avant que la parole n’ait pleinement périé- 
tré Táme. 

Saint Jean parle avant Jésus Christ. 

Le précurseur déclare qu’il doit diminuer, et 
que Jésus doit grandir. Puis il disparaít, 

Ainsi, quand la vérité a éclairé l’esprit, le son 
de la voix se dissipe dans Fair. 





CHAPITRE XXI 


SAINT GOAR. 


Presque toujours un personnage historique se 
présente á l'imagination dans une certaine attitude 
qui répond á l’un des faits de sa vie. Ghacun des 
hommes qui se gravent dans la mémoire des 
autres hommes y entre et s’y établit avec un 
attribut particulier qui lui vient d’un des moments 
de son histoire, et le reste de sa vie apparait 
presque comme un détail. Ce point-lá domine tout, 
le reste est dans l’ombre. Les clefs et la crol* 
renversée caraetérisent toujours saint Pierre; 
l’aigle et la plume ne quittent pas saint Jean ; saint 
Roch et saint Charles Boromée, sont inséparables 
des pestiférés qü’ils soignaient 5 Lazare est l’im- 
mortelle image de la résurrection, et Madeleine 
de la pénitence. Madeleine ne peut plus étre dé- 
taohée de seS larmes par le souvenir historique 
que Lazare du mouvement par lequel il s’est levé 
du tombeau. 

Si quelqü’un cherchait par quelle attitude est 
caractérisé Saint Goar, si un peintre me deman- 
dait á quel moment de sa vie s’adresser pour le 


224 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


fixer sur la toile, je répondrais á Partiste, si je le 
c royáis de forcé á réaliser mon projet : 

— Représente saint Goar accrochant son man- 
teau k un rayón du soleil. 

11 n’y a ríen de plus simple au monde, et c'est 
tá que serait pour le peintre Pimmense cüfficulté. 
(Test lá que doit viser Pesprit, la simplicité. 

Et je reviens sur cette vérité historique, que 
j’ai déjá énoncée quelque part : c’est presque 
toujours á la foi et á la simplicité, plus qu’aux 
autres vertus, qu’est attribué Pacte thaumaturgi- 
que. Quand Jésus-Christ choisit saint Pierre pour 
sa fonction supréme, il lui dit : « Pierre, m’aimez- 
vous ? > Mais quand il s’adresse aux malades, la 
question est tout autre. 

J1 ne dit pas aux malades : M’aimez-vous? II dit: 
Croyez-vous ? (Test en général la foi qu’il excite, 
non pas Famour, quand il s'agit de faire éclater 
sa puissance. Et les plus grands thaumaturges 
ne sont peut-étre pas les plus grands contempla- 
teurs, ce sont peut-étre les croyants les plus 
simples. 

Saint Goar était contemporain de Clotaire I er , 
(ils de Clovis. II faut remonter un peu plus haut 
dans les siécles pour retrouver Phistoire de cet 
homme calumnié. Mais les siécles, quand il s’agit 
des saints,semblent supprimer la distance, au lieu 
de la grandir. On les voit mieux de trés loin. La 
proxímité les cache ; Péloigement Ies montre. Nul 
n'est prophéte en son pays; le rapp roche ment 
qui vient du temps produit le méme effet que le 



SAINT GOAR 


223 


rapprochement qui vient de Pespace : il cache et 
diminue les choses extraordinaires. Saint Goar 
était done conte mporain de Clotaire. 

Saint Goar, déjá prétre, voulut se faire ermite. 
II se fitbátir un ermitage sur les bords du Rhin, á 
quelques lieues deTréves. L’idolátrie faisait encore 
autour de lui beaucoup de dupes et de victimes. 
Le pays était presque barbare. 

Saint Goar précha et guérit.Lesignede la croix 
et Pinvocation du nom de Jésus étaient ses armes 
choisies. 

Son ermitage était trés fréquenté des pélerins. 

Saint Goar avait pour Phospitalité une disposi- 
tion particuliére. Sans doute il se souvenait de la 
parole de saint Paul. II recevait, il aimait á rece- 
voir les pélerins ; il les introduisait dans le secret 
de sa demeure et de son áme. Aprés la messe, il 
les invitait á sa table ; il mangeaitavec eux et cau- 
sait des choses divines. 

Ce fut cette circonstance qui fit éclater autour 
de saint Goar Pobscurité d’abord, ensuite la lu- 
miére. Deux individus, qui avaient vu autour de 
sa table la multitude des pélerins, adressérent 
contre lui un rapport á l’évéque. 

« Goar, disaient-ils, fait de son ermitage un hon- 
néte cabaret. Contrairement á la coutume des er- 
mites, qui ne mangent habituellement qu’á midi, 
ou méme aprés vépres, celui-ci mange debon ma- 
tón, avec une foule de voyageurs, et prend part 
aux excellents festins qu’il sert á ses hótes.II préche, 
il est vrai; mais sa prédication cache auxyeuxdes 

15 



220 


PHYSIONOMIBS DE SAINTS 


honuiiessoniutempérance, peut-étre son ivrogne- 
ríe. II íaut que l’évéque avise, appelle Goar, Pin- 
terroge el mette fin á ce reláchement qui s’éten- 
draii dans lout le diocése. » 

Mais il arriva unechose bizarre: les deux zélés 
personnages perdirenten route les aliments qu’ils 
avaientemportés ; ils furentdévorés par la faimet 
la soit‘; la las si tude les empéchait de piquer leurs 
chevíiux ; tun d'eux tomba á terre á demi-mort, et 
tous deux aUendirent le.passage de leur victime, 
qui arrivait k pied. Goar les fortifia, les guérit, les 
engagea k estimer désormais la charité. Ils firent 
en ohemin le repas qu’ils n’avaient pas voulu faire 
h Permitage, et coururent á Tréves célébrer les 
ver fus de (toar. L’évéque, qui les avait vus partir 
etmemís du saint, et qui les voyait revenir admi- 
rateurs de ce méme saint, ordonna de faire entrer 
Gonr dans la chambre de son conseil,au milieu de 
son clergé réuni.Goar, arrivant á Tréves, s’était 
rendu d’abord á I’église. 

\prés avoirprié,il serendit aupalaisépiscopal ; 
il par Alt quil entra d’abord dans une antichambre 
un il voulul laisser sa chape; mais, ne sachant pas 
iréslum ¿i quoiPaccrocher, il l’accrocha á un rayón 
de soled, ella chape resta suspendue, aux yeux de 
tous les assistants. Voilá la scéne étrange et simple 
qur i\ous pouvons méditer á travers le temps et 
IVüpaee. Saint Goar, etc’est ici que la simplicité 
a quelque chose á nous apprendre, saint Goar ne 
i i: pas aper^u de ce qu’il a>ait fait. II avait 
acc roché su chape au premiar objet v$nu, sanare^ 



SAINT GOAR 


227 


garder.llavaitcruquec’était unbáton.Il setrouva 
que c’était un rayón de soleil.Mais il est bien per- 
mis de se tromper de cette maniére-lá. 

Quant aux déjeüners servis aux pélerins, saint 
Goar déclara que c’était une erreur de placer la 
perfectiontoutentiére dansle jeúne etTabstinence, 
et que la miséricorde leur était infiniment préfé- 
rable. 

Vaudelbert, célébre religieux, a écrit sa vie ; 
c’est son témoignage que le pére Giry invoque 
spécialement. Surius a écrit aussi une longue vie 
de saint Goar ; toute la tradition ecclésiastique est 
pleine de chátiments célébres qui ont frappé ceux 
qui méprisaient le saint pendant sa vie ou apréssa 
mort. On bátit d’abord prés de son ermitage une 
petite église oü on l’enterra. Puis Pépin le Bref, 
pére de Charlemagne, en fit construiré une plus 
grande. La tradition, cilée etrecueillie par le pére 
Giry, raconte que ceux qui passaient prés de ce 
temple sans rendre leurs hommages au saint 
étaient punis de leur négligence. II paraít que 
Charlemagne éprouva la vérité de cette tradition. 
Ses deux fils et l’impératrice éprouvérent en sens 
inverse le pouvoir de saint Goar. L’impératrice 
fut délivrée dans son église d’un horrible et in- 
curable mal de dents. 


á 




CHAPITRE XXII 


SAINT ÉUE, 


Nous avons Pautre jour éludié ici Jean-Bap- 
tiste. La féte d'Elie, fixée au 20 juillet, nous ouvre 
le méme horizon. Maiscet horizon grandit quand 
on monte la montagne. Nous en avons k peine 
étudié quelques détails. L'ensemble, qui sera un 
des spectacles de Péternité, mérite les regards 
des siécles. 

En ce temps-lá, la terre proraise, la terre vera 
laquelle marchait Moise,Ia terre donnée a Josué, 
était divisée en deux royaumes. Israel adorait le 
veau d’or, Israel adorait Baal. Achab et Jézabel 
avaient désigné huit cent cinquante prétres pour 
offrir des sacrifíces á ce démon adoré des Simo- 
niens. Elie vint vers Achab, armé de son esprit, 
Pesprit de zéle, Pesprit de gloire, Pesprit vengeur 
de PUnité divinel « Vive le Seitjneur,Ie Dieu d’Is- 
raél ! dit le prophéte á PidoMtre : il ne tombera 
désormais une goutte de rosée ni de pluie sur la 
terre que par mon ordre. » 

Et il alia au désert, oú les corbeaux regurent 
l’ordre de le nourrir, au désert, córame Jean- 
Baptiste, et il buvait de Peau du torrent. Et le 


230 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


ciel était de bronze, et la terre était desséchée. 
L’espéce d’excommunication fulminée par Elie, 
dans l’esprit et dans la majesté du Seigneur, 
avait enlevé aux éléments leurs rapports natu- 
rels : quelque chose comme un interdit pesait sur 
la création. Et le torrent ou buvait Elie lui-méme 
se dessécha comme tous les torrents, et le pro- 
phéte sentit le poids de sa propre parole, Dieu 
l’envoya á Sarepta, l’avertissant qu’une veuve 
était chargée de Tentre teñir. II la trouva ramas- 
sant des morceaux de bois et n’ayant plus qu’un 
peu de farine dans sa maison. « Yoilá ce qui me 
reste, dit— elle, pour mon fils et pour moi; ensuite, 
nous mourrons de faim. 

— Faites-moi une tourte de votre farine, répon- 
dit Elie, vous en ferez une autre pour votre fils 
et pour vous. Jamais votre farine ne diminuera, 
non plus que votre huile, jamais jusqu’á la 
pluie. » 

Mais il arriva une chose imprévue : le fils de la 
veuve mourut. Et elle accabla Elie de repro- 
ches, et Elie renvoya á Dieu les reproches de la 
veuve. 

« Donne-moi ton fils, » dit-il á cette femme. 
Elle le lui donna, il le jeta sur son lit, et sa priére 
familiére et audacieuse retentit á travers les sié- 
cles, comme un cri de désespoir et comme un cñ 
d'espérance. « Seigneur, criait-il, Seigneur, cette 
veuve, cette veuve qui me donne ma nourriture, 
vous tuez son fils pendant que je suis son hóte. » 
Et il se coucha trois fois sur Tenfant, et il cria, 


SAINT ELIE 


231 

disant : « Seigneur, mon Dieu, je vous en sup- 
plie, je vous en supplie, que la vie revienne dans 
les entrailles de cet enfant ! » Et la vie revint. 
Et il dit á la veuve : <c Voici ton fils vivant. » Et 
la veuve répondit : « Vous étes vraiment Phomme 
de Dieu. » 

Cette résurrection est la premiére dont Phis- 
toire fasse mention. La mort, jusqu’á ce jour, 
avait été invincible. 

Cependant la sécheresse et la famine augmen- 
taientdans Jsraél. Laplupart desprophétes étaient 
morts. Achab et Jézabel, défendant sous peine 
de mort la parole de vérité, avaient exterminé la 
justice et la lumiére. Les crimes et les fléaux se 
multipliaient les uns par les autres, sans se gué- 
rir et sans se pénétrer. Elie était épouvanté des 
effets de sa colére. Le ciel était d’airain. Le pro- 
phéte qui Pavait fermé fut chargé de le rouvrir. 

Ici se place un des grands drames de Phistoire 
humaine, et on oserait le dire un des grands dra- 
mes de Phistoire divine : drame étrange oú Panti- 
thése va jouer un róle terrible, oü la nature hu- 
maine va nous apparaitre, dans la main de Dieu 
d’abord, ensuite dans sa main á elle-méme, d’a- 
bord soutenue, ensuite abandonnée ; et nous com- 
prendrons le mot de saint Jacques : € Elie était 
un homme semblable á nous. » 

Et d’abord voici Elie dans la main de Dieu. 

II se présente seul devant Achab son ennemi 
mortel, Achab qui réduisait les prophétes á se 
cacher au fond des déserts et des cavernes. 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


232 

«. C’est done toi, lui dit le monstre, qui depuis 
troís ans troubles mon royaume ! 

— Non, répondit Elie, ce n’est pas moi; c’est 
ton O’est toi qui troubles ton royaume, c’est toi 
et ta race, c'est toi, apostat et idolátre ! Cepen- 
dant je vais venir au secours d’Israél. Convoque 
le peuple, convoque les prétres de Baal. » 

Le peuple étant convoqué, ainsi que les prétres 
de Baal : « Jusqu’á quand boiterez-vous ? dit Elie, 
il fauL se décider. Si le Seigneur est Dieu, sui- 
vez-Ie. Si Baal est Dieu, suivez-le. Je suis resté 
seul vivant, parmi les prophétes du Seigneur ; 
Baal en a Qu’on nous donne deux bceufs; ils 
prendront Lun, je prendrai Tautre. Chacun de 
nous placera le sien sur le bois sans y mettre le 
feu. Chacun de nous invoquera son Dieu, et nous 
verrons quand le feu du ciel descendra. » 

Les prétres de Baal commencérent. C’était le 
malin. lis priérent jusqu’á midi. Pas de réponse, 
Baal ne donnait pas signe de vie. 

* Cricz plus fort, disait Elie, votre Dieu pourrait 
bien étre en voyage. Peut-étre qu’il fait laconver- 
saüon.Peut-éirequ’il dort; il faut le réveiller. > 
Les prétres de Baalfinirent par se déchirer avec 
leurs couieaux. Leur sang coulait, mais le feu ne 
tomhaif pas. 

Elie éle va un autel avec douze pierresbrutes qui 
représentaient Ies douze tribus d’Israél. II arrangea 
le bois sur F autel, et versa de l’eau, au lieu de feu, 
toui autour. Puis il pla^a le bceuf sur cet autel 

improvisé, el s’écria : 



SAINT ELIE 


233 

« Seigneur, Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, 
montrez aujourdTiui que vous étes le Dieu d’Is- 
raél, et que je suis votre serviteur, et que, si j’ai 
parlé, c’est par votre ordre.Exaucez-moi, Seigneur, 
exaucez-moi, afin que ce peuple apprenne que 
vous étes le Seigneur Dieu, celui qui convertit 
encore une fois les coeurs ! » 

Le feu du ciel tomba, dévorant la victime, le 
bois, les pierres, la poussiére et reauméme,reau 
versée autour de 1’auteL 

Le peuple se précipita la face contre terre. 
Puis les prétres de Baal furent saisis et mis á 
mort prés du torrent de Ciron. 

Aprés l’exécution, Elie dit á Achab : « Main- 
tenant, mange et pars, car il va tomber une grande 
pluie. » Et le prophéte, accompagné de son servi- 
teur, monta au sommet du Carmel. Lá il se pros- 
terna contre ierre, le visage entre ses deuxgenoux: 
<c Va, dit-il, regarde du cóté de lamer. » Le servi- 
teur alia et revint. « Je ne vois ríen, » dit-il, et 
ainsi de suite six fois. A la septiéme fois : « Je 
vois, dit le serviteur, un pelit nuage,large comme 
le pas d’un homme, qui soléve du cóté de la 
mer. » 

Et la pluie tomba, un instant aprés, par tor- 
rents. 

Ilfaudiait saisir toutes les relations du visible et 
de Tinvisible pour mesurer la portée et la valeur 
des choses. La pluie qu’Elie délivra de la prison 
ou elle attendait depuis trois ans ses ordres fu- 
turs, enchainée par ses ordres passés, cette pluie 


:É 


234 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

signifiait rincarnation du Verbe, et le petit nuage 
était la figure de la Vierge. 

Mais voici que la scénechange. Jézabel, appre- 
nant la mort de ses prétres, entra en fureur. Elle 
envoya un messager diré de sa part á Elie: «J’en 
jure par mes dieux : demain tu subirás le méme 
sort. » Ici la nature humaine pourra contempler 
le prodige de la faiblesse. Ce prodige, le voici. 

Elie trembla. II trembla et s’enfuit. II trembla 
d’une terreur inouie que FEcriture nous laisse 
entrevoir, á travers la sobriété de ses paroles, 
mais que les traditionsantiquesont gardéeccmme 
unmonument de la faiblesse humaine. Cette terreur 
a été presque célébrée par les anciens. On a dit 
qu’Elie avait eu peur au-delá de tout ce qui peut 
étre exprimé. On a dit que le char de feu avait été 
appelé par Fexcés de sa terreur, et que, ne pouvant 
plus supporter les épouvantes de la terre, il avait 
été emporté loin d’elle, pour étre soustrait á ses 
menaces. l/excés de sa terreur aurait obtenu des 
ailes pour s’envoler, et ses ailes seraient lesroues 
du char de feu. Cette tradition trés antique, consi- 
gnée dans un vieuxlivre extréme mentrare, est un 
des documents les plus précieux que nous possé- 
dions sur la nature humaine. Elie qui venait de 
ressusciter le fils de la veuve, Elie le premier 
vainqueur de la mort, Elie dont FEcriture elle- 
méme devait célébrer la gloire,Elie qui avaitbravé 
et confondu Achab, Elie qui avait fermé et rouvert 
le ciel, Elie qui avait fait tomber d*en haut le feu 
d’abord, Feau ensuite, Elie dont le nom signifie 



SAINT ELIE 


235 


Maítre et Seigneur, Elie trembla, comme jamais 
homme peut-étre n’avait tremblé, devant la me- 
nace d’une femme dont il avait confondu et im- 
molé les défenseurs. Et il se lamentait dans le dé- 
sert, et il s’assit, demandant la mort. Et cepen- 
dant c’était la mort qu’il fuyait, et TEcriture nous 
étale ses faiblesses comme les faiblesses de saint 
Pierre, et le coeur humain nons apparaít tel qu’il 
est, un monstre d’inconstance ! 

Et il se fatiguait de lui-méme, et il se prenait en 
dégoút, et il s’assit, pour y mourir, sous le géné- 
vrier .Mais vóici qu’un ange du Seigneur s'approcha 
de lui pendant son sommei!,lui disant : « Léve-toi 
et mange ! » Elie ouvrit les yeux et vit á cdté de 
lui un pain cuit sous la cendre et un yerre d’eau. 
« Léve-toi et mange, lui ditl’Envoyé du Seigneur, 
il te reste une longue route á faire. » Elie, dans la 
forcé de cet aliment , dit EEcriture, marcha qua- 
rante jours et quarante nuits jusqu’au mont Ho- 
reb. 

Horeb signifie visión. Aprés la faiblesse et le 
désert, Elie arrivait á la montagne de la Vision. 
Et le Seigneur lui dit : « Elie, que fais-tu lá ? » 
Et le prophéte répondit : 

« Le zéle m’a dévoré, et je suis jaloux pour le 
Seigneur, Dieu des armées, parce quelesfils d ? Is- 
raél ont trahi son alliance ; ils ont détruit vos au- 
tels ; ils ont égorgé vos prophétes ; je reste seul, 
et maintenant, moi dernier survivant, ils me cher- 
chent pour me tuer. 

— Sors, dit le Seigneur, tiens-toi sur la mon- 
tagne, devant ma face. » 



236 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

La scéne est imposante. Le Seigneur va passer. 
Une tempéte épouvantable s’éléve et brise les 
pierres, mais le Seigneur n’est pas lá. 

Aprés la tempéte, tremblement de terre, et le 
Seigneur n’est pas dans le tremblement. Aprés le 
tremblement, la foudre, et le Seigneur n’est pas 
dans la foudre ; mais un petit soufüe s’éléve, un 
vent léger. 

Et le prophéte prit son manteau pour se voiler 
la té te. 

Une discrétion singuliére, profonde et presque 
effrayante plañe sur ce moment, et sur le vent 
léger, et sur ce qu’il contenait. Nous ne le con- 
naissons que par ses effets. Elie prit son manteau 
pour se voiler latéte. Nous n’en savons pas davan- 
tage; mais les efforts les plus gigantesques de 
Thomme n’iraient pas aussi loin et ne contien- 
draient pas tant de choses que ce petit mot. On 
sen! que la parole qui dit cela renonce á ríen dire 
et se réfugie dans Pinfiniment petit, abímée dans 
Pépouvante de l’infiniment grand. 

Puis Dieu lui ordonna de sacrer Hazaél roi de 
Syrie, et Jéhu roi d’Israél, et Elisée prophéte du 
Seigneur. II rencontra celui-ci labourant la terre 
avec douze boeufs,et jeta sur lui son manteau, dont 
l’attouchement mystérieux le changea en un autre 
hommerle laboureur devint prophéte et succes- 
seur de prophéte. 

Ge fut alors que Jézabel prit la vignede Naboth. 
La profonde ur de ce détail n’apparaítra tout entiére 
que dans la vallée de Josaphat. La vigne de Na- 



SAINT ELIE 


237 

both : quoi de plus petit en apparence ? Le roi 
touche au bien du pauvre. Elie va encore trouver 
Achab.Le courage estrevenu auprophéle.Jézabel, 
avait calomniéNaboth et s’était débarrassée de lui. 

« Roi, dit Elie á Achab, tu as tué et possédé, 
mais écoute la parole terrible du Seigneur. En ce 
lieu oú les chiens ont léché le sang de Naboth, ils 
lécheront ton sang. Les chiens mangeront ta femme 
dans le champ de Jesraél. » Achab fut frappé d’une 
üéche; les chiens léchérent son sang.Jésabel fut 
précipitée du haut en bas de son palais. «Enseve- 
lissez cette maudite, dit Jéhu, parce qu’elleest filie 
de roi. » Mais quand on alia pour Tensevelir, on 
ne trouva plus que le cráne et les extrémités des 
pieds et des mains. Les chiens avaient mangé le 
reste. 

Les ongles des chevaux Técrasérent d’abord, 
les dents des chiens la mangérent cnsuite, et les 
passants qui virent le bout de ses doigts aux trois 
quarls dévorés se dirent les uns aux autres: 
« Voilá done la grande Jézabel ! » 

Naboth était vengé. Naboth, c’est le pauvre. 
J’ai déjá remarqué quelque part de quelle fa$on 
le pauvre et Dieu sont liés ensemble (i). 

Ochosias avait fait une chute. II envoya consul- 
ter Beelzébuth sur le sort qui Pattendait. Élie 
marcha á la rencontre de ses messagers. 

« Est-ce qu’il n’y a plus de Dieu dans Israel. 


(1) Le jour du Seigneur, brochure, chez Víctor Palmé. 


238 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

dit-il, puisque vous consultez Beelzébuth? Le roi 
mourra, pour l’avoir consulté. » 

Le roi envoya un officier avec cinquante hom— 
mes pour s’emparer du prophéte. 

« Homme de Dieu, dit Tofficier, le roi vous 
commande de descendre de la montagne. » 

Et le prophéte répondit : 

« Si je suis Fhomme de Dieu, que le feu du 
ciel te dévore, toi et les tiens. » 

Et le feu du ciel tomba, et la scéne se repro- 
duisit deux fois. 

L’heure supréme approchait ; Elie allait quitter 
la terre. En général, quitter la terre , c’est mou- 
rir ; mais nous sommes ici dans l’exception. 

« Arréte-toi, dit Elie á Elisée, car le Seigneur 
m’envoie á Jéricho. 

— Je ne vous quitterai pas, » dit Elisée. 

Et les fils du prophéte se groupérent autour 
d’EIisée, disant : «c Elie va quitter la terre. — Je 
le sais, dit Elisée, silence 1 » 

Elie divisa le Jourdain, le touchant avec son 
manteau, et ayant passé le fleuve, il dit á Elisée . 
« Queveux-tu queje te donne? — Que votre double 
esprit repose en moi, répondit Elisée. — Tu de* 
mandes, dit Elie, une chose difficile ; cependant, 
si tu me vois au moment oú je disparaítrai, tu 
auras ce que tu demandes ». 

Et voici ; un char de feu et Ies chevaux sépa- 
rérent les deux hommes, et Elie fut emporté dans 
un tourbillon. « Mon pére, mon pére, criait Eli- 
sée, l^ char d’JsraéJ et son eonducteur 1 ^ Et il 



SAINT KLIE 239 

vit Elie disparaltre, et le manteau d’EIie tomba 
aux pieds d’Elisée. 

Et il frappa le Jourdain avec le manteau, et 
comme le Jourdain résistait, Elisée s’indigna de 
sa désobéissance : « Ou done est maintenant le 
Dieu d’Elie » ? Et la seconde fois le Jourdain 
s’ouvrit. 

Elie s’en alia quelque part, pour attendre Iá- 
haut llieure de revenir annoncer le second avé- 
nement. 

Et Pierre, Jacques et Jean Tont revu depuis, 
avec Moise, sur le Thabor. 

L’enlévement d’Elie est, suivant tous les com- 
mentateurs, la figure de l’Ascension. Or, les 
anges dirent aux apótres : « Jésus-Christ revien- 
dra de la méme fagon que vous Tavez vu remon- 
ter. > 

L’Ascension et le jugement dernier sont done 
ensemble dans une relation mystérieuse. 

Elie, qui est la figure de TAscension, est en 
méme temps le précurseur du jugement dernier. 

Ainsi les harmonies s’appellent et se répon- 
dent. CetElie, dont TEsprit-Saint s’est fait le pané- 
gvriste, étend son ombre sur Thistoire du monde. 
II a fait couler Teau, le sang et le feu sous PAn- 
cien Testament. II a apparu sur le Thabor. II est 
le Précurseur du second avénement, et l’ordre 
du Carmel le reconnait pour fondateur. L’ordre 
du Carmel s’est élevé sur la pierre qu’a posée 
Elie, et saint Jean et sainte Thérésese préparaient 
dans le lointain des siécles, et quand le feu du 




240 PHT8IONOMIE8 DE SAINT8 

ctel lomba sur le sacrifice du prophéte, un oeil 
plus, profond que le nótre eút tu resplendir en 
Dieu leur prédestination éternelle, pleine de cou- 
ronnes et de rayons, pleine de foudre et d’c- 
clairs. 



CHAPITRE XXIII 


SAINTE ANNE. 

LTiistoire de sainte Anne est peu connue, le 
silence enveloppe sa figure. Ce silence est pro- 
fond, majestueux, sublime comme le silence du 
sanctuaire ; ce silence est une louange inconnue, 
et je ne veux pas le troubler. Mais ce silence est 
large, et je veux essayer de le parcourir. Le 
bruit des pas qui retentissent dans un temple, 
sur la pierre et sous les voútes, ressemble á une 
priére. Promenons-nous un instant dans le tem- 
ple. 

Sainte Anne semble cachée derriére Ies éclats 
de la lumiére comme derriére un voile impéné- 
trable. Pour la voir, il faut regarder á travers 
d’insondables mystéres qui arrétent la vue. L’Im- 
maculée-Conception lui sert de rempart contre 
les regards de la terre. Elle disparalt derriére 
Marie. 

Quiconque a Iu Phistoire soupQonne l’impor- 
tance des noms. Le nom de sainte Anne est un 
mystére d’autant plus intéressant qu^l est moins 
souvent remarqué. Anna en hébreu veut dire : 
gráce, amour, priére. 

Or, le nom d’Anne a été donné á plusieurs 


16 



242 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

femmes qui ont obtenu des enfants par Ieurs 
priéres et qui les ont consacrés d’avance á Dieu. 
Ces coíncidences ne sont pas Tefifet du hasard. 

Et d’abord, dans TAncien Testament, voici 
Anne, mére de Samuel. II est difficile de lire 
sans saisissement ce récit, si vif qu’on croit assis- 
ter au fait qu’il raconte. La priére d’Anne était 
intense, profonde, secréle. Ses lévres remuaient, 
sa voix ne s’entendait pas. Un étranger, celui qui 
ne connalt ni Ies secrets de l’homme ni les secrets 
de Dieu, la regarde et la croit ivre. Illusion 
bizarre en elle-méme, magnifique dans sa signi- 
fícation, féconde en enseignements, illusion á la 
fois réelle et symbolique, historique et prophéti- 
que. Combien de fois, depuis Anne, mére de 
Samuel, combien de fois Tétranger, c’est-á-dire 
Tennemi, Hostis , a-t-il confondu Tinspiration 
divine et fivresse ! Cette confusión merveilleuse 
entre les cboses supérieures et les dioses infé- 
rieures á Thomme est un des traits caractéristi- 
ques de l’aveuglement intellectuel. L’homme a 
besoin d’explication ; en face de rinconnu, il 
cherche le mot de l’énigme- Cette femme remue 
les lévres et je ne fentends pas parler. Qu’a-t- 
elle ? Et rhomme cherche l’explication dans la 
sphére des choses qui lui sont connues. Et plus le 
mystére est haut, plus il aime á le déshonorer, 
s’il refuse de l’honorer ; et pour le mieux désho- 
norer, il va chercher tres bas l’explication qu’il 
se donne, afín de se refugier, contre l’inconnu 
qui le menace, dans un lieu plus inaccesible. 


SAINTE AUNE 


243 


Etla réponse d’Anne : 

«Je n’ai bu ni yin, ni aucune liqueur capable 
d’énivrer ; mais j*ai répandu mon áme enprésence 
du Seigneur. » 

Pas de gradations, pas de précautions, pas de 
préparation, pas de transition d'uneidée á Pautre, 
pas de crainte, pas d’ostentation ! Cette réponse 
est simple, et les termes opposés qu’elle contient 
sont mis sans détour en présence l’un de Pautre, 
et le sublime apparaít dans les profondeurs du 
désir d’Anne. 

Le cantique d’Anne, aprés la naissance de Sa- 
muel, présente, arec le cantique de Marie, d’ad- 
mirables ressemblances que je me borne á indi- 
quer, pour ne pas étre entrainé trop loin. 

Leslivres saints parlent longuement du premier 
Joseph et nomment á peine le second. lis parlent 
d'Anne,mérede Samuel, ilsne parlent pas (FAnne, 
mére de Marie. On dirait que la parole recule, 
quandrincarnation du Yerbe approche d’elle.Mais 
ce silence est plein de profondeurs merveilleuses. 

Tout le monde sait qu\Anne implora pendant de 
tonques années la naissance de Marie et la con- 
sacra d’avance au Seigneur. 

Le noní d’Anne semble étre, aprés le nom de 
Marie, le nom de la mére par excellence, le nom 
de la mére qui présente á Dieu Penfant. Le nom 
d’Anne se retrouve plusieurs fois dans Phistoire^ 
depuis la mére de Samuel et depuis la mére de 
Marie ¿ 


í 



244 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Anne la prophétesseest présente au moment oü 
Jésus-Ohrist est présenté au temple. 

Saint Nicolás, évéque de Myre, eut pour mére 
une femme qui portait le nom d’Anne, et les cir- 
constances de sa naissance rentrent dans les ca- 
ractéres et les attributions avec lesquelles ce 
nom semble en rapport. 

Le P. Giry dit dans la Vie de saint Nicolás : 
€ Euphémius, homme riche, mais extrémement 
pieux etcharitable, fut sonpére, et Anne, soeurde 
Nicolás, Tancien archevéque de Myre, fut sa mére. 
II ne vint au monde que quelques années aprés 
leur mariage, et lorsqu’ils n’espéraient plus avoir 
d’enfants. Leur miséricorde envers les pauvres 
obtint ce que la nature leur refusait. Un message 1 * 
céleste leur annon$a cette heureuse nouvelle, et, 
en leur promettant un fils pour le soulagement de 
leur vieillesse,il les avertit de lui donner le nom 
de Nicolás, qui signifie : victoire du peuple. » 

Voicidonc encore une femme qui porte le nom 
d’Anne, et qui, aprés une Iongue stérilité, obtiene 
un enfant par ses priéres et re$oit d’un ange la 
nouvelle que ses désirs, qui venaient de Dieu, sont 
exaucés. 

Le bienheureux Pierre Fourier eut pour pére 
Dominique Fourier et pour mére Anne Vaquart. 

Pierre, qui était leur premier-né, « fut en cette 
qualité, dit le P. Giry, consacré á Dieu par ses 
parents, qui le destinérent pour cet effet aux 
saints autels dés le berceau, etc. » 

Est-ce par hasard que cette mére qui porte en- 



SAFNTE ANNE 245 

core le nom d’Anne oflre aussi son fif s Dieu? 
La gravité des nonas, dans I’histoire des plana di- 
vina, ouvre certains horizons sur la solé un i té du 
Nom adorable, sur le respectdúau Nom de Dieu, 
et plus rhomme entre dans Tintimité des mystéres 
éternels, plus le Nom de Dieu grandit dans son 
áme, et plus il s’abíme dans les profondeurs prés 
desquelles passe, sans regarder,rhomme vulgaire 
qui nomme Dieu légérement. 

Anne, mére de Marie, est un des types de la 
priére, de Pattente et de la consécration . 

Anne et Joachim virent s’ouvrir devant eux, 
entre leur mariage et la naissance de Marie, la 
carriére de Tattente. 

La stérilité, honteuse chez les Juifs, pesait sur 
eux de tout son poids. Mais elle pesait d*un autre 
poids,plus lourd que son poids ordinairc. Car elle 
était pour eux en contradiction directe avec leur 
destinée et avec leur désir. Si toutes les fe mines 
juives supportaient difficilementla stérilité, comme 
une sorte d’inaptitude á entrer dans le plan divin, 
comme une incapacité d'exaucerle désir du peuple 
etde donner naissance au Messie, quel caractére 
particulier devait prendre cette douleur dans le 
coeur d’une femme comme Anne ? Absor bée dans 
le désir du Messie, élevée par ce désir méme aux 
contemplations divines, attirée par la toute-puis- 
sance vers ce désir impérieux, terrible, invincible, 
et arrétée dans un élan qui était son coeur méme 
et sa destinée par une incapacité particuüére d*ac 
complir la promesse á laquelle sa vie appartenait, 



246 PHY SIONOMIES DE SAINTS 

entralnée et repoussée, elle demandait i Dieu, par 
ordre de Dieu, raccomplissement des desseins de 
Dieu, et le secours de Dieu tardait á venir, et eette 
priére tardait áétre exaucée, et Anne, suspéndete 
sur Tabíme,, levait les yeux vers le ciel, et le ciel 
semblait d'airain. Elle se sentait née póur une 
oeuvre dont la grandeur l'écrasait, dont la beauié 
l’attirait, dont Famour la brúlait, et eette ceuvre 
restait provisoirement impossible. Dieu lui inspi- 
rait sa priére, et Dieu n’exau^ait pas encore la 
priére qu’il inspirait. Dieu vouiait, plus qu’elle- 
méme, raccomplissement qu’elle demandait, et 
Dieu ne levait pasl’obstacle qui arrétait raccom- 
plissement. 11 le pouvait et il tardait á le faire, 
lui qui le vouiait et qui est Dieu. 

L’apparence d’une contradiction épouvantable 
entre la volonté de Dieu et la marche des choses 
devait peser sur Anne d’un poids que Dieu voyait ; 
ce poids, c’était sa main, et il tardait á lever sa 
main. Anne et Joachim étaient admirable me ntunis. 
Que devaient-ils se dire ? Essayaient-ils de se con- 
soler? Chacun d’eux cachait-il sa douleur á i’au- 
tre? Que de priéres solitaires durent monter vers 
le ciel avec les parfums du matin, avec les parfums 
de midi, et avec les parfums du soir! — Cepen- 
dant le monde allait son train : les nations se 
noyaient dans leurs pensées vaines et croyaient 
faire de grandes choses. Rome étalait pompeuse- 
ment le faste de ses derniers jours et engraissait 
leur páture aux vers de son tombeau. La société 
paíenne, plus íiére que jamais, se drapait dans sa 


SAINTE ANNE 


247 

rhétorique vieillie; on parlait, on se baltait, on 
buvait, on massacrait. Marius et Sylla étaient les 
récents souvenirs de cette société; Néron était 
son avenir, et elle se glorifiait de sa puissance, 
et elle ne doutait pas de sa stabilité. Le mal 
triomphait dans la sécurilé, et son sommeil était 
paisible. 

Et cependant Anne et Joachim priaient dans la 
maison ou dans les champs. Qui done savait, qui 
done soup^onnait que ce désir si humble, si im- 
puissant en apparence, était le plus grand événe- 
ment que vlt la terre, le point culminant que le 
monde eút aUeint et la plus haute montagne que 
le soleil éclairát ? Profondeur des profondeurs \ 
Quelle histoire lirons-nous quand nous lirons rhis- 
toire véritable ! 

Cette longue priére d’Anne etde Joachim est un 
des grauds souvenirs de PHumanité ; mais comme 
FHmnaaité est distraite. 11 est bon de suppléer á 
son inattention. Anne veut dire gráce , et Joachim, 
préparationdu Seigneur.CiQ qui se préparait pen- 
dant les années de leur atiente, c’est rimmaculée- 
Conception de Marie, Mére de Dieu. Si nous ne 
connaissons pas en détail tous les jours qui rem- 
píirent ces années et tous les moments qui rem- 
plirent ces jours, nous pouvons, pour nous aider 
á mesurer unpeulapréparation, contempler Poeu- 
vre qui se préparait. Celle qui devaitnaítre,c’était 
Marie, Mére de Dieu, le chef-d'ceuvre immaculé 
qúe la Trinité contemplaitdepuis Téternité dans le 
transport de la joie. II faut se plonger quelque 


248 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


temps dans la profondeur de rincompréhensible, 
et arréter ses regards sur Dieu contemplant dans 
son yerbe le type de la Mére de Dieu, pour con- 
cevoir, d’une fa^on telle quelle, Pceuvre qu’il 
s’agissait d’opérer ; et plus notre conception sera 
haute, plus elle sentirá combien elle est imparfaite. 
O Sagesse éternelle l Ipsa conteret caput tuum : 
Pantique promesse qui avait consolé nos premiers 
péres planait sur le monde et son écho vibrait 
d’une vibration particuliére dans certains lieux 
et dans certains temps. Méme en dehors de la 
tradition puré, la Vierge promise était attendue; 
les Druides pensaient á elle. Si Ies foréts de la 
Gaule lasaluaient d’avance sans savoir son nom, 
comment devait la saluer et Pattendre celle que 
Dieu lui avait choisie pour mére I La longue et 
immense priére d’Anne et de Joachim me repré- 
sente d’abord Paítente de PHumanité, atiente 
consciente ou inconsciente, Pattente de la race 
d’Adam qui soupirait et demandait la seconde 
Éve. La priére d’Anne et de Joachim me trans- 
porte dans une région encore plus haute et me 
conduit Iá ou les paroles me manquent. Elle me 
conduit dans la région des décrets divins, lá oü 
il n’y a pas d’époques, lá ou Dieu contemple 
éternellement dans son Yerbe le type des créa- 
tures. Je relis alors les paroles que PÉcriture dit 
de la Sagesse, et je dis, córame les marins dans 
la tempéte : Sainte Anne, priez pour nous ! 

Quand le regard se proméne avec tremble- 
ment, du type éternel de Marie en Dieu, á Marie, 



8AINTE ANNE 


249 

filie de sainte Anne qui a vécu dans le Temps, il 
plonge dans deux océans, et je dis, comme les 
marins : Sainte Anne, priez pour nous ! 

Le nom de Joachim, préparation du Seigneur, 
m’oblige á citer quelques lignes du P. Eaber : 
«Commentsefait-il que la préparation occupe uñé 
place tellement plus large dans les oeuvres du 
Créateur que dans celles de la créature? Est-ce 
uniquement en faveur de la créature ou n’est-ce 
pas la révéiation de quelque perfection dans le 
Créateur ? C’est au moins une donnée sur son 
caractére qui fixe notre attention et n’est pas 
sans exercer une influence sur notre conduite? 
Pourquoi a-t-il été si longtemps á préparer le 
monde pour Thabitation de l’homme ? Dans quei 
but Tantiquité reculée des rochers inanimés ? 
Pourquoi ces vastes époques oü croissait une vé- 
gétation gigantesque, comme s*il n’était pas indi- 
gne des soins de son amour de se dépenser en 
richesse et en puissance pour des générations 
d’hommes qui n’étaient pas encore nées? Pour- 
quoi la terre et la mer ont-elles été séparées, 
puis séparées de nouveau, et encore, et encore? 
A quelle fin ont serví ces périodes séculaires ou 
des monstres énormes peuplaient les mers et ou 
des étres effrayants rampaient sur les continents? 
Pourquoi l'homme est-il né si tard dans cette 
époque ou ont vécu ces animaux parfaits dans 
leurs espéces, qui étaient ou ses prédécesseurs 
ou ses contemporains ? Pourquoi la terre devait- 
elle étre un tombeau si rempli de dynasties dé- 



250 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

trónées et de tribus éteintes, avant que la véri- 
table vie, .pour laquelle elle avait été créée, fút 
appelée á Fexistence á sa surface ? qui pourra le 
diré? Peut-étre n’en fut-il ainsi. Mais, s’il en fut 
ainsi, ce fut sa volonté. Le délai de FIncarnation 
est paralléle á ce que la géologie prétend nous 
révéler de Farrangement, de Fornementatkm de 
notre planéte, et des relauches qui y furent faites, 
si Fon peut appeler retouches ce qui n’était cer- 
tainement que le développement d’une vaste et 
tranquille uniformité (i). » 

Ces hautes pensées du P. Faber peuvent éelai- 
rer d’une lueur tremblante les ténébres qui enve- 
loppent saint Joachim, préparation du Seigneur. 
Dieu préparait en lui un nouveau monde, une 
créationnouvellequi devait s’appeler MariejC’est- 
á-dire Fabíme. 

Peut-étre, si nous entendions parler pour la 
premiére fois de ces choses, nous apparaítraient- 
elies avec plus de majesté. Peut-étre faudrait-il 
en entendre parler tous les jours. Peut-étre fau- 
drait-ilen entendre parler tous les jours pour la 
premiére fois. Ceux qui ont le sens des choses 
éternelles me comprendront. C’est un de leurs 
priviléges d’étre nouvelles tous les jours, parce 
que tous les jours peuvent nous plonger plus pro- 
fondément dans leurs profondeurs et nous élever 
plus haut sur leurs hauteurs. 

Ceux qui ont de grandes destinées ont ordinai- 


(i) Bethléem> par le P* Faber. 


SAIN TE ANNS 


251 


rement porté la bou te quelque temps, avant d*ar- 
river á la gloire. Souvent cette honte ést en con- 
tradictioii directe avec le genre de gloire qui les 
attend. Les faveurs de Dieu, avant d’éclater, on 
été quelque temps invraisemblables. 

II y a dans l’áme surnaturalisée des instincts 
extraordinaires qui reposent á des profondeurs 
inconnues. En général, les chrétiens ne savent 
presque ríen de sainle Anne : les détails qu’on 
peut ay oir sur elle ne sont ni complets, ni popu- 
laires. Mais, vis-á-vis d’elle, si la connaissance 
est rare, la confiance ne Test pas. Peu de chré- 
tiens peuvent mesurer, méme de trés loin, peu de 
chrétiens peuvent méme songer á mesurer I’a- 
bime oú elle a vécu, la hauteur, la largeur, la 
profondeur de sa contemplation. Peu de chré- 
tiens jettent les yeux vers Ies hauteurs oú elle 
habitait, á une distance inconnue des bruits de la 
terre et des pensées des hommes, préparant 
dans le désert de sa gloire rimmaculée-Concep- 
tion; et cependant les chrétiens sont inclinés vers 
celle qu’ils ignorent par une confiance simple, 
immense et tendre. Que sentent-ils confusément 
en elle? La grandeur. Et partout oú nous sentons 
la grandeur, nous allons avec confiance. Quelque 
chose nous dit que la grandeur est miséricor- 
dieuse, et que Tabíme a toujours pitié ! Quicon- 
que sent la hauteur quelque part sent aussi la 
compassion; et quelquefois Thomme a le senti- 
ment distinct de la compassion et le sentiment in- 
distinctde la grandeur. Cependant, c’est ce dernier 



252 PHYSI0N0M1ES DE SAINTS 

qui produit Pautre. Plus haute est Pidée de PEtre 
de Dieu, plus haute est Pidée de sa Miséricorde. 
Et comment la bonne volonté se défierait-elle de 
Celui á qui appartient la gloire? 



CHAPITRE XXIV 


«▲INTE X¿L¿NE 


Le vieux monde s'écroulait. II avait eu Pair 
éternel, ce vieux monde romain. Mais son heure 
étaitvenue. Ils’étaitaffaissé sousson proprepoids. 
Aprés l’affaissement, la mort ; aprés la mort, la 
décomposition. Tacite lui-méme, qui n’avaitpour- 
tant que la vue naturelle, avait lu pendant Porgie, 
star les murailles du palais maudit, le Mane The - 
ce l Phares des civilisations condamnées. 

Le vieux monde romain n’existait plus. Ayant 
violé les lois de la vie et les lois de la mort¿ il 
subissait les lois de la pourriture. 

Or, il y avait dans la Grande-Bretagne un petit 
roi nominé Coél. Coél eut une filie qu’on appela 
Héléne. Sa premiére distinction fut celle de la 
beauté. 

L’histoire ancienne s’ouvre á Héléne, femma de 
Ménélas, qui alluma la guerre de Troie. LTiistoire 
ancienne finit réellement* en méme temps que le 
monde paíen, á Héléne, filie de CoéI,impératrice, 
mére de Constantin. 

Les relationa de POrient et de POccident suivi- 



254 


PHYSÍONOMIES DE SAINTS 


rent deux fois la destinée des deux Hélénes. Gráce 
á elles deux, deux civilisations prirent naissance. 
Et dans les deux cas, ce fut la beauté des deux 
Hélénes quichangea le cours des choses humaines. 

Vers Tan 275, Constánce Chlore, qui n’était en- 
core que général, fit un voyage en Angleterre. 
II vit Héléne, fut frappé de. sa beauté célébre, et 
Tépousa. 

D’aprés une autre tradition, au lieu d’étre prin- 
cesse, elle tenait un hótel. Quoi qu’il en soit de 
sa naissance, Constánce Chlore, dés qu’il la vit, 
la demanda en mariage. 

La premiére de ces deux traditionfc est la plus 
commune, la seconde est peut-étre la plus histo- 
rique. Autrefois, commeonne savait pas Phistoire, 
tout paraissait clair : on ne doutait de ríen, parce 
qu'on ignorait tout. On apprenait rhistoire aux 
hommes comme dans les pensiona aux petites filies. 
Maintenant on veut savoir Thistoire vraie et vivante, 
rhistoire réelle et non fatitaisiste. Et, quand on 
étudie profondément, on voit naltreles obscurités. 

Constantin naquit. II paratt certain que Constánce 
Chlore répudia Héléne quand il monta sur le tróne. 
Mais il est certain aussi qu’au moment de sa mort 
il écarta du tróne les fils de sa seconde femme et 
donna Pempire á Constantin. 

Mais á quelle époque Héléne devint-elle sainte 
Héléne? A quelle époque embrassa-t-elle le ebria- 
tianisme ? 

Sur ce point, obscurité complete. Une histoire^ 
probablement apocryphe, nouis la représente encbre 


SAINTE HÉLÉNE 


255 


paTenne au moment oú Constantin posa le christia- 
nisme sur le tróne. Eusébede Césaréeappuie cette 
versión. Mais elle est réfutée par saint Paulin, 
évéque de Nóle, ancien préfet de Rome et cónsul. 
D’aprés saint Paulin, qui représente á ce sujet la 
plus sérieuse autorité, ce fut au contraire sainte 
Héléne qui convertit Constantin. 

Indépendamment des raisons historiques et de 
Pautorité de saint Paulin, je me range á cette opi- 
nión, attiré et convaincu par une raison plus pro- 
onde. 

Voici une des lois de l’histoire : tont événemcnt 
commence par une femme. C’est la lemme qui 
entrafne Phomme, c’est la femme qui donne la vie 
ou la mort. II est conforme á la nature des choses 
qu’Héléne ait entraíné Constantin. II est contraire 
á la nature des choses que Constantin ait entrafné 
Héléne. 

Les événements ont un point de départ apparent, 
qui est Phomme. lis ont un point de départ réel, 
qui est la femme. Cela est surtout vrai des événe- 
ments religieux. 

Enfm Constantin vit le Labarum : Hoc signo vin- 
ces,« tu vaincras par ce signe». La croix seprésenta 
d’elle-méme.Elle apparut signe de victoire,et de- 
vint Pétendard des nations. Ou'allait-il arriver si 
Constantin eút été absolument fidéle ? Qu’allait-il 
arriver si Phistoire, au lieu d’écrire Constantin, 
eút écrit saint Constantin ? Qu’allait-il arriver si la 
parole quicanonise eút atteintcet homme étrange? 
La face du monde eút été changée. Les siécles 


256 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


futurs eussent été baignés dans une aurore qui leur 
manque. II fallait que le premier empereur chrétien 
fút grand de toute maniére.Il fallait que le chris- 
üanisme s’emparát de lui, Finformát tout entier, 
et que lui-méme informát rempire;et ceci se pou- 
vait.Mais il manqua á rimmensité de sa situation. 
Premier empereur chrétien, il devait á Fhistoire 
un exemple qu’il ne lui donna pas. II devait á sa 
fa ni ille humaine un héritage qu’il ne lui laissa pas. 
II devait á la mémoire des générations un trésor 
de souvenirs qui périt avant de naítre et se dis- 
sipa avant de se former. Comme son christianisme 
fut extérieur, superficiel, incomplet, Constantin 
forma un monde extérieurement, superficielle- 
ment, incomplétement chrétien; car alors on pou- 
vait dire : 

Regis ad exemplar totus componitur orbis. 

Et le christianisme superficiel de ce monde su- 
perficiel n’eut pas la vertu d’informer l'avenir, et 
peut-étre á l’heure qu’il est, (je dis peut-étre, il 
faudrait dire certainement) FEurope souffre des 
infidélités de son enfance; FOrient et FOccident 
soufTrent des chutes d’unhommequi eut un instant 
dans sa main puissante et fragüe le redoutable 
pouvoir de les réconcilier. Redoutable, en efifet, 
puisqu’il ne s’en servit qu’imparfaitement. 

II n’y eut lá qu’une figure qui demeura blanche 
h jamais: ce fut celle de FImpératrice-mére. 
Sainte Héléne se servit de toute son influcnce sur 
Y Empereur et sur FEmpire. Cette influence fut 
réelle; mais ondirait que Constantin, qui lui obéis- 


SAINTE HÉLÉNE 


257 


sait souvent, lui obéit surtout quand il s’agit d’é- 
leyer des temples matériels, des temples de pierre. 
Certes, c’était beaucoup, mais c’était insuffisant. 
Les temples des idoles furent fermés, les églises 
catholiques furent báties. 

Cependant Arius paraissait, Arius le sophiste 
par excellence, Fhomme subtil, le trompeur, Arius, 
qui fut rennemi personnel, Fennemi intime de la 
vérité. Les évéques s’assemblérent á Nicée. La 
grande voixde saint Athanase rendit le témoignage 
que les siécles répétent. Les iévres humaines ap- 
prirent son credo. Constantin parut au Goncile. 
Athanase, qui n’était encore que diacre, remporta 
sur les ariens l’immortelle victoire qui hii valut, 
parmi tant d’autres honneurs, la haine implacable 
de ses ennemis. Gette haine s’adressaá Fempereur 
pour persécuter le théologien. Athanase, appelé 
désormais au siége d’Alexandrie, fut accusé par 
Constantin. Et Constantin, le premier empereur 
chrétien ; Constantin, qui avait entendu au concile 
de Nicée les paroles de la vérité éternelle, et qui 
les avait recueillies des Iévres d’Athanase ;Cons- 
tantin, fíls de sainte Héléne , Constantin céda. Atha- 
nase accusé lui demanda une audience et ne put 
Fobtenir. Les ariens avaient gagné les gardes du 
palais, qui empéchérentle saint d’approcher. Atha- 
nase, destitué etcondamné par ses calomniateurs, 
attendit Fempereur dans une rué, et le saisissant 
au passage : « Sire, dit-il, je ne demande qu’une 
chose ; que ceux qui m’ont condamné comparáis- 

17 



258 


PHYSIONOMIES DI 6AINTS 


sent devant votré Majesté, afin que je les con- 
funde en votre présence ! » 

Mais Constantin était séduit. II condamna saint 
Atlianase k Pexil. < Le Seigneur, répondit saint 
Athanase, jugera entre vous et moi. * En effet, le 
Seigneur a jugé : les paroles de saint Athanase 
demeurent éternellement. Qu’est devenu l’empire 
de Constantin? Saint Anloine, du fond de son dé- 
sert, écrivit á l’empereur en faveur de saint Atha- 
nase, et écrivit inutilement. La mission de Cons- 
tantin ¿tait trahie. Le poids de cette trahison 
pesa sur le monde entier. 

Sainte Héléne,qui exerjait sur la vie spirituclle 
de l’empire une influence considérable, voulut 
entreprcndre le voy age de Jérusalem, pour 
découvrir la vraie croix. 

Constantin avait vu le Labarum . Sa mére se 
sentit poussée á rechercher Pinstrumcnt matériel 
dont la vertu spirituelle avait étérévélée ásonfils. 
Si Ton songe ácc qu’il y a de mystérieux dans les 
objets matériels et dans la vertu spirituelle qui 
peut y étre attachée,on sera frappé du nombre de 
bienfaits publics et particuliers dontnous sommes 
redevablcs á sainte Héléne.Le voyage de Jérusalem, 
difficile encore aujourd’hui, était alors presque 
impraticable. Sainte Héléne n’était plus jeune. La 
construction des églises, pour laguelle elle avait 
une véritable vocation, Poccupa dans o# voyage, 
comme elle Poccupait partout# Elle en fit cons- 
truiré une á Bethléem, une autre sur le Galvairc, 
une autre sur la montagnedesOlivicrs. Constantin 


SAINTE HÉLÉNE 


259 

ouvrít ses trésors et dit á sa mére d’y puiser.Une 
certaíne magnificence accompagna toujours cet 
homme singulier. 

Quant á sainte Héléne, elle pénétrait plus inti- 
mement dans l’esprit des mystéres.Ayantassemblé 
Ies vierges de Jérusalem, Fimpératrice leur offrit 
un grand repas, oú elle les servit elle-méme en 
qualité de domestique. Quelle ímprcssion devait 
produire un acte de cette nature sur cette société 
ídolátre et cruelle, qui avait taht méprisé ses 
esclaves et tant adoré ses maftres ! 

La recherche de la vraíe croix n’était pas une 
facile entreprise. 

La Croix avait remplacé les aiglcs sur Ies bar> 
niéres impériales. La monnaíe publique de Lem- 
pira était marquée á son effigie. Aprés la défaite 
de Maxence, Constantin se fit représenter tenant 
á la main un globe d’or surmonté d’une croix. La 
reconnaissance de Constantin envers la Croix, par 
laquelle il avait vaincu, était sincére, mais bornée. 
C'était la reconnaissance d'un barbare, reconnais- 
sance qui s'arrétait trop aux pompes extérieures. 
Cette reconnaissance, qui ne F avait pas préservé 
de Tínjustice, n’avait pas pénétré le fondméme de 
1’áme et du gouvernement. Mais il y avait une 
sainte dans la famille impérialc ; celle-lá eut une 
visión. Sainte Héléne apprit par révélation le lieu 
oú avait été enfouie la vraie croix. Elle fit creuser 
le lieu indiqué, et les ouvriers découvrirent plu- 
sieurs clous et trois croix. Les croix des deux 
larrons avaient été confondues avec la croix dé 


260 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Jésus-Christ. Comment les distinguer ? Saint Ma- 
caire, patriarche de Jérusalem, vint au secours 
de sainte Héléne. II assembla le peuple entier, 
lui ordonna de se mettre en priéres, íit toucher 
á unefemme mourante,abandonnée des médecins, 
la premiére croix ; la malade n’éprouvc ríen ; 
puis la seconde croix, la malade n’éprouve rien ; 
puis la troisiéme croix, la malade est guérie. 
Rufin ct saint Théophane parlent de cettc guéri- 
son. Saint Paulin parle de la résurrection d’un 
mort ; Nicéphore atteste les deux miracles. 

Sainte Héléne envoya les clous á Constantin. 
Elle laissa le bois de la Croix á Jérusalem. Plus 
tard, quand les infidéles s’emparérent de la ville, 
ils voulurent brúler cette relique insigne, arra- 
chée par sainte Héléne aux entrailles de la terre, 
et par Héraclius aux mains des Perses. Alors 
TEglise partagea la Croix, afm de divisor les ris- 
ques ct de ne pas l’exposer tout entiére á Tin- 
cendie. 

Le roi des Géorgiens enre^ut unfragment; sa 
íemme Penvoya plus tard en France, et Notre- 
Dame-de-Paris le posséde encore. 

La vraie croix fut dans la suite des siécles 
extraordinairement divisée. 

Son oeuvrc accomplie, sainte Héléne quitta Jé- 
rusalem. Mais son voyage tout entier fut illustré 
par ses bienfaits. Partout ou elle passait elle éle- 
vait une église, elle secourait les pauvres, elle 
consolait les malheureux, elle ouvrait les portes 
des prisons. La délivrance des captifs semble 


SAINTE HÉLÉNE 


261 


avoir été une de ses oeuvres ct une de ses gloires. 
II y a beaucoup de liberté et de magnificence dans 
le caractére de sainte Héléne. L'impératrice avait 
les mains ouvertes : elle passait en faisant du 
bien. 

Constantin fit á sa mére une superbe réception, 
et prit pour lui une trés pe ti te parcellc de la 
croix, et en donna á la ville de Rome un frag- 
ment considérable. 

Sainte Héléne voulnt portea elle-méme á Rome 
le présent de Constantin. Son voyage fut marqué 
par un épisode singulier. En passant par la mer 
Adriatique,rimpératrice entendit raconter lesnau- 
frages efírayants dont cette mer était le théátre, et 
Timpression qu’Héléne en regut fut si profonde 
qu’elle jeta á l'eau un des clous de Jésus, un des 
clous qu’elle apportait de Jérusalem. Elle voulait 
calmer á jamais les tempétes de cette mer dange- 
reuse, et il paralt qu’elle y parvint. Saint Grégoire 
de Tours, qui rapporte cet incident, au livre de 
la Gloiredes martyrs , chap. vi,ajoute que depuis 
ce jour la mer Adriatique á changé de caractére 
et perdu sa fureur. 

Ce fut le dernier des voyages de sainte Héléne. 
Nicéphore dit expressément qu’elle mourut á 
Rome. Ses fils et ses petits-fils, probablement 
sur la nouvelle de sa maladie, vinrentla rejoindre. 

Constantin et Ies princes ses fils, déjá proclamés 
par lui Césars, entouraient le lit de l’impératrice- 
mére. Elle fit á Constantin ses derniéres recom- 
mandations. Ses paroles suprémes suppliaient 



262 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


l’empereur (Tavoir soin de l’Eglise et de la Jus- 
tice. Elle lui donna enfin sa derniére bénédiction, 
et sa main était, quand elle mourut, dans la main 
de l’empereur. 

Son corps fut déposé en grande pompe dans un 
sépulcre de porphyre. 

Quant aux reliques de sainte Héléne, la plus 
grande incertitude régne sur leur destinée. D’a- 
prés Nicéphore et Eusébe, elles auraient été trans- 
portées á Constantinople. D’aprésd’autres auteurs, 
elles auraient été laissées á Rome. 

Sainte Héléne est une grande figure historique. 
La nature et la gráce lui firent les dons de la 
magnificence.Elevée sur le tróne du monde, sans 
aucune chance naturelle d’y jamais parvenir, elle 
eut le singulier honneur d’y asseoir avec elle, et, 
pour la premiére fois, le christianisme. Sa beauté, 
qui l’avait désignée au choix de Constance, fut le 
moyen dont Dieu se servit. Son nom filustre et 
vénéré eút peut-étre marqué, la date d’une trés 
grande époque, si Constantin eút été fidéle. Je le 
répéte en finissant, nulne peut savoir quel chan- 
gement eút subi la destinée des empires si les 
peintres modernes avaient eu l’occasion de poser 
l’auréole sur la téte de Constantin, si le nom de 
Tempereur eút été consacré, comme le nom de 
samére,parla parole qui canonise. 



CHAPITRE XXV 


t/lNVENTlON DE LA SAINTE GKQÍX 


Un intérét immense, et Ton peut dire un intérét 
grandissant, s’attache aux reliques de la Passion. 
Plus les siécles passent, plus le temps creuse 
l’abíme qui nous sépare des jours de la Rédemp- 
tion, plus nous éprouvons le besoin de voir et de 
toucherlesobjets qui viennent jusqu’á nous,sanc~ 
tifiés alors et honorés depuis lors. On dirait qu’ils 
nous rappr ochen t un peudes origines saintes dont 
le temps nous éloigne; ctplus l’oeuvre de celui-ci 
grandit, plus l’ceuvre de ceux-lá devient précieuse 
et nécessaire.On dirait une ceuvre de réparation. 
Nous sommes ainsi faits que nous avons besoin 
d’objets sensibles; et plus la chose dont il s’agit 
est spirituelle dans son essence et lointaine dans 
son histoire, plus le besoin de voir et de toucher 
les objets qui la rappellent est vif et profond 
chez nous, 

Aprés la découverte que venait de faire sainte 
Héléne, Constantin défendit de crucifier jamais 
les malfaiteurs. La Croix, jadis infáme, était de- 
venue le signe réáervé de la gloire. 

Quand Moíse levait les bras, elle était déjá le 




i 


264 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


signe de la victoire ! Le grand prophéte hébreu 
faisnít un signe de croix; il priait les bras en 
croix ; et David avait dit que l'élévation de ses 
maíus était le sacrifice du soir. 

La Croix avait été plantée au fond de tous les 
mystéres, avant d’étre plantée sur le Golgotha. 
Mais elle n’avait pas été reconnue; et il fallut le 
C:dvaire pour qu’elle devínt une évidcnce. 

O uan d MoTsc priait, pendant la bataille,lesbras 
leves, et quand la victoire, ofcéissant á ses mou- 
vcments, semblait exiger de lui, pour resterfidéle 
aux Hébreux, qu’il restát fidéle lui-méme á Fatti- 
tu de que la croix impose, la voixqu entendit Cons- 
tan! ¡n aurait pu étre déjá devinée ; mais elle 
ai ten dait, pour retentir,que la réalité edt remplacé 
les figures: elle attendait que le Calvaire eútpris 
place dans Lhistoire pour dire á TEmpereur : 
Hqc signo vine es. 

Une séric de siécles finit á la Croix, une série 
de siécles commence á la Croix ; ríen n’est indif- 
férent de ce qui la concerne, et nos lecteurs nous 
san ron t gré des détails que nous leur donnerons 
sur rhistoire exacte du bois dont elle fut faite. 

Les choses chrétiennes trouvent toujours, dans 
les traditions de rhumanité.de profonds échosqui 
s’évcillent quand on les touche. Ainsi une sibylle 
s’était écriée autrefois : O bois triomphantf 

Dans les hiéroglyphes égyptiens,la croix était 
un signe de vie et de santé. 

Dana la démolition du temple de Sérapis, on 
Irouve des croix gravées sur les pierres. 


i/lNVENTION DE LA 8AINTE CROIX 265 

Le récit de l’invention de la vraie croix est 
connu. II est essentiellement historique. Eusébe, 
saint Cyrille, saint Ambroise, Théophane, Rufin, 
Paulin, Nicéphore, Callixte,etc.,etc., sontlápour 
lui donner toutes les garanties de l’authenticité 
la píos indiscutable. 

Mais ce qui est fort ignoré et fort intéressant, 
ce sont les détails qui nous sont fournis par Pé- 
rudition sur la croix elle-méme, sa forme, sa na- 
ture, et sur les autres instruments de laPassion. 

Luther et Calvin se sont beaucoup moqués du 
trop grand nombre de parcelles détachées de la 
vraie croix. Cinquante hommes, ditcelui-ci,nepor- 
teraient pas le bois qu’on nous fait prendre pour 
le bois de la vraie croix. De tous ces morceaux 
de bois réunis, dit celui-lá, on ferait la charpente 
d’un immense bátiment. 

. Or,un tableau a été fait de toutes les parcelles 
de la vraie croix dispersées dans le monde. 

Ces parcelles sont généralement presque imper- 
ceptibles. Leur nombre et leur volurae ont été dé- 
terminés. Le total des religues connuesdonne en- 
viron cinq millions de millimétres. Les reliques 
inconnues, celles qui se trouvent dans de petites 
égliseset chez beaucoup de particuliers, sont sans 
doute plus nombreuses ; mais elles sont aussi 
beaucoup plus imperceptibles. Pour les évaluer 
approximativement, on a triplé le chiffre qui était 
fourni par les reliques connues. On avait cinq mil- 
lions ; on a porté le chiffre approximatif á quinze 
millions. 


266 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Mais voici oú la recberche prendun intéréthis- 
tonque trés sérieux. D’aprés de nombreuses don- 
nées> trés authentiques et trés précises, puisées 
aux sources et vérifiées par l’examen, la croix de 
Jésus-Christ, dont l'énormité est mesurée et at- 
teslée par lagrosseurde quelques-uns deses frag- 
mente, la croix de Jésus-Christ devait avoir en- 
viron cent soixante dix-huit millions de millimé- 
tres cubes. 

Done, Ies quinze millions de millimétres aux- 
quels on peut évaluer á peu prés la somme des 
religues existantes ne feraient pas la dixiéme 
par lie de la croix totale. 

D’aprés une tradition trés ancienne, rapportée 
par Fretser, le montant de la croix avait prés 
de cinq métres de hauteur et la traverse prés 
de trois métres. 

D’aprés des calculs fort ingénieux, appuyés 
sur de judicieuses considérations, le poids de la 
croix devait étre d’en virón quatre-vingt-dix kilo- 

grammes. 

B’aprés une tradition rappelée par la table 
quí se trouve dans le cloítre de Saint-Jean de 
LaLran, Jésus-Christ était d’une trés haute stature. 

Le calcul de cette stature s’exprimerait dans 
nutre langage actuel par un métre quatre-vingt- 
q ual re centimétres. Simón le Cyrénéen, plus 
petitj était placé derriére Jésus. 

M. Rohault, áuquel nous devons la plupart des 
travaux qui ont pour but d ’explorer, s’il est 
permis de s’exprimer ainsi, les religues de la 



l’invention de la sainte croix 267 

Passion, a consacró une partie de sa vie á ces in- 
téressantes recherches. 

II a fouilló toute l’histoire, il a fait revivre mille 
figures oubliées. II leur a demandó compte de 
tout ce qu’elles avaient vu passer devant elles. 11 
a littéralement interrogó les siécles, et les siécles 
ont rópondu. 

La correspondance d’Auseau et de Solon, alors 
archevéque de París, donne de précieuses indica- 
tions sur l’état des reliques de la Passion au sep- 
tiéme siécle. D’aprés les documents qu’elle nous 
fournit, aprés la mort d’Héraclius en 636, Péglise 
du Saint-Sópulcre fut en partie brúlée par les en- 
nemis ; les Chrétiens, pour sauver la vraie croix, 
la divisérent et la partagérent entre plusieurs 
pays. Cette premiére división donna de grandes 
reliques á Gonstantinople, á l’ile de Chypre, á 
Pile de Créte, á Antioche, á Edesse, á Alexandrie, 
á Ascalon, á Damas, a Jórusalem, á la Géorgie. 

En 1181, á la bataille de Tibériade, les musul- 
mana s’emparérent de la croix de Saint- Jean- 
d'Acre, portée par l’óvéque. Morand, dans son 
histoire de la Sainte-Chapelle, raconte les malheurs 
de cette journée. En 1191, aprés la prise de Saint* 
Jean-d’Acre, Philippe-Auguste et Richard se firent 
remettre cette croix. Au sac de Gonstantinople, 
en 1204, Ies spoliateurs dédaignérent les reliques ; 
mais la partie chrétienne de la population les re- 
cueillit et les abrita, mais les abrita en les parta- 
geant encore. 

Le doge de Venise, Dándolo, prit cette partie 



268 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


de la vraie croix que Constantin avait, dit-on, 
Thabitude de porter sur lui dans la guerre. 

Raoul, patriarche de Jérusalem, partit d’Acre, 
emportant avec lui une autre portion de la vraie 
croix. 

Les siécles ne pouvaient augmenter le trésor 
des reliques insignes; mais ils ont pu le diminuer 
et ils Pont fait. L’impiété et Pindifférence, le 
crime, la guerre et le sacrilége, en mutilant le 
corps mystique du Christ, qui est PEglise, ont 
mutilé aussi sa croix. Plus ils ont dispersé et 
dissipé les ámes rachetées par son sang, plus ils 
ont dispersé et dissipé les reliques de sa croix, 
tachées de son sang. Dépositaires infidéles, Ies 
siécles ne rendent pas tout ce qu’ils ont rc£u ; 
les trésors qu’on leur a confiés ont diminué entre 
leurs mains. 

Sainte Héléne, pendant la tempéte qu’elle ren- 
contra entraversant PAdriatique, jeta dans la mer 
un des clous déla Passion,un de cesclous qu’elle 
avait rappor tés, avec la croix, de Jérusalem. C’était 
pour calmer la mer, et la mer se calma. 

D’aprés saint Ambroise, Constantin plaja un des 
autres clous dans le diadéme qu’il portait áuxjours 
solcnnels. 

L’église métropolitaine de París posséde deux 
clous : Pun provient de Pabbaye de Saint-Denis, 
Pautre de Pabbaye de Saint-Germain des Prés. 

Au momentouil entra en possession decesdons, 
Mgr de Quélen, archevéque de París, remarqua 
un petit morceau de bois adhérant á Pun d’eux. 


L’iNVENTION DE LA SAINTE CROIX 269 

Ce petit inorceau de bois fut examiné á la loupe 
et reconnu pour étre de méme nature exactement 
que le bois de la vraie croix qui appartient á l’é- 
glise métropolitaine. 

Le bois de la vraie croix est d’essencerésineusc. 
La croix du bon larron a été reconnue comme 
appartenant á l’espéce du sapin. II está peu prés 
certain que la croix de Jésus-Christ, taillée en 
méme temps et dans le méme lieu, vient de ln 
méme espéce d’arbre. 

L’histoire de la couronne d’épines est assez con- 
nue dans son ensemble, mais fort ignorée dans 
ses détails. Ici encore M. Rohault de Fleury & 
rendu de grands Services á l’érudition. 

La couronne d’épines, conquise par Baudouin á 
la prise de Constan tinople, en 1205, engagée aux 
Vénitiens en 1228 ; futregue par saint Louis prés 
Sens, le 10 aoút 1239. 

Portée á la Bibliothéque nationale en 1794? elle 
fut restituée á l’église métropolitaine, par ordre 
du gouvernement, le 26 octobre 1804. 

D’aprés M. Rohault de Fleury, la couronne 
que posséde Notre-Dame est plutótune couronne 
de jones qu’une couronne d’épines. Le cercle de 
jones, trop large pour étre adapté seul á la téte 
de Jésus-Christ, servit seulement desupport ala 
couronne d’épines. Celle-ci, toujours d’aprés les 
recherches trés scientifiques et trés spéciales de 
M. Rohault de Fleury, couvraittoute la téte et se 
raltachait au cercle de jones. 

Cette découverte intéressante réfuterait ceux 


.1 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


270 

qui nient l’authenticité de la couronne possédée 
par Notre-Dame, déclarant que d’a^res épines se 
trouvent dans d’autres églises, et que celle-ci n’a 
pas d’authenticité, puisqu’elle n'est pas partagée 
et que la vraie couronne d’épines a été partagée 
Celle-ci est entiére, parce qu’il y en avait deux. 
Les épines proprement dites, qui se trouvent pár- 
ticuliércment á Pise, á Tréves, á Bruges, ne sont 
pas de méme nature que la couronne de Notre- 
Dame. Elles appartiennentau végétal qui porte le 
nom de Rhamnus. 

Et voici quelque chose de fort remarquable : 
cette constataron scientifique est faite par PEcri- 
ture, au lívre des Juges, chap. ix, verset i4 : 
Dixeruntque omnia ligna ad Rhamnum : Veni 
et impera super nos. 

Les arbres, dans la parabolede Jonathan, cher- 
chent unroi. lis s’adressent á Polivieret luioffrent 
Pempire. L’olivier refuse. lis s’adressent au figuier 
le figuier refuse. lis s’adressent á la vigne : la 
vigne refuse. lis s’adressent au Rhamnus : le Rham- 
nus accepte. 

II y a quelque chose de tout á fait singulier 
dans cette souveraineté végétale donnée au Rham- 
nus ; et le Rhamnus est devenu Pinstrument qui 
a écrit autour du front de Jésus-Christ sa souve- 
raineté en lettres de sang. La couronne de Notre- 
Dame se compose de petits jones réunis en fais- 
ceaux. Les jones sont reliés par quinze ou seize 
attaches. Un fil d’or court au milieu desattaches 
pour tout consoliden 


l/lNVENTION DB LA SAINTE CROIX 271 

On sait que Pescalier du palais de Pílate fut 
transporté á Home par sainte Héléne en 326 . L’ha- 
bitude de le monter & genoux date de Saint Léon 
IV. 

Quant au roseau de dérision placé, en guise de 
sceptre, éntreles mains de Jésus-Christ, Florence 
et la Baviére en possédent quelques fragments. 
Mais enréunissant tous les fragments connus, on 
est bien loin d’avoir un roseau complet. 

Ici done, comme ailleurs, nous trouvons ce ca- 
ractére général : les reliques se perdent au lieu 
de se multiplier. Au lieu d’en avoir trop, nous n’en 
avons pas assez. 

Selon Grégoire de Tours, la sainte lance fut 
transportée de Jérusalem á Constantinople du 
temps d’Héraclius. En 1492, Bajazet envoya une 
partie de la lance á Innocent VIII, qui la placea á 
Saint-Pierre de Rome. La pointe manquait. Elle 
est en France, dit Bajazet. Benoít XIV réussit á 
faire venir de París la pointe, que Baudouin avait 
en effet donnée á saint Louis : on adapta la pointe 
á la lance, et l’adaptation fut satisfaisante. 

D’aprés saint Grégoire de Nazianze, saint Pau- 
lin, saint Grégoire de Tours, la colonne á laquelle 
Jésus-Christ fut lié pendant la flagellation était 
gardée á Jérusalem, sur le mont Sion. Maintenant 
cette colonne se voit á Rome, á travers un gril- 
lage de fer, dans Péglise de Sainte-Praxéde. 

Une relique moins célébre est le bandeau dont 
on couvrit les yeux de Jésus-Chrit dans lamaison 
de Caíphe. 


j 


í HYSJOftOMIES DE SA0ÍTS 


272 

Cette scéne est quelquefois oubliée, á cause de 
Lhorreur des scénes quila suivent.On commenga 
á luí voiler Ja face, á le souffleter et á lui deman- 
de r qui le frappait. 

La cruaulé etl’ironie n? se quittent jamais Tune 
Laulre dans fes scénes de la Passion. La cruauté 
fail quelquefois oublier l’ironie. Mais Piróme est 
toujours la. Qui t’a frappé? Cette question ajoute 
a Phorreur tlu soufflet. 

C’est la petite église de Saint-Julien de Seine- 
r |arde quj pusséde depuis plusieurs siécles la 
religue insigne du saint bandeau. 

Le lemps passe,le monde vieillit, chaqué siécle 
fai l des ruines. II est important de considérer ce 
qui est parvenú jusqu’á nous et de rappeler au 
souvenirdes hommescelles deleursrichessesaux- 
que lies iís pensent le moins. 



CHAPITRE XXVI 


SAINT BERNARD 


I 

Quelques hommes ont refu le don de résumer 
un siécle en eux. Ces hommes sont rares ; on les 
compterait sans fatigue.'] I/un d’eux s’appelait 
saint Bernard. 

II porta le douziéme siécle en lui, et il ne le 
porta pas sans douleur. Ghose remarquable ! les 
hommes extérieurs, dont la vie se passe dans le 
tapage du dehors, que Bossuet nomme « Pensor- 
cellement de la bagatelle, » ces hommes n’ont 
presque jamais le temps, ni la Science, ni le cou- 
rage, ni la présence d’esprit que réclament ces 
soins múltiples auxquels ils se sont consacrés.Ils 
périssent avant d’avoir accompli quoi que ce soit ; 
et aprés s’étre oubliéseux-mémes pour leschoses 
du dehors, ils oublient les choses du dehors pour 
eux-mémes.Mais, aprés s’étre oubliés au point de 
vue des réalités, ils se recherchent et se retrouvent 

i. CEuvres complétes, traduites en franjáis. Chez Víctor 
Palmé. 



274 


PHYS10N0MIES DE SAINTS 


au point de vue des vanités. Voici un homme, au 
contraire, qui entra dans la vie comme dans un 
temple, avec recueillement. La mere, ayertie avant 
sa naissance qu'il s’agissait d’un homme extraor- 
dinaire, le regarda, avant qu’il fút au monde, 
comme quelque chosede sacré. L’austérité lepré- 
céda, le re$ut, l’accompagna, le suivit sur la 
Ierre, et quandil íut alié se reposer ailleurs, elle 
s’établit lá ou elle vit la trace de ses pas, et de- 
manda asile á ses disciples. Bernard entendait 
saris entendre, voyait sans voir, mangeait sans 
gouter. On di$ communément qu’il ne distinguait 
pas le sang du beurre. II buvait de Thuile au lieu 
d’eau, Au bout. d’un an de noviciat, il ne savait 
pas si la piéce destinée au dortoir ét^it píate ou 
voütée; Ilne savait pas s’il y avait des fenétres 
au bout de l’oratoire oú il priait tous Ies jours. 

Gr, c’est ce méme homme, l’auteur du traité 
sur la Coasidération, le commentateur du Can- 
tique des Cantiques, le fondateur de l’abbaye de 
Clairvaux, c’est cet homme ¡ntérieur, profond, 
préoccupé, recueilli, sépar£ et absorbé, qui fut 
le plus grand homme d’affaires de son siécle, et 
Vun des plus grands hommes d’affaires qu’ily ait 
cu dans tous les siécles. Donoso Cortés disait, il y 
a quelques années,que s’il avait á traiter avec les 
hommes du dehors l’affaire la plus épineuse qui 
fút au monde, il chercherait le plus mystique des 
hommes, pour conseil et pour directeur. Ce que 
Donoso Cortés disait ily a quelques années, saint 
Bernard le prouvait, il y a quelques siécles, par 


SAINT BERNARD 


275 


son exemple.Ce grand absorbé s’occupait de tout 
et de tous. II est impossible d’écrire l’histoire de 
sa vie,sans écrire celle du monde entier pendant 
sa vie. 

La belle traduction de ses oeuvres qui paralt 
maintenant sous le patronage de Mgr l’Evéque de 
Versailles est précédée de sa Vie, écrite par le 
R. P. Théodore Ratisbonne (i). Le titre seul des 
chapitres suffirait á indiquer Tétonnante multipli- 
cité des affaires oú fut engagé celui qui était 
pourtant plongé dans l’unique nécessaire, comme 
le poisson dans Peau. — Vie domestique, vie mo> 
nastique, vie politique, vie apostolique. 

Pour se figurer un peu saint Bernard, il faut 
interroger tout le douziéme siécle,tout le dedans 
et tout le dehors. II faut faire le tour du monde, 
et aller au fond du cloítre. II faut demander á la 
philosophie ses discussions, ála théologiesesen- 
seignements, á la mystique ses secrets,au monde 
ses agitations, aux affaires leurs embarras.il faut 
tout questionner, les livres et les champs de ba « 
taille, les palais des rois,les conciles,les peuples* 
etPoratoire oú priaient les moines, et les champs 
oú les croisades se préchaient et se faisaient. II y 
a dans cette Histoire énorme et compliquée des 
hommes de toute espéce et des choses de toute 
espéce. II y a des intrigues, des rivalités,desam- 
bitions, des haines; il y a aussi des miracles. II 


i, La Vie (le saint Bernard , par le R, P. Ratisbonne se 
trouve séparément chez Poussielgue, rué Cassette, 27. 


276 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

y a des querelles et des solitudes, des minutieset 
des abímes. II y a des cceurs humains remplisde 
miséres firéquentes et de rares hauteurs, et, tout 
á cóté, des esprits pleins de querelles, de subti- 
lités, d’arguments et d’orgueil. C’est un monde 
trés différent du nótre et qui défie presque Piraa- 
gination. Comment se figurer ces multitudes qui, 
dans ce siécle d’ignorance , pour parler le lan- 
gage récent, se passionnaient autour de saint 
Bernard et d’Abeilard, autour des questions les 
plus ardues, les plus profondes, Ies plus délica- 
tes, les moins populaires ? 

Parmiles disciples actuéis d’Abeilard, disciples 
légers’et inconscients, combien seraient en état 
d’assister aux discussions qui se soutenaient sans 
cesse autour de leur maítre ? La foi, disait Abei- 
lard, est une opinión. Cette erreur si vulgaire 
aujourd’hui qu’elle ne semble plus effrayante aux 
esprits ordinaires,et ne produit sur personne au- 
cun effet bien violent, ábranla, quand elle appa- 
rut, les petits et les grands. La société trembla 
toutentiére. Aucune áme vivante ne se désinté- 
ressa de Pimmeuse lutte. Une multitude incroya- 
ble d’auditeurs de tous pays, de tout áge, de 
tous rangs, sV.mpressaient autour des docteurs. 

Des milliers d’écoliers suivaient Abeilard á 
Melun, á Corbeil, á Saint-Victor, á Saint-Denis, 
sur laMontagne Sainte-Geneviéve. Or, il n J y avait 
pas de chemin de fer ; aucun voyage n’épouvan- 
tait ces affamésde parole. Je ne dis pas que cette 
curiosité fútgénéralement puré. Qui saitsi le désir 


SAINT BERNARD 


277 


de trouver TEglise en défaut n’était pas une des 
forces excitatrices de la multitude ? Qui sait si le 
ralionalisme, presque inconnu, encore jeune, envi- 
ronné de passions, et passion lui-méme, n’ébran- 
lait pas, autant et plus que l’amour du vrai, les 
masses avides? Quoi qu’il en soit, pourétre ainsi 
attiré, comment done ce peuple était-il préparé, 
instruit, travaillé par les choses de Tintelligence ? 
Les hótelleries ne contenaient plus les auditeurs : 
les vivres manquaient. 

Les Allemands, les Romains, les Anglais, les 
Lombarda, les Suédois, les Danois venaient gros- 
sir les rangs des Parisiena; etsil’on considére la 
difficullé extréme des Communications, leur len- 
teur, leur danger, on restera étonné devant ce 
concours bizarre. Ce qui ameutait ainsi les mul- 
titudes ne réunirait pas maintenant, en dehors 
des docteurs convoqués, quatre auditeurs. 

Le triomphe de saint Berna rd futd’autant plus 
beau que le vaincu suivit, parmi la foule, le char 
duvainqueur. Abeilard devint fidéle. Maisje ne 
sais si personneajamais remarqué Tenseignement 
profond contenu dans cette vie extraordinaire. Si 
sa parole enseigna tant d’erreurs, son existencc 
enseigna involontairement une vérité trés grave. 
Luí, l’apótre de la raison, Fapótre initiateur déla 
logique humaine ; lui, qui exagéra tous les droits 
et toutes les puissancesdu raisonnement; lui-méme 
tomba successivement dans Pesclavage de toutes 
les passions. Aussicélébrepar sa servitude réelle 
que par sa fausse indépendance,il tomba dans Ies 



278 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

plus cruelsservages,pendant qu’il voulaitsecouer 
pour lui-méme et pour les autres le joug sublime 
et doux en qui réside toute liberté. II montra jus- 
qu’oú descend Thomme qui veut monter par or- 
gueil. 

Au méme moment saint Bernard, préchant, 
soutenant, sauvegardant les droits de la foi, con- 
servad, dans sa plénitude, Texercice de la raison; 
et cette raison fidéle grandissait parce qu’elleétait 
soumise. Et saint Bernard, apótre déla foi, deve- 
nait de plus en plus raisonnable. Saint Bernard, 
apótre de la soumission, devenait de plus en plus 
libre. Et toutes ces libertés se donnérent rendez- 
vous autour de Thommequi s’agenouillait. Et tous 
lesesclavages se donnérent rendez-vous autour de 
Thomme qui se révoltait. 

Abeilard et Arnold sont des types qui semblent 
appartenirau monde moderne plutótqu’aumoyen- 
áge, et saint Bernard semble avoir été, malgré le 
douziéme siécle, en rapport avec nous. On dirait 
que des passions trop pressées, et en avance de 
six ou sept siécles, se débattaient autour de lui. 

Chaqué philosophie, dés qu’elle de vient indigne 
de ce nom, proclame que la vérité commence en 
elle, commence á elle, et commence par elle. 

Cependant ces erreurs se rattachent toujours 
les unes aux autres, et, par ce point comme par 
tous Ies autres, elles parodient les vérités.La phi- 
losophie alie mande a mis au Service de Eerreur 
un systéme scientifique qui eút pu atteindre, s’il 
se fút convertí, & une élévation extraordinaire. 


SAINT BERNARÜ 


279 

Maís sí nous prenons en elles-mémes les erreurs 
de Fichte et celles de Kant, il n’est pas impossi- 
ble de les rattacher par un lien réel et visible au 
conceptualisme d’Abeilard. 

Presque toutes les disputes et les i rritations ac- 
tué lies s’éveillaient dans le monde. Bernard sem- 
ble avoir été Pennemi des erreurs futures : ses 
victoires empruntent aux circonstances quelque 
chose de prophétique. 

Sa vie politique fut un assaut continuel. Ilfaut 
regarder de tous les cótés á la fois pour suivre 
les mouvements du bras de saint Bernard. II 
occupe tous les poinls de Phistoire sociale du temps 
ou il a vécu. Ilest impossible de raconter un épi- 
sode quelconque du douziéme siécle sans le ren- 
contrer et sans le nommer. Bien ne se faisait sans 
lui, ríen ne se passait de lui. Toujours en rela- 
tion avec les savants, les ignorants, les religieux 
et les criminéis, il vivait d’une vie étendue et 
solennelle, en méme temps que d’une vie intime 
et concentrée. La circonférence de cette vie n’en 
génait pas le centre, et le centre n’en génait 
la circonférence. Souvent arbitre, á chaqué 
instant prédicateur, conseiller, docteur, écri- 
vain, controversiste, dans toutes les fortunes 
diverses que lui fit une vie publique pleíne d’ora- 
ges et d’écueils, il resta toujours saint Bernard, 
saint Bernard le religieux. Le langage qu’il tenait 
aux princes et aux papes ne pouvait ni le trou- 
bler lui-méme, ni irriter les autres, parce que 
c’était toujours Pamour qui dictait, et lá oü Pa- 


280 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

mour parle, le respect est toujoursprésent. I/au- 
torité et la soumission sont les deux caractéres 
de saint Bernard. On sent toujours en lui Thomme 
qui yeutobéir,et, quand il commande, c'est parce 
que la forcé des choses améne ce résultat. 

Get infatigable surveillantregardait á la fois de 
tous cótés, interrogeant tous les horizons, pour 
savoir d’oú venait l’erreur. II était plein d’yeux, 
plein d’oreilles, plein de paroles et plein de silence. 
L’exercice qui consiste ádicter quatre lettres ála 
fois semble Fombre et le symbole de Fexercice 
extérieur dans lequel il vécut, et cet exercice exté- 
rieur n’était lui-méme que Fombre et Fécorce de 
la vie profonde qui venait de son áme. Sa figure 
apparaít souvent indignée, mais toujours paisible 
au milieude ce panorama cú tant de figuresappa- 
rais sent. La plus grande douleur de sa vie fut pro- 
bablement Féchec mystérieux de la croisade qu’il 
avait préchée, et la trahison de Nicolás, son ami, 
son secrétaire, le confident de tant de joies, de 
tant de larmes, de tant de tendresse et de tant de 
sagesse. 

Get homme,qui attirait álui les rois et les peu- 
ples, ne put reteñir celui qui était lá, tout prés 
de lui, son intime confident; celui á qui Dieu avait 
dit tant de secrets n’avait rien prévu de ce mal- 
heur étrange; celui qui avait le don des miracles 
ne put empécher les désastres que le menteur 
causa, car le traitre est toujours menteur. Quant 
á la croisade, les mystéres se pressent autour 
de cette catastrophe. La parole et la joie avaient 
précédé, les miracles avaient confirmé la parole; 


SAINT BERNARD 


281 


les désolations, les accusations et les calomnies 
sont venues au lieu du triomphe. Saint Bernard 
et les plus sages de ses contemporains ont jeté, 
du fond de leur détresse, de profonds coups 
d’oeil sur la part d’incertitude que peut, en cer- 
tains cas , contenir une promesse divine, et sur 
les changements que la liberté humaine peut in- 
troduire dans les effets de cette promesse. Une 
menace peut étre conjurée par la priére et la 
pénitence : Ninive est lá pour Taltester. Saint 
Bernard pensa que le changement contraire s’é- 
tait produit dans la croisade : mille circonstances 
autorisaient parfaitement le saint et ses amis ou 
dans cette conjecture ou dans cette certitude. 

Le schisme ajouta des douleurs et des déchire- 
ments á toutes les douleurs et á tous les déchire- 
ments du siéclede saint Bernard et par conséquent 
de sa vie, car son siécle fut sa vie. La lutte d’In- 
nocent II et de Tantipape fut une des pages les 
plus terribles de cette histoire troublée. Et 
quand Eugéne III, son ancien ami, monta dans 
la chaire de saint Pierre, saint Bernard luiadressa, 
dans son livre de la Considération , ces beaux en- 
seignements ou la liberté du docteur et la sou- 
mission du fils semblentne plus faire qu’une seule 
vertu. Dans ce conflit de toutes les choses humai- 
nes, cet homme,entouré d’évéques, de rois, d’ab- 
bayes et de conciles,ce chargé rPaffaires qu’avait 
choisi Phumanité, saint Bernard, trouva tout le 
temps nécessaire pour suivre, examiner, conso- 
ler, encourager, admirer sainte Hildegarde. Cette 


282 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


femme étonnante, qui vivait en dehors des lois 
naturelles, entr’ouvrant Pavenir par des regards 
ehargés de mystéres, obligée de sortir de son si- 
lence pour enseigner presque malgré elle, fit, 
cornme toutes Ies personnes et les choses du 
douziéme siécle : elle jeta dans les bras de saint 
Bernard le fardeau de ses préoccupations. Elle 
donna sa confiance á celui qui possédáit la con - 
flanee universelle. Elle écrivit á Eugéne III, á 
Anasíase IV, á Adrien IV et á Alexandre III, 
souverains pontifes, aux empereurs Conrad III 
et Frédéric I #p , aux évéques de Bamberg, de 
Spire, de Worms, de Constance, de Liége, de 
Maestricht, de Prague, et á Pévéque de Jérusa- 
lem ; cependant elle était plongée au plus profond 
de son áme dans la contemplaron des mystéres. 
Quel était le lieu de ses visions ? Ce n’était pas, 
si Pon ose ainsi parler, le lieu ordinaire des vi- 
sions, 

<§c Ayantlesyeux ouverts, disait-elle, et parfai- 
fement éveillée, je les vois clairement jour et nuit, 
dans le plus profond de mon áme. » 

Elle semblait participer,comme son ami et son 
confident saint Bernard, aux doubles faveurs de 
la vie contemplati ve et active. 

Personne ne pensait encore, á cette époque, 
que Ies ámes purés et éclairées ne sont bonnes á 
ríen: cette découverte est récente. 

Pendant quesainte Hildegarde, pleine d’affaires 
et de visions, consultait saint Bernard, celui-ci, 
enlouré et occupé, consulté et accaparépar Gode- 



SAINT BERNARD 


283 


froy, évéque de Chartres; Manassé, évéque de 
Meaux ; Guillaume, de Chálons; Gaudry, de 
Déle ; Hildebert, du Mans ; Aubry, de Bourges ; 
Gosselin, de Soissons ; Hugues, de Mácon; Milon, 
de Thérouanne ; Hirré, d’Arras ; Albéron, de 
Tréves ; Samson, de Reims ; Geoffroy, de Bor- 
deaux ; Arnoult, de Lisieux, etc., etc.; Saint 
Bernard, au milieu de ces personnages et de 
leurs affaires, voyageait tout un jour au bord 
d’unlac, et ne savait pas le soir de quoi par- 
laient ses compagnons quand ils parlaient du lac 
qu’ils avaient longé. Saint Bernard n’avait ríen 
vu. Le grand préoccupé était digne d’étre con- 
sulté par sainte Hildegarde, etelle était digne de 
le consulter. Tous deux semblaient multiplier le 
temps, menant de front les choses du dedans et 
celles du dehors, affaires et miracles. 


II 

Les ouvrages de saint Bernard traitent á peu 
prés de toutes choses. L’abbé de Clairvaux n’est 
pas un homme spécial : il parle de tout, et c’est la 
circonstance qui l’inspire. II va au plus pressé. 
Un roi, un évéque, un personnage quelconque a 
besoin de conseil : saint Bernard lui écrit. Une 
erreur s’éléve, elle menace TÉglise : saint Bernard 
fait un traité, une apologie. La controverse tient 
une place immense dans son ceuvre. La situation s'a- 


284 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


paise-t-elle ? laisse-t-elle au terrible lutteur le 
temps de respirer ? II se livre á la contemplation 
et nouscommuniqueles secrets qu’il re$oit. Quand 
saint Bernard prend le loisir de chanter la paix, 
c’est que le monde se calme. Ilfait face á toutes 
Ies nécessités, mais il n’oublie pas la nécessitée lle- 
méme, et ses heures de repos donnent au monde 
un Commentaire duCantique desCantiques. Dans 
rimmense diver sité des ceuvres de saint Bernard, 
l’unité qui relie toutes choses entre elles, c’est 
l’étude de 1’Écriture sainte. En paixou en guerre, 
saint Bernard s’appuie toujours sur elle. Elle est 
Tinstrument de ses combats et la joie de ses vic- 
toires ;elle est son arme et son repos. En guerre, 
il la cite ; en paix, il la chante. Toutes choses le 
regardent,et il regarde toutes choses. Mais c’est á 
travers un prisme sans défaut ni mensonge. Dés 
qu’il abandonne un instant le champ de bataille, 
dés que l’argumentateur ala permission de deve- 
nir tendre, saint Bernard se tourne vers l’amour, 
el se repose danssa recherche. Ges deux mots qui 
s’excluraient, si la recherche était inquiéte et 
malsaine, hétérodoxe ou maladive, s’appellent et 
se répondent, puisqu’il s’agit de la recherche 
recommandée etbénie, de la recherche ardente et 
puré, qui demande á la priéreet á l’amour la paix 
désirée du Dieu de Jacob. Le traité de la Consi - 
dération est un bel exemple de cette paix et de 
cette poursuite.Aprés avoir contemplé les choses 
qui sont au-dessous de 1’homme, celles qui sont 
au-dessus,et Thommelui-méme; aprés avoir Ínter- 


SAINT BERNARD 


285 

rogé la tradition, la méditation etla priére; aprés 
avoir étudié sous plusieurs Péres la fameuse pa- 
role ou saint Paulcélébre lalongueur,la largeur, 
la hauteur etla profondeur de Dieu, saint Bernard 
conclut ainsi : 

« II nous resterait, dit-il, k chercher encore 
Celui que nous n’avons encore trouvé que d’une 
maniére imparfaite, Celui qu’on ne peut trop cher- 
cher. Mais c’est peut-étre á la priére plutót qu’á 
la discussion de le chercher comme il convient, et 
de le découvrir sans peine. Finissons done ici ce 
livre, mais ne cessons pas de chercher. » 

Voilá bien la vie fidéle á saloi. Les uns boivent 
un peu, et, trop tót désaltérés, cessent d’avoir 
soif. Ceux-Iá manquent d’amour, car ’amour ne 
dit jamais : « Assez ! » D’autres ont soif, mais re- 
fusent de boire ; et, quand on leur indique la 
source, ils se détournent au lieu de courir. Saint 
Bernard trouve et cherche, et trouve encore ; et 
chaqué découverte est le point de départ d’une 
recherche plus profonde. 

Uncaractére distinctif dessaints, c’est unattrait 
particulier pour la Vierge Marie. Ce caractére 
est universel : c’est une loi sans exception. Mais 
cette unanimilé se manifesté par les formes les 
plus différenles ; elle commence á TEglise, et 
rend hommage au cuite de la Mére de Dieu dans 
l’authenticité de son origine ; elle va grandissant 
ets’accentuant desiécle en siécle;elle parle quel- 
quefois par une voix particuliérement douce comme 
celle de saint Fran$ois d’Assise, ou particuliére- 



286 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

ment sévére comme celle de saint Bernard. Mais, 
en respectant toutes les individualités, elle reste 
ce qu'elle est, universelle et absolue. 

L'Ecriture est si profonde que chacune de ses 
paroles épuiserait Tintelligence húmame, avant 
d’ayoir laissé échapper tout ce qu’elle contient. 
SainL Bernard est un de ceux qui trouvent au 
fond d'elle la manne cachée. Aprés avoir cité les 
paroles de Gabriel á Marie, Tabbé de Clairvaux 
fait cette réflexion profonde : 

«Je remarque qué Tange ne dit pas « aucune 
í vuore , & mais « aucune parole n’est impossible 
á Dieu. » S’exprime-t-il ainsi pour montrer que, 
tandís que leshommes disent facilement ce qu’ils 
veulení, sans pouvoir le faire, Dieu opére aussi 
et máme plus facilement ce qu’eux sont á peine 
capables de dire?Je parlerai plus clairement en- 
coré, S’il était aussi aisé auxhommesde réaliser 
leur volonté quédela formuler, ríen ne leurserait 
impossible. Mais (et c’est un proverbe ancien et 
vulgaire) dire et faire sont deux pour nous, mais 
non pour Dieu. En Dieu seul PAction est identi- 
que á la Parole et la Parole á la Volonté : par con- 
séquent, aucune parole n’est impossible á Dieu. 
Par exemple, les prophétes ont pu prévoir et 
prédire qu’une vierge et une femme stérile con- 
cevraientet enfanteraient : ont-ilspu faire qu’elles 
conjussent et enfantassent ! Mais Dieu, qui leur 
a donné la puissance de prévoir, avec la méme 
facilité qu’il a pu prédire alors, par leurorgane, 
ce qu T il a voulu, a pu, maintenant, dés qu’il le 


SAINT BERNARD 


287 


voulait, accomplir par lui-méme ses promesses. 
En Dieu la parole ne différe pas de Pintention, 
car il est Vérité. L’Action n’est pas différente 
de la Parole ; car il est Puissance. Le mode ne 
différe pasdu fait; car ilest Sagesse. C’est pour- 
quoi aucune parole n’est impossible á Dieu. » 

Ces lignes de saint Bernard pourraient servir 
de préface á un ouvrage sur le langage de PE- 
criture. Ce langage est une étrange et merveil- 
leusedémonstration de divinité. Quand c’est Phom- 
me qui parle, il parle pour la vraisemblance ; 
quand c’est l’Esprit-Saint qui parle, il parle pour 
la vérité. 

Quand c’est Phommequi parle, il vise ál’oreille 
de Phomme et, ménage á Pauditeur des étonne- 
ments. Quand c’est PEsprit-Saint qui parle, il vise 
á la vérité nue et, sans souci de plaire ou de dé- 
plaire, il dit la chose comme elle est. Que cette 
chose semble petite ou grande, simple ou impos- 
sible, naíve ou giganlesque, il la dit comme elle 
est, avec la méme paix, avec la méme voix, avec 
la méme simplicité,la méme certitude et la méme 
profondeur. 

L’absence totale d’adresse et de complaisance 
est au-dessus des forces de Phomme. II y a une 
attestation de divinité dansPaudace de PEcriture. 

Un autre caractére distinctif des saints, c’est 
une faculté d’assimilation par laquelle ils s’assi- 
milent la parole divine, la présentent aux hommes 
comme si elle sortait d’eux-mémes élaborée par 
eux, préparée par eux, et ayant subi au fond de 



288 


PHYS I0N0MIES DE SATNTS 


leur áme une préparation qui pourra mieux faire 
sentir á leur siécle et au genre humain quelle est 
la saveur des paroles de Dieu. 

Saint Bernard et saint Jean de la Croix, qui se 
ressemblent si peu, sont tousdeux supérieurement 
pourvus de ce caractére distinctif. Tous deux ont 
commenté des cantiques etbalbutié Tunion divine. 
Mais le méme instrument, touché par l’un et par 
Pautre, a rendu des accords différents. 

Saint Bernard est plus expansif, plus rayonnant, 
plus tendre. Saint Jean de la Croix est plus pro- 
fond, plus caché, plus central. Saint Bernard parle 
plusaux hommes.Peut-étre saint Jean de la Croix 
parle-t-il plus á Dieu. Saint Bernard préche, méme 
quand il chante. Saint Jean de la Croix songe 
moins á enseigner les autres qu’á se raconterlui- 
méme, et il dit ce qu’il éprouve, moins préoccupé 
de Peffet qu’il fera que de la chose qu’il a sentie. 
Saint Bernard pense encore, parmi les fleurs et 
les parfums, aux mauvaises odeurs qui viennent 
du dehors, et le souvenir du danger le suit. 

Saint Jean de la Croix, quand il est dans ses 
grandes solitudes, semble presque aussi tran- 
quille sur Ta venir que sur le présent. 11 a Pairde 
trouver sa sérénité dans sa hauteur, et d’avoir 
dépassé la région des orages. Le souvenir de la 
nuit obscure revient á d’autres heures, puis la 
vive flamme (Tamour l’emporte sur ses ailes, et 
le place, pour quelque temps, dans les demeures 
ou tout est beau. 

Cette diver sité des touched divines est supérieu- 


SAINT BERNARD 


289 

rement exprimée par saint Bernard, et, non con- 
tení d’en montrer la pratique, il en donne la théorie. 

« Dieu, dit-il, en sa bonté accordait un autre 
genre de visión á nos péres, qui jouirent si fré- 
quemment, et d’une fa^on si merveilleuse, de sa 
présence et de sa fámiliarité. lis ne le voyaient pas 
tel qu’il est, mais tel qu’il daignait se révéler á eux. 
lis ne le voyaient pas tous non plus de la méme 
maniére, mais* comme dit i’Apdtre, en diffé - 
rentes manieres et sous di jf ¿rentes formes, quoi- 
qu’ii soit un en lui-méme, comme il le déclare á 
Israel : Le Seigneur votre Dieu est un . Ges vi- 
sions n’étaient pas communes ; cependant elles se 
produisaient extérieurement, et s’accomplissaient 
par des images visibles ou des sons que Toreille 
saisissait. Mais il est une vue de Dieu, d’autant 
plus différente de celle-ci qu’elle se fait intérieu- 
rement, comme quand Dieu daigne visiter lui- 
méme une áme, avec un empressement et un 
amour qui absorbent entiérement ; et voici le 
signe de Parrivée de Dieu, comme nous l’apprend 
celui qui Ta éprouvé : le feu marchera devant 
lui et embrasera ses ennemis á Fentour. » 


Saint Bernard continué : 

« Getle áme saura done que le Seigneur est 
proche, quand elle se sentirá brúlée de ce feu et 
qu’ellc dirá avec le prophéte : « II m’a envoyé 
d J en haut un « feu dans mes os, et il m’a ins- 
truite, etc., etc. »• 

Et encore : 


19 



PHYSJONOMIES DE 8AINT3 


290 

« Comme nous dísona que les anciens ont vu 
son ombre et ses figures, tandis que nous voyons 
sa lumiére briller & nos yeux par la gráce de 
Jésus-Christ présent dans la chair ; ainsi, relali- 
vement á la vie á venir, nous devons avouer que 
nous ne le voyons que dans une certaine ombre 
de la vérité, si toutefois nous ne voulons pas 
contredire ce mot de l’Apótre : Ce que nous 
avons maintenant de science et de prophétie est 
trés impar fait. » 

La mémoire a, comme l’intelligence, son infídé- 
lité et sa fidélité.La mémoire de saint Bernard est 
singvtliérement fidéle. Elle lui présente, á chaqué 
instant, parmi les textes oubliés de l’Ecriture, 
ceux qui mettent en lumiére la vérité qu’il ex- 
prime. Quoi de plus ordinaire que le conseil qui 
dit á un homme : « Soumettez-vous 1 » Ce conseil 
vulgaire peut cependant s’illuminer des lueurs 
de la Montagne Sainte quand il est lu dans l’E- 
criture. G’est pourquoi saint Bernard écrit cette 
phrase trés vulgaire, et l’accompagne de cette 
citation trés peu vulgaire : 

« Que ceux qui sont décidés áétre sages á leurs 
propres yeux, et á. n’écouter ni ordre ni conseil, 
songent done á ce qu’ils doiventr ¿pondré, non pas 
á moi, mais á celui qui a dit: C’ est une espéce de 
tnagie de ne pas vouloir se soumettre et ne pas 
se rendre á la volonté du Seigneur; c’est un 
crime d’idoldtrie. » 

C’est Samuel qui parle ainsi á Saúl, et c’est 
saint Bernard qui nous le rappelle, 


SAINT BERNARD 


291 


Saint Bernard, qui est tant de choses, est parti- 
culiérement observateur. Les habitudes extérieu- 
res, révélatrices des habitudes intérieures, sont 
saisies par lui avec une finesse rare. Son Traité 
des divers degrés de Vhumilité et de Vorgueil y 
qui commence par de charmants aveux relatifs 
á quelque doute et á quelque citation inexacte, 
continué par des peintures de caractéres aux- 
quelles il ne manque, pour étre admirées et 
célébres, que de n’avoir pas été écrites par un 
saint. 

Le premier degré de Torgueil est la curiosité. 
Cette réflexion simple domine ici : « Lucifer 
avait prévu qu’il régnerait sur les réprouvés ; 
il n’avait pas prévu qu’il serait réprouvé lui- 
méme. Joseph avait prédit son élévation ; il 
n’avait pas prévu sa captivité plus prochaine 
encore. » 

Au second degré, la légéreté d’esprit : 

« La jalousie le fait sécher d*un coupable dé- 
pit, ou sa prétendue excellence le jette en une 
joie puérile! Vain ici, pécheur lá, il est partou* 
superbe. » 

Au troisiéme degré, la joie inepte : 

« II a beau se couvrir la bouche de ses deux 
poings, on Tentend éternuer bruyamment. » 

II est facile de voir que saint Bernard ne parle 
pas de Tacte extérieur, et qu’une longue expé- 
' rience Tintroduit dans le secret des choses, 

Au quatriéme degré, la jactance ; 


292 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


« II parlera done, sinon il crévera. II est pleín 
de discours et son esprit est á Pétroit dans ses 
entrailles. II prévient les questions, il répond á 
ce qu’on ne lui demande pas, il fait les demandes 

et les réponses II loue le jeúne, recommande 

les veilles, met au-dessus de tout la priére. II 
disserte sur la patience, Phumilité et toutes les 
autres vertus, avec autant d’abondance que de 

vanité, etc., etc Sa jactance sereconnaít á Pa- 

bondance des paroles Evitez la chose et rete- 

nez 1c nom. » 

Quelle profondeur dans le signe donné ! La jac- 
tance se reconnaít au zéle que mettent certains 
hommes k louer Phumilité et la patience ! 

Au cinquiéme degré, la singularité. Voici ce que 
fait le moine en pareil cas : 

« Pendant le repas, il proméne Ies yeux sur les 
tables, et s’il y voit unreligieuxmangermoinsque 
lui, il se plaint d’étre vaincu ; le voilá qui se re- 
Iranche cruellement ce qu'il avait cru nécessaire 
de s’accorder, car il craint la perte de sa gloire 

plus que le tourment de la faim II veille au 

lit et dort au chceur. » 

Au sixiéme degré, Parrogance. 

Saint Bernard la distingue de la jactance par 
un trait charmant : 

« Ce n’est plus en paroles ou par l’étalage des 
oeuvres qu’il montre sa religión, c’est sincérement 
qu’il s’estime le plus saint des hommes. » 

Cette sincérité, qui devient le trait constitutif 
de Parrogance, est quelque chose d’admirable. 


SAINT BERNARD 


293 


Au septiéme degré, la présomption : 

« Si le moine qui a atteint le septiéme degré 
n’est pas élu prieur, le temps venu, il dit que son 
abbé est jaloux ou a été trompé. » 

Auhuitiéme degré, Phomme soutient ses fautes : 

« Jusqu’ici Porgueilleux n*a encore fait que de 
la pratique, le voiláqui arrive á la théorie. Ce qui 
est mal lui parait bien. 

Cette gradation est trés instructive. Le mo- 
ment ou Porgueil, aprés avoir occupé Páme, 
gagne Pespr.it, est un moment sérieux. 

« Quand les choses changent de nom, quand 
Phomme trouve bien ce qui est mal et mal ce qui 
est bien, il s’enfonce et plonge dans un péché 
plus tenace, plus froid, plus lourd, plus difíicile á 
guérir. » 

Au neuviéme degré, voici la confession simu- 
lée. Tout á Pheure, Phomme admirait ses fautes ; 
le voici qui les exagére et s’accuse outre me- 
sure : 

« Alors, dit saint Bernard, on baisse le visage, 
on se prosterne de corps, on verse, si on peut, 
quelqueslarmes.On entrecoupe sa voix de soupirs 
et ses paroles de gémissements. Loin d’excuser ce 
qu’on lui reproche, ce religieux exagére sa faute. 
En Pentendant ajouter lui-méme á sa faute une 
circonstance impossible ou incroyable, vous vous 
preñez á ne plus croire ce qui vous semblait 
prouvé. Et ce qui, dans cet aveu, vous parait 
faux, vous inspire des doutes sur ce que vous 
teniez pour certain. En affirmant des torts qu’ils 


294 PHYSI0N0M1ES DE SAINTS 

ne veulent pas étre crus, ces gens trouvent 
moyen de se défendre en s’accusant, et de cou- 
vrir leur faute en la dévoilanti » 

Au dixiéme degré, la rébellion : 

« Gelui qui, tout á Pheure, s’accusait sana vé- 
rité et sans humilité, á présent jette le masque. 
II désobéit ouvertement. » 

Une logique merveilleuse, la logíque de Tab- 
surde, préside á toutes ces contradictions. On 
voit á quel point saint Bernard a suivi et observé 
Pesprit du mal et ses manifestations contradic- 
tores, qui se ressemblent dans leur principe et 
se combattent dans leurs effets. 

Au onziéme degré, voici la liberté du péché 
Impíus,quum iaprofundum venerit, contemnit. 

« A ce onziéme degré, le pécheur plalt aux 
hommes, parce qu’il a brisé toute entrave. II en*- 
tre en des routes qui lui paraissent bonnes et qui 
aboutissent au mépris de Dieu. Si le moine arrive 
á ce onziéme degré, il quitte le monastére et fait 
dans le monde ce que la honte et la crainte Feus- 
sent empéché de faire dans le couvent. » 

Au douziéme degré d’orgueil, saint Bernard 
place Thabilude de mal faire: 

« Tout á Pheure, cet homme n’avait encore que 
la licence, le débordement; mais voilá l’habitude, 
et tout est consommé ». 

II y a quelque chose dé profond dans le choix 
de cemot: habitude , adopté par saint Bérriard 
pour signifier le sommet du mal. 


SAINT BERNARD 995 

<c Alors Forgueilleux n’a plus de préférence: 
le licite etVillicite lui sont indifférents. » 

Et Fabbé de Clairvaux ajoute : 

€ II n'y a que ceux qui ont atteint le dernier 
degré, soít en haut, soit en bas, qui courent sana 
obstacle ni fatigue, celui-ci á la mort, celui-lá á 
la vie; Fun avec plus de légéreté, Fautre avec 
un penchant plus vif ; car la charité donne au 
premier cette légéreté, et la passion active les 
penchants de l’autre. L’amour affranchit Fun et 
Fhébétement Fautre de toute peine. Dans Fun, 
c’est la perfection de la charité, dans Fautre, la 
consommation de Finiquité, qui chasse toute 
cráinte. L’un puise la sécurité dans la vórité, Fau- 
tre dans son aveuglement. > 

Et saint Bernard se résume ainsi : 

« Les six premiers degrés de Forgueil condui- 
sent dans le mépris des fréres,lesquatresuivants 
dans le mépris des supérieurs, et Ies deux der- 
niers dans le mépris de Dieu. » 

Les lettres de saint Bernard contiennent sur 
ce grand caractére deportantes róvélations. Ce 
qui domine, c’est la fermeté. Une des plus stupi- 
des erreurs du monde consiste á croire que la 
bonté est voisine de lafaiblesse. Tout homme qui 
n’est jamais sévére est deux fois injuste; car, 
cédant aux mauvais, il frustre les bons. La niai- 
serie móndame aime assez cette phrase: « II est 
bon jusqu’á la faiblesse ; il est si bonqu’il en est 
béte. » Le monde avoue par lá sa profonde 
ignorance en matiére de bonté. Lá bonté est lá 


296 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


chose du monde qui rédame la forcé la plus in- 
vincible et Fénergie la plus indomptable. Tel est 
le caractére de la bonté de saint Bernarda et, 
avertissant le Souverain Pontifc de ne pas préter 
Poreille aux supplicatíons d’un prévaricateur, le 
saint prononce cette parole, digne d’étre méditée: 

€ De méme qu’il est toujours mal de tromper, 
de méme il est mal, le plus souvent, de se laisser 
tromper par un méchant. » 

Voilá la vraie bonté, celle qui est terrible. 

Quand il parlait d’un faux pénitent, saint Ber- 
nard a dit cette parole redoutable : Ne vous l ais - 
sez pas toucher l 

Mais voici qu’il parle d’un vrai pénitent (il sV 
git de frére Philippe). C’est au pape Eugéne que 
le saint écrit: 

< Mes armes sont les priéres des pauvres, et, 
de celles-lá, j’en ai en abon dance. II faut de tou- 
te nécessité que la citadelle de la forcé, quand 
méme autrement elle serait imprenable, se rende 
á de telles machines. L’ami de la pauvreté, le pé- 
re des pauvres, ne repousserapas les priéres des 
pauvres. Et quels sont ces pauvres? 

« Je ne suis passeul. Je le serais, quepeut-étre 
je pourrais tenter encore. Mais tous ceux de vos 
fils qui sont avec moi, et ceux méme qui ne sont 
pas avec moi, s'unissentámoi dans cette priére.» 

Saint Bernard est le méme homme que tout á 
Pheure ; la circonstance seule a changé. 

Nous ne saurionstropremercier les traducteurs 
de Poeuvre qu’ils ont entreprise. G^st un Service 


SAINT BERNARD 


297 


á rendre au dix-neuviéme siécle que de rappro- 
cher de lui saint Bernard. (Test un labeur fécond : 
les traducteurs,qui Pont commencé avec courage, 
le continuent arec amour. 




CHAPITRE XXVII 


SAINT AUGUSTIN. 


On a dit de Saint Augustin qu’il fut l’homme le 
plus honoré qui eút jamais existé. En effet, il se 
distingue de presque tous les saints par un signe 
particulier. Sans doute tous les saints sont des 
hommes; mais l’élément surnaturel dans Iequel 
ils sont plongés les placent si loin des hommes 
ordinaires, que ceux-ci, effrayés de la distance, 
considérent ceux-lá plutót comme des astres que 
comme leurs semblables. Les hommes regardent 
les saints un peu comme on regarde un spccta* 
ele inout fourni par des étres d'une race A pnrt 7 
d*une nature différente, par des étres merveiL 
leux et loíntains, que Ton contemple, mais que 
Ton ne connatt pas. Si fausse qu’elle soit, celte 
notion des saints s’explique, si Ton songe queleur 
vie nous est présentée sous un jour qui établit 
entre elle et la vie humaine un contraste effrayant, 
L’immense majorité des hommes se détourne k 
Taspect d’un saint, et dit á cet étranger : Qu J y 
a-t-il de commun entre toi et moi ? 

Saint Augustin fournit á cette régle générale 
tme éclatante exception. Ghacun de nous sent en 


300 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


luí un frére, un ami. On le voudrait pour confi- 
dent. On oserait lui avouer mille faiblesses se- 
crétes et réelles dont on craindrait peut-étre de 
parler á saint Jean-Baptiste, á saint Denys, á 
saint Jeande laCroix, et méme á sainte Thérése. 
Nons sommes si faibles que la forcé nous fait 
presque peur, et Padmiration que nous causent 
certains héros chrétiens nous inspire un retour 
sur nous-mémes qui n'est pas dépourvu d’une 
certaine épouvante. II est vrai que les saints 
eux-mémes, les saints modernes, en lisant la vie 
des saints d’autrefois, se croient aussi trés infé- 
rieurs. Mais leur fajon de se sentir en arriére ne 
ressemble pas á la nótre. Le sentiment de Pinfé- 
riorité vient chez eux d’une humilité ardente et 
presque extatique qui les représente á eux-mé- 
mes vides et misérables, tels qu’ils seraient sans 
la gráce. Ce sentiment vient de la chaleur méme 
de leur áme. L’effroi des hommes ordinaires, en 
présence des saints, procéde de la dureté et 
conduit á TindifTérence. Saint Augustin est peut- 
étre celui qui les écarte le moins, parce qu’il est 
avec eux dans une relation sinon plus réelle, du 
moins beaucoup plus apparente. Saint Augustin 
peut dire,comme le poéte latín : « Je suis homme; 
ríen ne m’est étranger de ce qui touchePhomme.» 
On dirait méme que la célebre parole que je viens 
de traduire, quoique écrite avant lui, a été écrite 
exprés pour lui. Saint Augustin a connu Phuma* 
nité dans ce qu’elle a de plus terrestre. Les pas- 
sions du coeur Pont dévoré ; les passions de Pin-* 


1 


SAINT AUGUSTIN 


301 

telligence Pont égaré. Les passions inférieure.s 
Tont possédé. II a connu les miséres, les laibles - 
ses, les doutes, les tremblements. 

L’homme est effroyablement facile á Eerreur. II 
la rejoit par toutes les ouvertures par le aquel les 
il communique avec le monde extérieur. II la res- 
pire par tous les pores; coeur, esprit, corps, tout 
en luí est cruellement et épouvantablement cor- 
ruptible. La corruption a, pour le dévorer, des 
ouvertures, des aptitudes, des commoriifés inex- 
primables. Saint Augustin savait ces dioses, il 
les a connues, il les raconte. Non-seulement il 
les a connues avant sa conversión, mais leo r son- 
venir est resté chez lui vivace, ardeut, présent, 
brúlant, palpitant, sensible pour lui et pour les 
autres, jusqu’á sondernier soupir. Le saint rnon- 
tre en lui les cicatrices de Thomme, presque sai- 
gnantes et menagant de se rouvrir. Jama i s il n J é- 
tablit sa demeure dans un lieu inaccesible, ll 
reste dans Thorizon actuel des hommes, II man ge 
leur pain, il vit leur vie, il combat leur combat. 
II ne les oublie pas, il ne se fait pas oublier 
d’eux. En lui Thomme et le saint sont á proximité 
Tun de l’autre; ils se voient toujours, et se coro- 
battent souvent, quelquefois de trés prés. C’est á 
ce voisinage singulier et attrayant que saint Au- 
gustin doit une espéce de popularité. Ses spéct> 
lations métaphysiques elles-mémes, les plus han- 
tes et les plus audacieuses, se servent de procé- 
dés humains. Elles sont intellectuelles ; elles n*é- 
tonnent pas Thomme. Elles le surpassent souvent. 


302 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

clles ne l’écrasent jamais. Élles restent dans son 
horizon visuel et dans la sphére active de son 
attraction. Ses Confessions ont ceci d’extraordi- 
naire qu’elles peuvent étre lúes avec plaisir et 
profit par un pécheur, par un convertí, par un 
chrétien, et par un homme indiffórent. Le pécheur 
pensera á se convertir ; le convertí é perfection- 
ner sa conversión; le chrétien k grandír; Findif- 
férent á s’examiner. Ce livre se souvient des fai- 
blesses; mais ce souvenir n’a rien de malsain, 
ríen de débilitant, parce que la forcé qui guérit 
préside au récit des iníirmités. C’est la santé qui 
inspire dans saint Augustin le souvenir de la ma- 
ladie. Ce souvenir ne nuit pas á la santé, parce 
qu’il est contemplé dans la lumiére. Mais la fai- 
blesse passée, sans étre oubliée, donne h l’accent 
de la voix des intonations particuliérement tou- 
chantes. Le lecteur croit recevoir chez lui la vi- 
site de saint Augustin, et ceci le charme. Mais il 
éprouve en méme temps un certain désir d’aller 
chez saint Augustin lui rendre sa visite, et ceci 
l’éléve. Saint Augustin est venu le prendre par 
la main pour l’aider á marcher. Mais le lecteur 
éprouve le besoinde suivre son guide, parce que 
la main qui lui est tendue est sainé, ardente, vivi- 
fiante et purifiante. 

Nous sommes dans un siécle sceptique qui déteste 
la confession sacramentelle ; mais nous sommes 
dans un siécle vantard etpleurard qui aime la con- 
fession bruyante, publique et vaniteuse. Depuis 
cent ans, que de gens ont écrit leurs mémoires ! 
que de gens ont éprouvé le besoin de confier 



SAINT AUGUSTIN 


803 


leurs sentiments intimes au genre humain, qui 
n’éprouvait pas le besoin de les connaítre ! Mais 
si ces confidences sont inútiles en elles-mémes, 
elles servent á faire sentir, par la vertu du con- 
traste, la forcé et la valeur de la confessionvraie. 
Entre les confessions de saint Augustin et les 
confessions de Jean* Jacques Rousseau, il semble 
que la distance soit encore agrandie par la res- 
semblance du titre : l’abtme qui sépare les deux 
ceuvres éclate par l’identité méme du nom qu’elles 
portent. Le contraste réel des deux hommes est 
rendu plus sensible par l’analogie apparente de 
leurs procédés. Un publiciste éminent, M. Louis 
Moreau, qui a fait une admirable traduction des 
Confessions de saint Augustin (i) a fait aussi 
Jean- Jacques Rousseau et le Siécle philosophi - 
que (a). Le premier de ces deux ouvrages est 
presque aussi original que le second ; car tra- 
duire ainsi, c’est créer. Mais le premier, rappro- 
ché du second, contient un enseignement profond 
et opportun. Le premier et le second, á cóté l’un 
de l’autre, nous montrent les deux modes de con- 
fession, la confession du saint et la confession de 
l’autre, la confession de celui qui se repent et la 
confession de celui qui se vante. Car tel est l’a- 
bíme ou peut aller et ou va la nature humaine. 
II y a une fagon de raconter ses fautes qui est 
plus odieuse que la faute elle-méme. II y a une 
fa$on de se complaire dans le crime passé qui est 

1. Gaume fréres. 

2, Víctor Palmé, 


304 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


plus odieuse que le crime présent. II y auné fajon 
légére et gaillarde de contempler son crime qui 
ne mérite pas Findulgence, á laquelle la faiblesse 
qui méue au crime peut porter le regard du spec- 
tateur et surtout Táme du juge. La confession 
est un monde qui a deux póles, marqués par 
saint Augustin et par Jean-Jacques Rousseau. 

Un des caractéres de la physionomie de saint 
Augustm, c’est de touchsr á toutes choses, et á 
toutes choses en méme temps. C’est par lá 
qu’elle est si profondément et si complétement 
humaine. Car Thomme est la créature qui, située 
au milieu des choses, les touche, les embrasse et 
les concerne toutes. II a besoin de tout. Les cho- 
ses de Tesprit et celles de la matiére peuvent 
toutes luí devenir ou des secours ou des piéges. 
Eiles ont été successivement piéges et secours 
pour saint Augustin. La rhétorique et la philoso- 
phie lui ont apporté, comme les passions du 
coeur, leurs faveurs et leurs illusions. Son éga- 
rement s’est promené sur toutes les grandes rou- 
tes, par tous les sentiers, par toutes les rúes des 
grandes villes,par tous les petits chemins détour- 
nés.Son égarementa tracé d’a vanee Titinéraire de 
son repentir, qui s’est promené á son tour dans 
toutes les routes, dans tous les sentiers, dans 
toutes les rúes, dans tous les chemins. E’un et 
l’autre ont suivi Tun aprés l’autre toutes les si- 
nuosités de tous les rivages. 

Saint Augustin s’est occupé de tout. La grande 
et belle édition de ses ceuvres que M. Guérin pu- 


SAINT— AUGU STIN 305 

blie á Bar-le-Duc est un véritable Service rendu 
aux choses humaines et aux choses divines. Gráce 
au concours actif des traducteurs les plus autorisés 
etlesplus distingués, cette traduction est devenue 
un mouument public. Devant cette énorme quan- 
tité d'ouvrages, de récits, de sermons, de dis- 
cussions, d’oraisons, de commentaires, de con- 
troverses; devant toutes ces études innombrables 
oú l’Ecriture, le dogme, la morale et toutes les 
Sciences passent sous nos yeux, le lecteur nepeut 
pas se faire la question que Tantiquité s'est faite 
devant Tlliade et l'Odyssée. Le lecteur ne peut 
pas se demander pour saint Augustin, comme 
pour Homére : Est-ce le méme horame qui a fait 
tout cela ? — L’identité de l’auteur est évidente. 
Sa signature invisible est évidente aprés chaqué 
sermón, aprés chaqué commentaire, aprés chaqué 
priére, aprés chaqué discussion. Partout on sent 
Phomme, et partout on sent le méme homme. Le 
saint Augustin qui raconte son áme dans les Con - 
fessions est le méme qui, dans les Commentaires 
sur saint Jean , raconte, s’il est permis de parler 
ainsi, la génération du Yerbe éternel. Celui qui 
conte la misére et celui qui pense á la gloire, 
c’est le méme saint Augustin. Celui qui sonde les 
abímesde Phomme et celui qui explore les abímes 
de Dieu, c’est le méme saint Augustin. Celui qui 
regarde en haut et celui qui regarde en bas, 
c’est le méme aigle. Et comme il nous connalt, il 
ne nous effraye pas. En haut comme en bas, il 
est notre frére et notre ami. 

ID 


A 



306 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Un des caractéres de I’homme, c’est la curio* 
sité. Cette note húmame ne manque pas á la 
voix de saint Augustin. C'est le con tr aire de 
saint Joseph de Cupertino. La víe des saints 
nous tnontre les natures les plus différentes, les 
plus tariées, les plus ©pposées méme. Tontea 
ces fleurs et tous ces arbres se sont assi- 
milé le méme soleil avec les différenees que com* 
portaient leurs natures propres et leurs aptitudes 
intériéures. C'est un univers oú la variété éclate 
dans l’unité et l’unité dans la variété. Saint Au~ 
gustin est un hómme essentiellement Compliqué, 
et la curiosité de soft intelligence a été conrertie, 
mais non pas abolle, quand íl est entré dat» 
l’Eglise sainte. L’évéque d’Hippone est aussi 
chercheut et aussi ardent que l'étudiant d'autre» 
fois. Seulement sa recherche et son ardeur ont 
chattgé de caractére el de direction. SlleS ont 
changé de but. On pourrait méme dire qu’elles 
ont changé d’origine. Car la charité les inspire 
aussi bien qu’elle Ies courotine. La Charité est 
á leur point de départ comme & leur point d’arfi* 
vée. L’étudiant cherchait pour chercher. Le 
chrétien cherche pour mieux savoir, afin de 
mieux aimer. E’évéque cherche pour mieux ai- 
mer et pour mieux enseigner. La recherche 
d’Augustin s’est faite doctrine dans saint Augus- 
tin. E’ardeur d’Augustin s’est faite charité dans 
saint Augustin. Rien n’a péri. Tout s’est trans- 
formé. II est facile de reconnaltre les traces de 
l’ancien homme sous les tráíts du ñouteau. Et 


SAINT AUGUSTIN 


307 


cependant c’est le nouvel homme qui vit et qui 
parle. Mais le vestige de ce qu’il fut apparaít 
dans ce qu’il est. Cette ressemblance qui vit dans 
le contraste est peut-étre une des causes de cette 
affection publique qui se détourne trés souvent 
des saints, et qui suit saint Augustin dans toule 
sa carriére, sans jamais perdre Phomme de vue. 
Son action, comme sa pensée, fut continuellement 
mélée aux luttes de son siécle. 

Le christianisme était la vie méme du peuple 
qu’il enseignait. Mais les secousses sociales fai- 
saient trembler la terre sous les pieds du maítre 
et sous les pieds des disciples. Tels discours de 
saint Augustin fut interrompu par Parrivée des 
barbares. E’écroulement du monde romain reten- 
tissait par toute la terre. De toutesles montagnes 
tombaient des avalanches ; tous les abímes se 
remplissaient de ruines et de débris. Le choc de 
ces ruines éveillait tous les échos. Les convul- 
sions du monde qui mourait et celles du monde 
qui voulait naítre se heurtaientet s’aggravaient et 
s’épouvantaient mutuellement. Tous ces ébranle- 
ments donnaient la fiévre aux travaux de Pesprit 
qui, dans leur subtilité méme, avaient quelque 
chose de violent. La subtilité grecque et la forcé 
romaine se heurtaient réconciliées dans les do- 
mames du christianisme, et se reconnaissaient 
comme d’anciennes ennemies devenues sceurs en 
Jésus-Christ. 

Saint Augustin lesarésumées jusqu’áun certain 
point, en méme temps qiPil les dépasse et lescou- 
íronne.Oe fut un homme-type.Etce fut un Evéque. 




CHAPITRE XXVIII 


SAINTE CATHERINE DE GÉNES* 


Sainte Catherine naquit á Génes vers la fin de 
i 447* Elle était filie de Jacques Fiesque* et pelitc- 
fille de Robert, frére du pape Innocent IV. 

Elle avait trois fréres et une sceur aínée, qut 
portait le nom de Simbania. Le nom de Cathe- 
rine lui fut donné en Fhonneur de Catherine de 
Sienne et de Catherine d’Alexandrie. Des biogra- 
phes ont cru que Dieu F avait placée sous le pa- 
tronage de sainte Catherine d’Alexandrie, qui eul 
le don de Yintelligence . Catherine de Génes Feut 
aussi, et le martyre visible de la premiére Cathe- 
rine fut remplacé ici par le sacrifice invisible de 
l’amour. 

Ce dernier mot contient la vie de cette sainte 
trés extraordinaire et peu connue. 

A Fáge de treize ans sa vie intéricure avait 
éclaté, sa vie profonde et mystérieuse, píeme de 
larmes, pleine de feu, pleine de sang. Une préco- 
cité singuliére Favait livrée avantFágeaux étrein- 
tes de FEsprit. Elle savait á treize ans ce que Ies 
hommes passent leur vie á ignorer. lis savent le 
nom du cuisinier de Julien FApostat; mais ils sa- 



310 PHY SIONOMIES DE SAINTS 

vent á peine le nom de Catherine et n’ontrienlu 
de ses ouvrages. 

Pauvres hommes instruits, si vous daigniez 
lire sainte Catherine de Génes, méme en n'y com- 
prenant ríen, vous y gagneriez quelque chose, ne 
fút-ce qu’un peu d'étonnement et de vagues soup- 
5ons qu’il vous reste en ce bas monde quelque 
chose á apprendre ! Ce soup^on, á lui tout seul, 
vaudrait mieux que plusieurs années d’étude. 
Mais continuóos. 

A treize ans Catherine youlut entrer dans le 
couvent de Notre-Dame de Gráoe, soumis á la 
régle de saint Augustin. Son áge Tempécha d’y 
étre admise. II y a généralement dans la vie des 
saints, et surtout dans la vie des saints contem- 
platifs, une série de fausses démarches tout á fait 
inintelligibles. lis hiésitent, ils tátonnent, ib se 
trompent, ils avancent, ils reviennent sur leurs 
pas, ils changent de route. Ils ont Tair de perdre 
leur temps. Les voies insondables par lesquelles 
ils sont conduits semblent d*une longueur extré- 
me. On se demande pourquoi l’Esprit, qui les 
guide, ne leur indiqüerait pas immédiatement la 
route courte et droite qui va au but. Pourquoi ? 
Oh \ pourquoi ? La question est sans réponse. 

Cepehdant s’il fallait absolument, pour soula- 
ger l’esprit, en imagrner une, on pourrait dire 
que leurs erreurs leur donnent sur eux-mémes, 
par la vertu du repentir et celle de Pexpérience, 
des lumiéres profondes qu’ils n’auraient pas eues 
si leur vie avait été constamment simple et leur 


SAINTD CATH m GtSES 911 

rauta qonstamment droite. Sainte Catherine de 
Génes, qui avait spécialement horreur du mariage, 
se laissa marier par ses parents. II en résulta 
une sérrn de catastrophes. Le mariage fut conclu 
á son insu, et elle n’osa pas résister aux intéréts 
de famille. Elle se laissa eonduire á l’autel et 
prononga, dit son historien, le oui fatal* 

Son mari était un des plus mauvais sujeta de 
son épogue, et ce n’est pas peu dire, II n’était pas 
seulement léger, il était joueur ; il n’était pas scu- 
lement vicieux, il était railleur et méchant. Ca- 
therine était d’une beauté rare, son esprit était 
charmant, Julien Adorne, son mari, absolument 
insensible aux avantages méme extérieurs de sa 
femme, ne songeait, dans les moments oü il pen- 
sait á elle, qu*á la tourmenter de toutes les fa- 
gons. Le reste du temps il l’oubüait, et ses oublis 
n’étaient pas innocents. Cet homme, trés riche au 
moment de son mariage, donna á ses vices la per- 
mission de le ruiner. Accablée depuis cinq ans 
des traitements les plus horribles, Catherine mai- 
grit au point de ne plus étre reconnue par ses 
amies, Sa beauté s’en alia avec sa santé. Toute sa 
famille, désespérée du mariage auquel elle l’avait 
contrainte, la supplia de ne pas mourir de cha- 
grín, de chercher loin de son mari les consola- 
tions que le monde donne aux esprits légers dont 
il ost plein. Catherine, usée par le malheur, se 
laissa persuader, sortit de sa vie intérieure et 
mena pendant einq ans Pexistence d’une femme 
du monde, Quand je disais que les routes sont 


312 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

impossibles á comprendre, évidemment je ne di- 
sais pas trop, et méme je ne disais pas assez. 
Ceux qui veulent expliquer tout pourraient trou- 
ver dans le mariage de Catherine le moyen de la 
conduire, par une voie terrible, á une perfection 
plus élevée. Mais yoici qu’elle succombe. Voici 
qu’elle abandonne l’attrait intérieur qu’elle sui- 
vait á treize ans; voici que, désespéréc, découra- 
gée, repoussée de Dieu en apparence, et en réa- 
lité repoussée de l’homme á qui Dieu l’avait unie, 
elle tombe de toute sa hauteur ! Aprés cinq an- 
nées de malheurs, voici cinq années de fautes ! 
Voilá cinq années de perdues ! A moins que cinq 
ans d’erreur ne fussent nécessaires pour don- 
ner au repcntir l’occasion d’entrer et de creuser 
l’áme ! 

Cependant celle qui était une sainte á treize ans 
ne pouvait pas tout oublier. « C’était en vain, 
a-t-elle dit plus tard, que tous ces plaisirs se 
réunissaient pour satisfaire mes appétits, ils ne 
pouvaient les rassasier : mon áme était d’une 
capacité infinie; toutes les jouissances de la terre 
seraient entrées en elle sans la remplir. » 

Un jour Catherine se plaignit á sa soeur Simba- 
niadu vide affreux dont elle souffrait. Sa soeur, 
qui connaissait un trés saint religieux, supplia Ca- 
therine de s’approcher du sacrement de pénitence. 
Catherine, ébranlée par ses propres souvenirs, 
ne dit pas non. Simbania fit prévenir le prétre 
qu'il s’agissait d’une trés grande conversión, et 
que celle qui allait peut-étre s’adresser á lui le 


L 


SAFNTE CATHERINE DE GÉNES 


313 


lendemain était appelée á gravir les sommets. 
En effet, le lendemain Catherine se décide; elle 
se rend á l’église, demande le prétre, et s’age- 
nouille, en Pattendant, dans le confessionnal. 

Ici se passe un grand drame. 

Un rayón de lumiére tombe sur Catherine age- 
nouillée ; elle voit. Que voit-elle ? Elle seule 
pourrait le dire, ou plutót elle-méme ne le pour- 
rait pas. Elle voit sa prédestination, elle voit sa 
vie depuis sa chute. Les cinq années qu’elle vient 
de passer fui apparaissent telles qu’elles sont 
dans la lumiére divine. Catherine perd la parole 
et le sentiment. Le prétre, qui était entré au 
confessionnal, croit qu’elle se prépare en silence, 
et la laisse á son recueillement. Le silence conti- 
nuáis Catherine était en extase. Le temps passe. 
On vient chercher le prétre pour une affaire 
pressante. II avertit Catherine de son départ et 
de son prompt retour. Catherine n’entend ríen. 
II s’en va; il revient : Catherine est dans la méme 
attitude et dans le méme silence. II l’exhorte á 
parler. Rappelée péniblement du fond de Pextase, 
elle fait un immense effort, mais ne peut dire 
qu’un mot : « Mon Pére, je ne peux pas parler. 
Si vous le voulez, je remettrai á plus tard cctte 
confession ». 

Elle rentre á la maison, jette loin d’elle ses 
ornements, répand des torrents de larmes. Le 
pavédesa chambre est inondé, visiblementinondé, 
comme la terre aprés un orage. II paraít que, 
pendant Pextase, un dard brdlant lui était entré 


314 PHYSIONOMJES DE 8AINT8 

dans le coeur. Elle raconte daña ses dialogues 
qu’á travers ses sanglots elle pronon$ait une 
seule parole : Se peut-il, ó Amour , que vaus 
m’ayet préñeme et réuélé en un seul inttant 
tout ce que la parole ne peut exprimer ? 

Elle avait eu son chemin de Damas. Elle avait 
été foudroyée. 

Pendant quelque temps elle poussa le repentir 
jusqu’á la fureur. L’horreur de sa chute la con- 
duisit á des violences dont le récit serait 4 peine 
accepté aujourd’hui. On n’oserait plus méme 
raeonter les choses qu’elle osa faire. L’hópital 
de la Miséricorde fut souvent le témoin discret de 
ses audaces singulares. Elle se dévoua aux soins 
les plus difficiles envera les roaladies les plus ré- 
pugnantes,et dépassa ce qui était nécessaire. Elle 
céda á cet instinct que saint Paul appelle la Folie 
de la Croix. Ses actes extórieurs n’étaient que 
les ombres des actes intérieursqui les inspiraient. 
Elle disait souvent : « Les macérations imposées 
au corpa 3 ont parfaitement inútiles lorsqu’elles ne 
sont pas accompagnées de l’abnégation du mai. » 

Aprés quatorze mois d’uno pénitence terrible, 
elle reQut l’assurance d’avoir complétement sa- 
tisfait á la justice. 

A cette époque, disent Ies biographes contem- 
porains, le souvenir poignant de ses fautes, qui 
jusqu’alors l’avait poursuivie jour et nuit, lui fut 
enlevé complétement. Elle ne se souvint pas plus 
de ses péchés que s’ils eussent été noyés au fond 
de la mer. 


sainte cathewm or sénes 315 

Ici commence la vie nouveUe da Catherine, la 
vie sur la hauteur. Elle atteint et décrit elle-máme 
cet état qu’elle appalle la nudité de l'amour. De- 
puis la jour da son foudroiement, ella ne perdit 
paa de vue una seule fois la présenoe de Dieu. Sa 
conversión ne procéda paa, eomme tant d’autres, 
par dagrés : elle fut aoudaina et éternelle. Ja- 
máis alia n’avan$a métbodiquement. 

« Si je revenáis sur mes pas, disait-elle, je 
voudrais qu’on m’arracbát les yeux, et je ne trou- 
verais pas que ce fút assez. » 

La contemplalion de sainte Catherine alia tou- 
jours en moutant et sa fixa sur lea sommets. Pen- 
dant que d’autres, comme sainte Gertrude par 
exemple, suivaient sur la poussiére des routes 
humaines la trace des pas de Jésus-Christ et 
s’attachaient de toutes leurs forcea á suivre son 
humanitá, sainte Catherine de Génes était empor- 
tée vers Pabíme de sa divinité. Sans exclure de 
son oraison et de sa contemplation les mystéres 
qui donnent sur la vie húmame de Jésus, elle se 
nourrissait plus spécialement da ceux qui don. 
nent sur la vie divine du Ghrist. Peu de regards 
partís de la terre sont allés si haut dans le 
ciel. 

Catherine eut la vue intérieure du péch¿, et sa- 
chant ce qu’il y a au fond d’un péché véniel, elle 
en con$ut une horreur telle qu’elle allait mourir 
si Dieu ne l’eút affermie. 

Si elle croyait voir en elle la plus légére im- 
perfection, elle était, disait-elle, jusqu’áce qu’elle 


316 


PHYSIONOMIES DE 8AINTS 


en fút délivrée, elle était dans une chaudiére 

bou i liante. 

€ Ma visión du péché véniel n’a duré qu’un ins- 
tante disait-elle ; elle eút suffi pour réduire en 
pondré an corps de diamant, si elle s’était pro- 
longée- Qu’est-ce done que le péché mortel ? 
Qu ¡conque comprend ce que sont le péché 
el la gráce ne peut redouter ni estimer autre 
c lióse. 

Je vois, disait Catherine, je vois dans le Tout- 
Puissant un tel penchant á s’unir á la créature 
raisonnable, faite par lui et á son image, que si 
Le diable pouvait se délivrer de son péché, le Sei- 
gneur Péléverait á cette hauteur oú Lucifer vou- 
lait monter par sa révolte, c’est-á-dire qu’il le 
ferait córame Dieu,non pas sans doute par nature 
ou par essence, mais par participation. » 

Je livre cette sublime pensée aux méditations 
de ceux qui aiment á respirer l’air des monta- 
* fiies. Les horizons qui s’ouvrent de ce cóté sont 
des horizons inconnus. « Dieu peut faire, dit 
saiuí Paul, plus que nous ne pouvons désirer. » 
Un jour sainte Catherine entendit cette parole 
que le Saint-Esprit lui adressait : 

// te serait plus doux d’étre dans une four- 
naise ardente que de subir le dépouillement 
parfait auquel je veux faire arriver ton áme . 

L'histoire de ce dépouillement a été écrite ou 
plutót balbutiée par sainte Qatherine elle-niéme. 
Sa parole consiste dans un silence trémblant. 
Elle s'excuse de parler, comme Angéle de Foligna 


SAINTE CATHERINE DE GÉNES 317 

Elle nous avertit que les mots trahissent, au lieu 
de la révéler, l’ardeur qui la consume. 

« Le Seigneur, dit— elle, voulut séparer en elle 
l’áme de Pesprit. Cette séparation est accompa- 
gnée d’une souffrance profonde et subtile, et ab- 
solument inexprimable. Le Seigneur versa dans 
Páme de cette créature (c’est d’elle-méme qu’elle 
parle) un nouvel amour si véhément qu’ü tira 
Páme á lui avec toutes ses puissances, de telle 
maniére qu’elle était enlevée á son étre naturel. 
L’oeuvre, ajoute Catherine, est surnaturelle. Elle 
s’accomplit dans l’océan de Pamour secret, et 
telle est la profondeur de cet océan, qu’on n’y 
entre pas sans se noyer. Une chose si haute ne 
se peut comprendre : elle excéde les puissances 
de Táme. 

Sainte Catherine rend á chaqué instant témoi- 
gnage á Timpuis sanee de la parole húmame. Elle 
habite, au-dessus des choses qui se pensent, le 
domaine des choses qui se sentent, et ses cris 
ressemblent aux efforts du silence qui, mécon- 
tent de lui-méme, essayerait de vaincre sa na- 
ture. 

Le silence tourne en rugissant autour de la 
parole de saint Paul : « Le verbe de Dieu est 
vivant, efficace, plus pénétrant que le glaive ; il 
atteint jusq^á la división de Táme et de Pes- 
prit. > 

L’áme et l’esprit ne sont pas deux substances 
différentes comme l’áme et le corps. Au point de 
vue philosophique, il n’y a dans Phomme que 


318 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

l’áme el le corps. Qu’est-ce done que la división 
de l’áme et de l’esprit ? Saint Paul lance dans le 
monde cette parole inconnue, comme un glaive 
de feu au mílieu d’un champ de bataille, et s’en 
va n’expliquant ríen. Sainte Catherine de Génes 
reléve le glaive de feu. Elle passe sa vie á com- 
menter la parole de saint Paul ; mais son com- 
mentaire, par cela méme qu’il est magnifique, 
augmente lanuit noire aulieu de la dissiper ; car 
ici, la nuit, c’est la lumiére. Plus sainte Catherine 
développe la parole de saint Paul, plus elle déga- 
ge le mystére contenu, plus les ténébres sacrées 
s’étendenl et l’envahissent. Aussi, aprés chaqué 
phrase elle sent grattdir en elle l’iitipossibilité de 
parler ; mais le silence succombe á son tour de- 
vant un nouvel effort de langage qui ne naít que 
póur mourir. Ainsí la parole et le silence se suc- 
cédent, tous deUX insuffisants, tous deux néces- 
saires. Chacufi d’eüx fait un effort pour facheter 
la misére de l’autre. 

Ecoutons-la : 

« Et l’esprit dit á l’átne ¡ — Je veux me séparer 
de toi. Maintenant je te répondrai en paroles ; 
plus tard jé te répondrai par des faits, et alors tu 
porteras envíe aux morts. Tu as dérobé les grá» 
ces de Dieu; tu les as rapportées k toi, tu te les 
appropries si subtilement que tu ne t'en aper^ois 
pas. 

« Et l’áme répondít : Je reconhftis mon lar- 
cin. J’ai volé les choses les plus importantes qui 
soient au monde. Mon péché est grand et subtil. 


SA1NTE CATHERiNE Í)E GÉNES 319 

« Et Pesprit étant lui-méme attiré par Dieu, 
quoique sana le savoir, attira tout á lui avec im- 
pétuosité, et l’áme fut consumée avec tous les 
sentimeats corporels, et la créature demeura 
noyée en Dieu. 

« Et l’áme s’écria : O langue, pourquoi parle s- 
tu, puisque tu n’as pas de mota pour exprimer 
l’amour ? 

« O mon cceur, pourquoi ne me consumes-tü 
paB ? Seigneur, vous m’avez montré une lumiére 
nouvelle par laquelle j’ai vu que tout mon pré- 
cédent amour n’était qu’amour-propre. Mes opé- 
rationa étaient aouilléea, elles demeuraient ca- 
chéea en moí, je lea abritais sous votre ombre, 
et je me les appropriaia 1 Que dire de Pamour ? 
Je suis surmontée, je le sena opérer en moí et 
je ne comprenda pas l’opération. Je me sena 
brúlée, et je ne vois pas le feu. O amour, tu 
m’as fermé la bouche. Je ne sais, je ne puis plus 
parler. Je ne veux plus chercher ce quí ne sé 
peut trouver. » 

Et aprés un silence, elle recommenee á crier í 

« O amour, celui qui te sent ne te comprend 
pas, «t celui qui veut te connaltre ne peut te 
comprendre. O cceur navré, tu es incurable, et, 
conduit á la mort, tu recommences á vívre ! Si je 
pouvais exprimer Pamour, il me semble que tous 
les coeurs s’enflammeraient. Avantde quittercette 
vie, je voudrais étre capable d’en parler une fois. 
Quelle chose délicieuse ce serait de parler de 
Pamour, si Pon trouvait des paroles 1 L’amour re- 


320 


PHYSIONOMIES DB SAINTS 


dresse leschoses tortueuses et unit lescontraires. 
O amour, commeat appelez-vous les ámes qui 
vous sont chéres ? » * 

Et le Seigneur répondit: « Ego dixi , di i estis 
et filii Excelsi omnes. Je Tai dit : vous étes des 
dieux et les fils du Trés-Haut. » 

Aprés vingt-cinq ans, Dieu adressa Catherine 
á Cattaneo. Elle alia vers luí et lui dit : « J’ai 
persévéré vingt-cinq ans dans la voie spirituelle ; 
maintenant je ne puis supporter la violence des 
assauts intérieurs et extérieurs; c’est pourquoi 
j’ai été pourvue de vous. Je crois que Dieu vous 
a confié le soin de ma personne toute seule et 
que vous ne devriez vous occuper que de moi. » 
Et, parlant áun de ses enfants spirituels : « Si 
je parle de l’amour, disait-elle, il me semble que 
je Tinsulte, tant mes paroles sont loin de la réa- 
lité. Sachez seulement que si une goutte de ce 
que contient mon coeur tombait en enfer, Tenfer 
serait changé en paradis. » 

Tel est le langage de sainte Catherine de Gé- 
nes. Ce sont des discours, des cris, des sanglots 
et des silences, et chacune de ces choses appelle 
les autres á son secours, comme pour triompher 
avec leur aide des faiblesses de sa nature. 


CHAPITRE XXÍX 


SAINT JOSEPH DE CUPERT1NO. 


J’étudiais l’autre jour une des intelligences tes 
plus hautes, les plus subtiles, les plus larges, Ies 
plus étendues et les plus profondes : sai n Le Ca- 
therine de Génes. Belle, spirituelle, admirée, ar- 
dente, elle avait beaucoup re$u de I’ordre natu- 
rel, avant de recevoir encore plus de Pordre sur- 
naturel. Elle était parée des parures "de la Femme 
avant d’étre transfigurée des transfígurations de 
la sainte. 

Voici aujourd’huiun epecfacle qui fait contraste 
avec celui-lá. Geux qui disent que tous les saints 
se ressemblent prouvent seulement qu’ils ne con- 
naissent ni Ies uns ni les autres. Le méme esprit 
enveloppe et illumine les diverses natures, et 
c’est cette unité et cette variété qui réalise, dans 
sa réalité étymologique, le nouvel univers. 

Si jamais homme fut doué pauvrement, ce fut 
saint Joseph de Cupertino. Toutes les splendeurs 
naturelles lui firent défaut. II s’appelait lui-méme 
frére Arte, et il fut en effet parmi les hommes ce 
qu’est l’áne parmi les animaux. Incapable de pas- 
ser ua examen, peut-étre méme de soutenir une 

n 


322 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


conver sation ; incapable en méme temps de soi- 
gner une maison, ou de toucher une assiette 
sans la casser; dépourvu des aptitudes de Fes- 
prit et de celles de la matiére, il semblait égale- 
ment inapte á étre un savant, et á élre un bon 
domestique. II avait Fair d’un esclave á peu prés 
mutile, d’une béte de somme qui rend peu de 
Services. Et cependant nous savons son nom ! 
Gomment se fait-il qu’il ait trouvé place dans la 
mémoire des hommes ? A forcé de ne pas cher- 
cher Festinie des homínes, il Fa renconirée dans 
sa forme la plus haute, et non-seulement Festi- 
me, mais la gloire ! La chose du monde la plus 
invraisemblable pour lui, c’était la gloire. Elle 
est tombée sur lui ; elle Fenveloppe á jamais. 
Pendant qiffe ceux qui courent aprés elle rencon- 
trent quelquefois ou Foubli oü la honle, elle s’est 
assise sur le front de Joseph, et a écrit devant 
son nom ce petit mot singulier et mystérieux : 
Saint. Joseph est devenu saint Joseph. Quelle 
chose étrange que cette forcé de faire des saints 
et de les déclarer tela, forcé dont FÉglise a le 
monopole, et qu’on ne pourrait contrefaire sans 
un ridicule trop terrible pour étre affronté! Pre- 
ñez le vieil invalide le plus chauvin qui existe, et 
essayez de lui faire dire : Saint Napoléon I er . Ja- 
máis il n’osera. II le voudrait qu’il ne pourrait 
pas. Ses lévres se fermeraient. 

Joseph naquit á Gupertino le 17 juin i6o3. Fils 
d’artisans, chétif, maladif, méprisé de tout le 
monde, moqué par ees camarades, et mérae, chose 


SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 323 

assez rare, rebuté par sa mére, travaillé d’un 
ulcére gangréfleux, il passa son enfance entre la 
vie et la mort, dans une espéce de pourriture. Un 
ermite e frotta d’huile et le guérit. 

Au moment de sa naissance, on saisissait, á 
cause des dettes de son pére, le mobilier de sa 
famille, et il naquit dans une étable, ou sa mére 
s’était réfugiée. 

Quand, aprés avoir échappé á d’horribles ma- 
ladies, il voulut embrasser la vie religieuse, ce fut 
une série d’échecs et de déceptions. II sollicite 
son entrée en religión et ne l’obtient pas. Plus 
tard, il commence un noviciat ; il ne Pachéve pas ; 
il rentre dans le monde. Puis il rentre au cou- 
vent. Repoussé de partout, il a I’air luh-méme de 
ne savoir ce qu’il veut ni ce qu’il fait. 

Ce fut chez les Franciscains qu’il se présenta 
d’abord. II avait dix-sept ans. Deux de ses oncles 
appartenaient á POrdre et semblaient pouvoir ai- 
der son admission. On le refusa cependant, parce 
qu’il n’avait fait aucunes études. Tout ce qu’il put 
obtenir, ce fut d’entrer chez les Capucins, en 
qualité de frére convers.Mais ce fut pour essuyer 
des rebuffades horribles. 

L’iíicapacité naturelle et la préoccupation sur- 
naturelle semblaient s’unir pour le rendre inapte 
á tout. Son incapacité naturelle éclatait et sa 
préoccupation surnaturelle échappait á tous les 
yeux. Ses oublis naturels, ses absorptions surna- 
turelles lui faisaient une vie prodigieuse qui sem- 
blait ridicule aux geus attentifs et médiocresdont 


324 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


ií élaít entouré.Toutes ces intelligences éveillées, 
mais vulgaires, jetaient un regard clairvoyant sur 
Ies défauts de Joseph, un regard aveugle sur ses 
grandeurs. Ces deax regards se complétant Pun 
par Fautre, on finit par le déclarer absolument 
¡nsupportable. Saisi par Fextase au milieu des 
soins du réfectoire dont il était chargé, il laissait 
tomber les plats et les assiettes, dont les frag- 
menta étaient collés ensuite sur son habit, en si- 
gne de pénitence. II servait du pain noir au lieu 
de pain blanc ; on le grondait. II déclarait ne pas 
savoir distinguer Pun de Fautre. Pour transporter 
un peu d’eau d’un lieu dans un autre, il lui fallut 
uu mois tout entier. Enfin on déclara qu’il n’était 
bon ni aux travaux matériels, ni á la vie spiri- 
Uielle, et on le renvoya de la maison. 

On iui óta Thabit religieux. II déclara plus tard 
avorr souffert en ce moment comme si on Iui eút 
arraché lapeau. Pour comble de malheur, il avait 
perdu une partie de ses habits laíques. Le cha- 
peau, les bas,les souliers manquaient. Ils’échappa 
á moitié nu. Des chiens s’élan^ant d’une étable 
voisine Passaillirent et mirent en piéces les hail- 
Ions qui lui restaient. Des pátres, le prenant pour 
un voleur, voulurent se jeter sur lui. Protégé par 
Pun d’eux contre la fureur des autres, il reprend 
sa course. Un cavalier se présente devant lui et, 
le poussant l’épée á la main, lui reproche d’étre 
un espión. 

Joseph arrive á Yitrara ; il se jette aux pieds de 
son onde, qui le chasse en lui reprochapt les 


SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 325 

dettes de son pére á Cupertino. II se jette aux 
genoox de samére, qui lui répond : — Vous vous 
étes fait chasser d’une maison sainte. Choisissez 
de la prison ou de l’exil ; car il ne yous reste 
qu’á mourir de faim. 

Enfin, aprés bien des démarches, Joseph finit 
par étre admis au couyent de la Grotella, pour y 
étre chargé du pansement de la mulé, 

Joseph savait á peine lire et écrire. Or, il vou- 
lait étre prétre ! Jamais il ne put expliquer aucun 
des évangiles de Tannée, excepté celui qui conte- 
nait ces mots : « Bienheureusesles entrailles qui 
yous ont porté ! » Joseph voulait passer Texamen 
du diaconat. L’Evéque ouvre le hvre des Evan- 
giles et tombe sur ces mots : « Bienheureuses les 
entrailles qui yous ont porté ! » 

II fit ainsi á Joseph la seule question á laquelle 
celui-ci pút répondre, et Joseph répondit. II ne 
put reteñir un sourire, mais il expliqua supérieu- 
rementl’Evangile.Restait le dernier examen celui 
du sacerdoce. Ici la chose se passe d’une maniére 
encore plus surprenante. Tous les postulants, ex- 
cepté Joseph, savaient leur affaire sur le bout du 
doigt. Les premiers qui passérent Texamen, le 
passérent d’une fa^on si brillante que EEvéque 
s’arréta avant de les avoir examinés tous, et, 
croyant Tépreuve inutile, admit en masse ceux 
qui restaient, et parmi eux Joseph, qui fut re§u 
sans examen. C’était le 4 mars 1628, Joseph était 
done prétre, malgréles hommes et leschoses, mal- 
gré toutes ses incapacités reconnues,mais oubliées. 


320 


PHYSIONOMIES DE 6AINT8 


II revint au couvent de la Grotella. II y passa 
deux années terribles. La misére matérielle á la- 
quelle il s’était condamné se compliqua d’une mi- 
sére intérieure bien autrement terrible. Les con- 
solations divines dont il avait été soutenu depuis 
l’enfance firent place á une sécheresse triste et 
morne qui augmentait tous les jours. II écrivait 
plus tard á un ami : « Je me plaignais beaucoup 
de Dieuavec Dieu. J’avais tout quitté pour lui, et 
lui, au lieu de me consoler, me livrait á une am- 
goisse mortelle. Un jour, comme je pleurais, 
comme je gémissais (oh ! rien que d’y penser, je 
me sens mourir !) un religieux frappe á ma porte. 
Je ne réponds pas; il entre. « Frére Joseph, dit- 
« il, qu’avez-vous ? Je suis ici pour vous servir. 
« Tenez, voici une tunique. J'ai pensé que vous 
« n’en aviez pas. » En effet, ma tunique tombait 
en lambeaux. Je revétis celle qu’apportait Fin- 
connu, et tout mon désespoir disparut á Finstant 
méme. » Personne ne connut jamais le religieux 
qui avait apporté la tunique, 

A partir de ce moment, la vie de saint Joseph 
fut une des plus merveilleuses dont Fhistoire 
fasse mention. Sa vie extérieure fut á la fois trou- 
blée et monotone. Pour éviter les foules qui le 
cherchaient, on le transportad d'un lieu dans un 
autre, et on le tenait presque en prison jusqu’á 
un déplacement nouveau. A chaqué départ, Jo- 
seph disait : « Lá oú vous me conduirez, Dieu 
est-il ? » Et sur la réponse affirmatíve qui lui 
était faite, il répondait : « C’est bien. » Sa vie 




SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 327 

intérieure offre la réunion des phénoménes exta- 
tiques et thaumaturgiques les plus variés et les 
plus sublimes, accomplis dans une nature et par 
une nature qui semblait contraire au sublime. II 
pansait une mulé ; il travaillait k la fa^on des bé- 
tes de somme. II savait á peine lire ; il 6’appelait 
frére Ane, non par une fausse humilité, mais parce 
que sa simplicité, sa patience, sa vulgarité, sa 
bonhomie, son ignorance,son habitude de faire le 
gros ouvrage, Touvrage de resclave, son habi- 
tude de porter des fardeaux, d’obéir, de ne pas 
discuter, d’aller devant lui, lentement, téte basse, 
tout enfin lui donnait une certaine ressemblance 
avec la téte de l’áne. Peut-étre méme un entéte- 
ment naturel, vaincu par Tobéissance, ou trans- 
figuré par la lumiére, ajoutait á cette similitude. 

Un jour on lui ordonna d’expliquer un passage 
du bréviaire. Joseph ouvre le livre et tombe sur 
les legons de sainte Gatherine de Sienne. La le^on 
portait : « Catharina , virgo se/ie/isis, ex Beain - 
caris piis orta parentibus. Gatherine, vierge de 
Sienne, née des Benincara, ses pieux parents. » 
Joseph, en lisant, supprime le mot : ex Benin- 
caris , des Benincara. — On lui ordonna de re- 
lire. Malgré lui, il supprime encore le méme mot. 
On lui ordonne de relire une troisiéme Cois ; il 
persiste et supprime le méme mot. On lui ordon- 
ne de regarder de plus prés. II a beau se fatiguer 
les yeux, il ne voit pas le mot qu’on lui ordonne 
de Yoir. Or, quelque temps aprés, la congréga- 
tion des Rites supprimait ce mot. 


328 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Cet homme, qui ne savait rien, qui ne compre- 
nait rien, qui ne savait pas traiter avec Ies autres 
hommes, qui ne pouvait rien apprendre, qui n’a— 
vait aucune présence d’esprit ni aucune instruc- 
tion, ni aucune habileté pour déguiser son igno- 
rance, Sortait vainqueur de tous les examens, de 
tous le6 interrogatoires, de toutes les épreuves 
auxquelles on le soumettait. 

Au lieu d’apercevoir Ies hommes sous la figure 
qu’ils ont dans le monde, sous leur figure exté- 
rieure et visible, saint Joseph les voyait souvent 
sous la forme de Fanimal qui représentait Fétat 
de leuráme. II sentaitdes odeurs qui n’existaient 
que pour lui, des odeurs spirituelles, mais qui 
lui semblaient matérielles. II rencontrait un hom- 
me dont la conscience était en mauvais état : 
« Tu sens bien mauvais, lui disait Joseph, va te 
laver. » Et, aprés la confession, si la confession 
était bonne, il sentait une autre odeur. Ses sens 
spiritualisés étaient devenus des instruments de 
communication entre le monde des esprits et le 
monde des corps. II sentait physiquement ce qui 
n’existait que moralement. Sa personne était de- 
venue une espéce de symbolisme vivant qui 
éclairait le monde visible par un reflet sensible 
du monde supra-sensible. 

La madone de Grotella était le point oü il avait 
laissé son coeur. C’était au pied de cette madone 
que cet homme extraordinaire avait passé de Ion- 
gues heures dans une contemplation profonde. La 
contemplation était tellement sa vie gu’il n’avait. 


SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 329 

jamais pu, parmi les travaux les plus grossiers, 
se distraire delle. Tout enfant, il s’arrétait, á une 
époque oü le nom méme de Pextase luí était in- 
connu, il s’arrétait, saisi par Pesprit, dans celte 
attitude á la fois simple et étonnante qui lui va- 
lut le surnom de bonche béante . Et quand on son- 
ge á la vulgarité de sa na ture, quand on songe 
qu’il était un áne, on est frappé de cette réunion 
violente des choses opposées qui donnent^aux 
oeuvres divines un de leurs caractéres les plus 
particuliers et les plus distinctifs. Les oeuvres di- 
vines portent le caractére des oppositions réso- 
lues dans Punité. 

En effet, frére Ane volait dans Pair comme un 
oiseau. II n’y a guére, dans la vie des saints, un 
autre exemple de la méme faculté poussée si 
loin. 

Saint Denys, parlant d’Hiérothée, son maítre, 
disait : « Cet homme n’était pas seulement le dis- 
ciple, il était Pexpérimentateur des choses divi- 
nes. » On en peut dire autant de saint Joseph, qui 
ne ressemblait certes pas naturellemeat á Hiéro- 
thée. Joseph passa une partie de sa vie en Pair, 
réellement et physiquement en Pair, entre le ciel 
et la terre, suspendu. En méme temps, il était 
le meilleur ami des animaux. 

Joseph appartient á la famille des saints qui 
compte parmi ses caracteres les plus particuliers 
Pamitié des bétes et la familiarité de toutes Ies 
créatures. Je reviens encore ici sur ce mot incom- 
pris et que je ne comprends pas moi-méme, en 


330 


PHYSIOKOMIES DE SAINTS 


le pronon§ant : la simplicité. On dirait que c'est 
á elle qu’appartiennent certaines faveurs visibles, 
plus frappantes pour Phomme que d’autres grá- 
ces. 

Un jour, il promit á des religieuses un oiscau 
qui leur apprendrait á chanter. Et tous les jours, 
aux offices du matin et du soir, voici qu’un oiseau 
paraít sur la fenétre du chceur, prévenant et rani- 
mao¿ le chant des religieuses. Un jour, il dispa- 
rut. On s'en plaignit á Joseph. « L’oiseau a bien 
fait, répondit le saint. Pourquoi Pavez-vous insul- 
té ?» En effet, une religicuse lui avait fait je ne 
sais quelle insulte. — Cependant Joseph promit le 
retour de Poiseau, qui revínt. Sans doute, il avait 
oublié ou bien il avait pardonné. Cette fois, il 
établit sa demeure parmi les religieuses. Mais f 
une des soeurs lui ayant attaché un grelot á la 
patte, il dísparut quelque temps aprés. Joseph le 
rappela encore . « Je vous avais donné un musicien, 
dit-il aux religieuses, il ne fallait pas en faire un 
sonneur de cloches. II est alié veiller prés du 
tombeau de Jésus-Christ. Mais il reviendra. » En 
effet, il revint et il ne dísparut qu’avec le saint. 

Un jour, prés du bois de Grotella, saint Joseph 
rencontre deux liévres : « Ne vous éloignez pas, 
leur dit-il; ne vous éloignez pas de la madone ; 
car beaucoup de chasseurs vous poursuivent. » 
Au bout de quelques minutes, Pun d’eux est sur- 
pris et poursuivi par les chiens. Mais la porte de 
l’église est ouverte ; il traverse la nef et se jette 
dans les bras du saint- « Ne t’avais-je pas aver- 


SAINT JOSEPH DE CÜPERTINO 331 

ti ? )> lui dit Joseph. Les chasseurs surviennent 
échauffés et réclament bruyamment leur proie. 
« Ce liévre, leur répond le saint, e$t sous la pro- 
tection de la madone. Vous ne Paurez pas. » Puis 
il bénit le quadrupéde et le remet en liberté. Pen- 
dant qu’il revenait de la chapelle au couvent, il 
rencontra Pautrc liévre, qui vint á lui épouvanté. 
Le chasseur, qui était le marquis Cóme de Pi- 
nelli, seigneur de Cupertino, lui demande s’il a vu 
le liévre. « Le voici dans les plis de ma tunique, 
répond Joseph. Ce liévre est á moi; épargnez-le, 
et ne venez plus chasserici, car vous Peffrayez.» 
Puis, parlant au liévre : « Cache-toi lá-bas dans 
ce buisson et ne bouge pas. » Les chiens, qui 
voyaient leur proie, restaient immobiles et fré~ 
missants, mais cloués á leur place. 

Un orage avait détruit presque toutes les bre- 
bis d’un petit village. Les pátres désolés allérent 
trouver Joseph. Le saint toucha une á une les 
brebis mortes. « Au nom de Dieu, léve-toi, » leur 
disait-il en les touchant. Et les brebis se levérent. 
Une d’elles retomba. Joseph, d’une voix plus 
énergique et presque irritée, lui crie : « Au nom 
de Dieu, léve-toi et reste debout. » Une autre 
fois il attira des moutons dans la chapelle de 
Sainte-Barbe. Sautant par-dessus les barriéres, et 
quittant leurs gras páturages, les moutons accou- 
raient en foule, appelés par Joseph á la priére. 

Au seul nom de Jésus et de Marie prononcé 
devant lui, il arrivait que saint Joseph quittait le 
monde et s’envolait, méme matériellement. Sou- 


332 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


vent ses extases débutaient par un grand cri. 
Mais ce cri ne faisait pas peur, et cette constata- 
tion fut importante pour sa canonisation. L’Eglise 
prend des précautions immenses pour discerner 
les esprits. L’Esprit-Saint donne la sécurité, mé- 
me au milieu d’apparences terribles ; FEsprit 
mauvais agite, méme au milieu d’apparences 
tranquilles. 

Un jour,dom Antonio se promenait avec Joseph 
dans le jardin. « Frére Joseph, dit Antonio, que 
Dieu a fait un beau ciel ! » Joseph pousse un cri, 
s’envole et va se poser á genoux sur la cime d’un 
olivier. La branche, dit l’enquéte, se balan^ait 
comme sous le poids d’un oiseau. II y resta envi- 
ron unj demi-heure. — Si l’extase le surprenait 
pendant la messe, Joseph, revenant á lui, repre- 
nait le saint sacrifice au point précis ou il Tavait 
laissé, sans se tromper d’une cérémonie, d’une 
syllabe ou d’un geste. Trois peintres qui devaient 
orner sa chapelle convinrent de placer au-dessus 
de la porte un tableau de rimmaculée-Concep- 
tion. Joseph était lá ; on eüt dit que le mystére 
intérieur dont Timage allail étre fixée par le pin- 
ceau lui apparaissait. « L’Immaculée-Conception, 
cria-t-il, oh ! quel sujet ! » Et il tomba á genoux, 
ravi en extase. — Un jour á Féglise, sa main, pen- 
dant le ravissement, se trouva étendue sur la 
ílamme de deux torches. Quelque temps immobi- 
les de stupeur, Ies spectateurs songent enfin á 
écarter les flambeaux. Mais ses mains ne por- 
taient aucune trace de brúlure. — Un jour un 



SAINT JOSEPH DE CUPERTINO 333 

ouvrier, laissant tomber son outil, se fit unelarge 
blessure. Fra Ludovico réveille Joseph qui était 
en extase et lui montre le sang. Joseph lonche 
ce doigt á demi-coupé, Pentoure d’une bandeletle 
et dit á rouvrier : « Tu peux travailíer, » L/ou- 
vrier était guéri. C’était une croix qu’il fabriquaiL 
€ Plantons-la, » dit Joseph. Mais elle était si 
lourde qu’on ne pouyait la planter. Joseph slm- 
patiente, jette son manteau, franchit au vol Pes- 
pace de quinze pas, saisit la croix comme une 
paille et la plante dans Texcavation préparée. 

II faudrait un volume entier. Je renvoie le Ice- 
teur á la Vie de saint Joseph , par Domi ñique 
Bovino (i). 

Tel fut saint Joseph. S’il n’avait pas existé, per- 
sonne ne rinventerait. II est extraordinaria par- 
mi les extraordinaires. II n’y a guére de saint, 
dans les Bollandistes, qui déroute plus que lui 
les habitudes humaines. 

i,. Chez Poussielgue, rué Cassette, 27 . 






CHAPITRE XXX 


SAINT DENYS 


J’ai déjá remarqué que chaqué élu regoit Pat- 
trait surnaturel suivant une forme qui s’adapte á 
son caractére propre. Saint Augustin est appelé 
par un livre ; saint Paul par la foudre, les Rois 
Mages par une étoile. Saint Denys, lui, fut appelé 
par une éclipse de soleil. 

Le Docteur de la négation transcendante, celui 
qui devait épuiser, pour nommer Dieu, la parole 
humaine et déclarer ensuite qü’aucun nom ne 
suffirait, et faire mourir la parole dans le silence 
aupérieur, celui-Iá fut appelé par une éclipse de 
soleil. II était loin du Golgotha ; il était sur les 
bords du Nil, le jour du crucifiement, quand il 
re^ut eq Egypte la visite de Tobscurité. 

II comprit qu’uüe commotion agitait le ciel et 
la terre. Se souvenant de la le$on solennelle que 
Pombre lui avait donnée, le Yendredi-Saint, il se 
réfugia dans Pombre sacrée pour y vivre au-des- 
sus des pensées humaines. 

Aprés avoir écouté les paroles de la nuit, il en- 
tendit les paroles de saint Paul ; il entendit les 
paroles de Hierothée ! Quel borame I Disciple de 


i 


336 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


saint Paul et Maitre de saint Denys ! Maítre de 
saint Denys ! quel titre ! Quel homme devait étre 
celui aprés lequel saint Denys n’osait plus parler? 
Quel homme que celui qui rendit saint Denys 
timide et qui Tinclina vers le silence énorme dont 
il ne sortait que par un effort, dont il s’accusait 
de sortir, disant á ses contemporains et á la pos- 
térité qu’aprés la parole d’Hiérothée il avait 
honte de la sienne ! Ce fut un jour solennel dans 
rhistoire intellectuelle et moraledu monde que celui 
oú saint Denys comparut devant PAréopage d’A- 
thénes. Athénes ! Quels souvenirs parfaitement 
paiens ce nom réveille ! Et cependant, voici le 
Foudroyé du chemin de Damas qui arrive lá un 
jour, entre le Parthénon et le temple de Thésée, 
avec son báton et sa parole. Mais entre le 
Parthénon et le temple de Thésée, il y avait 
un autel dressé au Dieu inconnu : l’invinci- 
ble espérance avait l’air de s’étre réfugiée lá. 
Dans cette patrie de Ferreur et d¿ Ferreur 
systématique, dans cette Athénes subtile, rail- 
leuse et médiocre, dans cette capitale du paga- 
nisme, le Dieu inconnu s’était réservé une place 
inconnue. Et saint Paul en profita. Saint Paul et 
Athénes ! Quel contraste immense ! Si saint Jé- 
róme avait parlé devant PAréopage, á la bonne 
heure, cela se comprendrait ! Mais saint Paul 1 
le grand contemplateur de la rhétorique,Fennemi 
juré des phrases, des subtilités, des querelles de 
mots, qui ne veut ríen invoquer des choses de la 
sagesse húmame, le voilá devant cette Athénes 


SAINT DENYS 


337 


qui imposa la finesse et la pelitesse méme au gé- 
nie grandiose et oriental de Platón. (Test devant 
cette assemblée que saint Paul porte la parole. 
Mais, au nom du Dieu inconnu, quelqu’un se léve 
pour le suivre. (Test Denys, qui sera saint De- 
nys. (Test celui qui se promenait en Egypte le 
Vendredi-Saint, pendant l’éclipse de soleil ; c’est 
celui qui dit alors : « II se fait en ce moment une 
révolution dans les choses divines. » (Test celui 
qui plus tard écrira le Traité des noms divins ; 
et peut-étre qu’au nom du Dieu inconnu il sentit 
frémir en lui TEsprit qui allait l’emporter. 

Denys, le dépositaire de la Science grecque et 
de la Science égyptienne, qui portait en lui la 
métaphysique occidentale et la métaphysique 
oriéntale ; Denys, qui va devenir saint Denys, se 
fait le disciple d’Hiérothée, et quand, devenu 
saint Denys, il ose ouvrir la bouche, c’est pour 
s’excuser en tremblant, car Hiérothée a parlé. 

« II convient, dit le grand saint Denys, de re- 
pousser un reproche qu’on pourrait me faire. 
Puisque mon illustre maitre Hiérothée a fait un 
admirable recueil des éléments de théologie, de- 
vais-je écrire aprés lui ? Certainement, s’il eút 
développé la somme entiére de la théologie, nous 
ne serions jamais tombés dans cet excés de folie 
et de témérité d’imaginer que nous parlerions des 
mémes choses d’une fagon plus profonde et plus 
divine que lui ; nous n’aurions pas commis cette 
lácheté envers notre omi et maítre, auquel, aprés 
saint Paul, nous devons l’initiation á la Science 

22 


338 


PHYSIONOMiES M SAINTS 


divine, bous n'eussions pas essayé de prendre sa 
place et de lui dérober la gloire de s es sublimes 
enseignements. Mais comme ü exposait sa doc- 
trine d’une fagon vraiment élevée, comme il ca- 
cbait sou6 un seul mot beaucoup de cboses, desti- 
nées aux grandes intelligences, nous avons rejn 
l’ordre de développer, á l’usage des petks et des 
faibles, les pensées que nous a transmises cet 
immense génie. Je vousai envoyé son livre ; vous 
me Pavez renvoyé, déclarant qu’il surpasse la 
portée ordinaire. En efifet, je le regarde comme 
le guide des esprits avancés dans la perfeetion, 
qui vient á la suite des oracles des .apótres, et je 
crois qu’il faut le réserver aux bomxnes supé- 
rieurs. » 

Quel était done oet homme, quel était done ee 
philosophe auprés de qui saint Denys n’est qu’un 
maítre élémentaire, un vulgar isateur qui met les 
choses sublimes á la portée des Joules, lui, saint 
Denys l Ets’il fallait coippter sur la terre combien 
d’esprits sont capables de comprendre, méme de 
loin ce vulgar isateur , le dénombrement de celte 
partie de la population du qlobe serait bientót 
fait. Saint Denys a eu raison de parler . Au lieu 
de diminuer la gloire de son maítre, c’est lui qui 
en a perpétué le sou venir. Les oeuvres d’Hiéro- 
thée sont en partie perdues ! II paraít que la terre 
n’était pas digne de les garder. Mais nous en 
connaissons par saint Denys la substance. La 
doctrine d’Hiérothée a été étudiée, analysée, dé- 
veloppée par son sublime éléve. Dans cet aperju 


SAINT DENYS 


339 


r apide, plus htistorique que métaphysique, je n’es- 
sayerai pas de la commenter. Je Tai fait dans 
deux ouvrages {i). 

J’indique seulement ici quelques faits peu con- 
nus, et je ferai quelques citations aussi sublimes 
qu’ignorées. 

Jésus-Christ avait quitté la terre, laissant sa 
mére á saint Jean. 

Saint Denys voulut voir la Vierge. II fallait une 
lettre de recommandation. II paraít que saint 
Paul la lui donna. Saint Denys fut reju. 

C’était á Ephése probablement. Quand il rendit 
compte de son entrevue : 

« J’ai fait un effort, dit-il, pour me souvenir 
qu’il n’y a qu’un Dieu. J’ai fait un effort pour ne 
pas tomber á genouxet adorer la créature. » 

Quelque temps aprés Marie, mére de Dieu, 
mourait en présence des apotres. Cette réunion 
extraordinaire des douze hommes di&persés dans 
le monde offre un caractére frappant qui n’a 
peut-étre jamais été suffisamment remarqué. 
Quelle singuliére solennité ! Oes pécheurs gali- 
léens, devenus tout á coup orateurs et thauma- 
turgea, se dispersen! aux quatre vents du ciel. 
Le soufíle qui les emporte touche á la fois PO- 
rient et POccident. lis yont á Rome ; ils vont en 
Perse; ils vont dans PInde. Celui qui avait peur 


i. L’Homme , par Ernest Helio, Chap. Saint Denis TAréopagite 
M. Renán, V Allemagne et Vatkéisme aa dix-neuviéme siécle 
par Ernest Helio (Douniol). 


340 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


des plaisanteries d’une servante va mourir tout 
lá Theure crucifié la téte en bas. lis sont partís ; 
es voilá qui reviennent pour un moment. lis sus- 
pendent un moment leurs gigantesques travaux. 
Caligula régnait probablement, á moins que ce ne 
fút Claude, ou déjá Néron; car Tannée est in- 
connue. Cette femme obscure, dont les peuples 
ni les rois n’ont entendu parler, va mourir á 
Ephése. Le bruit s'en répand mystérieusement; 
porté sur Taile de je ne sais quel oiseau, il va 
aux extrémités de la terre. 

Marie va mourir. Les apótres reviennent, avec 
eux Hiérothée et Denys. 

Le souvenir de la mort de Marie et des paroles 
prononcées autour d’elle par les apótres réunis 
réveille chez saint Denys cette admiration fidéle, 
éternelle, enthousiaste du disciple pour le maí- 
tre; admiration touchante et presque naive, qui 
fait éprouver á TAréopagite, toutes les fois que 
le nom glorieux de son maítre tombe sous sa plu- 
me, le besoin de s’excuser, de lui rendre hom- 
mage et de s’effacer devant lui. 

« Je me suis abstenu scrupuleusement, dit-il, 
de toucher aucunement á tous ces points que no- 
tre glorieux maítre a expliqués clairement, pour 
ne pas toucher á ce qu’il a dit. Toute parole vient 
mal aprés la sienne. (Quel enthousiasme dans ce 
mot! « Toute parole vient mal aprés la sienne, car 
il brillail méme entre nos pontifes inspirés, com- 
me vous avez pu le constater vous-méme, quand 



SAINT DENYS 


341 


vous et moi nous vínmes contempler le corps sa* 
cré qui avait produit la Vie et porté Dieu. Lá 
se trouvaient Jacques et Pierre, chefs suprimes 
des théologiens. Alors il sembla bon que tous Ies 
pontifes, chacun á sa maniére, célébrassent la 
toute-puissante bonté du Dieu qui s’était revélu 
de notre infirmité. Or, aprés les apótres, Híéro- 
thée surpassa les autres orateurs, ravi et trans- 
porté hors de lui-méme, profondément érou des 
merveilles qu’il publiait, et admiré par tous les 
assistants, amis ou étrangers, comme un homme 
inspiré du ciel. «Pose dire que Hiérothée fui le 
panégyriste de la divinitél Mais á quoi bon vous 
redire ce qui fut prononcé en cette gloríeme as- 
semblée ? Car, si ma mémoire ne me trompe pas, 
j’ai entendu répéter par votre bouche, Timolhée, 
quelques fragmenta de ces louanges divines* % 

Si, descendant de lá-haut, nous nous souve- 
nons de la nature humaine, si prompte á dé ni- 
grer, méme quand elle estime, méme quand elle 
admire, si prompte á rabaisser, fút-ce par un pe- 
tit mot presque imperceptible, celui qui vient de 
s’élever au-dessus de vous, nous serón 5 plus 
profondément pénétrés de cet enthousiasme hu ro- 
ble et brúlant en vertu duquel saint Denvs se 
cache et s’efface derriére son maítre. Plus il se 
cache, plus il se montre. Plus il s’abaisse, plus 
il s’éléve. Le lecteur ne sait trop qui admírer le 
plus et confond dans une Iouange commune le 
maítre qui a su faire un tel disciple, et le disd- 
pie qui a su porter de cette fa?on le poids d un 


342 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


tel maltre. Car dest une charge, c’est une res- 
ponsabiíité, c’est un fardeau, qiFun tef dépót, le 
dépót qu’Hiérotbée avait confié á Denys, et la 
simplicité qui ne se regarde pas étaif aussi né- 
cessaire, pour le gárder fidélement, que Pmteífí- 
genee qui regarde la lumiére. 

Si Hiérothée fut le métaphysicíen des dioses su- 
périeures, il est évident qu’il ne s*en tint pas á la 
théorie. Denys le caractérise par ce motsuperbe : 
Erat paiiens divina. des choses 

divines. » Patient signifie expérimentateur. II était 
le sujetdes opérations divines. Nous frouvonsdans 
ses hymnes sur Famour divin un passage,cité par 
saint Denys, qui nous ouvre quelque horizon sur 
il nature des pensées de son maítre. 

« Par Famour, dií Hiérothée, par Famour, quel 
qifil soit, divin, angélique, rationnel, animal ou 
ánstinctif, nous entendons cette puíssance qui éta- 
blit et maintient Fharmonie parmí Ies étres, qui 
incline les plus élevés vers ceux qui le sont moíns, 
dispose les égauxáune fraternefle alliance,et pré- 
^pare les mférieurs á Faction providentielle des 

supérieurs Rassemblons et résumons tous 

ces amours divisés en un seul et universel amour, 
pére fécond de tous les autres. A une certaine 
hauteur apparaítra le double amour des ámes hu- 
maines et des esprits angélíques, et bien Ioin,bien 
loin par delá brille et domine la cause incompré- 
hensible et infiniment supérieure de tout amour, 
vers laquelle aspire unanimement Famour de tous 
Ies étres, en vertu de Ieur nature propre 



SAINT DENYS 343 

Ramenant done toas ees ruisseaux divers á la 
source unique, dísona qu’il existe une forcé sim- 
ple,. spoirtanée, qui établif l’union et l’harmonie 
entre toutes choses,. depuis le souv erain bien jus 
qu’á la derniére des eréatures, et de lá remonte 
par la méme route, á son point de départ, accoin- 
püssant d’elle-méme, en elle-méme et sur elle- 
méme, sa révolution invariable. » 

Ces eonsidératians générales nona indiquen! k 
peu prés la nature du regar d qu’il jetait sur la 
création. La page que je vais citer nous donnera 
une idée de la hauteur de ses vues théologiques 
et du coup-d’ceil qu’il jetait sur l’mcarnation du 
Verhe. 

« La divinité du Seigneur Jésus-Christ> dit Hié- 
rothée, est la cause et le complément de tout ; elle 
maintient les choses dans un harmonieux ensam- 
ble sans étre ni tout ni partie; et cependaní elle 
dit tout et partie, parce qu’elle comprend en elle 
et qu’elle posséde par excellence le tout et les 
parties. Comme principe de perfection, elle est 
parfaite dans les choses qui ne le sont pas ; et, en 
ce sens qu’elle brille d’une perfection supérieure 
et antécédente, elle n’est pas parfaite dans íes 
choses qui le sont. Forme supréme et origínale, 
elle donne une forme á ce qui n’en a pas, et dans 
ce qui a une forme elle en semble dépourrue, 
précisément á cause de l’excellence de la sienne 
propre. Substance auguste, elle peut s’incliner 
vers les autres substances sans souiller sa puré té, 
sans descendre de sa supréme élévation. Elle dé- 



344 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


termine et classe entre eux les principes des dio- 
ses et reste éminemment au-dessus de tout prin- 
cipe et de toute classification. Elle fixe l’essence 
des étres. Saplénitude apparalt en ce qui manque 
aux créatures, Sa surabondance éclate en ce que 
ces créatures possédent. Indicible, ineffable, su- 
périeure á tout entendement, á toute vie, á toute 
substance, elle a surnaturellement ce qui est sur- 
naturel et suréminemment ce qui est suréminent. 
De lá vient (et puissent nous concilier miséricorde 
les louanges que nous donnons á ces merveilles 
qui surpassent Fintelligence et la parole) ; de lá 
vient qu’en s’abaissant jusqu’á notre nature et 
s’unissant á elle, le Verbe divin fut au-dessus 
de notre nature, non-seulement parce qu’il s’est 
uni á Fhumanité, sans altération ni confusión de 
sa Divinité, et que sa plénitude infinie n’a pas 
souffert de cet ineffable anéantissement, mais en- 
core, ce qui est admirable, parce qu’il se montra 
supérieur á notre nature dans les choses mémes 
qui sont propres á elle, et qu’il posséda d’une 
fa$on transcendante ce qui está nous, ce qui est 
de nous. » 

C’est ainsi que saint Hiérothée parlait de Pln- 
carnation. Les ouvrages d’Hiéroíhée sont perdus 
pour la plupart. Perte incalculable dont personne 
ne mesure la dimensión. J’ai voulu demander á 
Phisloire sestrop raresdocuments, et reconstruiré 
un peu la grande figure d’Hiérothée, et offrir au 
lecteur la gloire presque oubliée de cet filustre 
inconnu. 


CHAPITRE XXXI 


SAINTE THÉRÉSE. 


Yoicila plus célébre des contemplatives. Pour- 
quoi la plus célébre? Je n’en sais absolumenl 
rien. La plus célébre et la plus pardonnée* Le 
caractére général des contemplatifs, c’est d’arré- 
ter la colére et Tiróme des hommes. Le lien 
ou ils vivent est déjá par lui-méme irritant pour 
les aveugles, á cause de la lumiére dont il est 
rempli. La nature de leurs actes préte admirable- 
ment á Tiróme toutes les occasions d’éclater. Le 
principe et la fin de leurs actions échappent tous 
deux aux regards des hommes. L’action elle— 
méme tombe seule sous ce regard, isolée, desii- 
tuée de son principe, destituée de son bul, dé- 
pouillée de Tatmosphére ou vit Tesprit qui Ta- 
nime. Ainsi lancée sur le terrain du monde, sans 
explication, la vie du contemplatif est une étran- 
gére et on la prend pour une ennemie. Les hom- 
mes ne savent que penser de ces étrangers qu J on 
appelie des saints, non pas étrangers par leur 
indifférence, mais étrangers par leur supériorité, 
et, ne sachant que penser, les hommes se meítent 
á rire. lis rient parce que le rire éclate quand 
une chose apparalt sans rapport avec les nutres 


346 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

choses, de méme que les larmes coulent quand 
le rapport apparaít profond. 

Pour faire pleurer, que fáut-il? II faut faire sen- 
tir profondément les rapports des personnes, 
leurs affections, leurs amitiés* leurs ressemblan- 
ces, leurs parentés intérieures, toutes leurs inti- 
mités, toutes leurs joies, toutes leurs douleurs ; 
car la joie et la douleur sont des relatious sen- 
ties. 

Pour faire rire, que faut-il? II faut isoler une 
persorme ©« tme chose, la présenter toute seuíe, 
en supprimant toot ce qui Favoisine, en détroi- 
sant toutes íes relations d’esprif, de lumiére et 
d’amour par lesquelles elle tient au monde visi- 
ble ou au monde invisible. Le spectacle d’unindi- 
vidu qui ne ressemble pas á eeux a» milieu des- 
quels il vít, plus isolé que dans un désert, est 
Foccasion et Félément du rire. 

Voilá pourquoi le monde rit des saints, surtout 
des saints conte mplatifs, parce que la contempla- 
tíon est, de toutes les choses saintes y celle qu’il 
comprend le moins. Eh bien ! par une exception 
bizarre, il rit peu, ou ne rit pas de sainte Thé- 
rése. M. Renán la déclare admirable. Toutes les 
femmes á imagination ont un certaim penchant 
pour elle. Tous les artistes la respectent; toutes 
les fois que son nom paraft, une louange assez 
vive est dans le voisinage. 

Saint Augustin et sainte Thérése partagent ce 
privilége : ils sont estimés. Saint Augustin et 
sainte Thérése ¿ouissent d’une immunité. 


SAINTE TRÍRÉSE 


347 

Pourquoi cette immunité ? á quoí tient-elle ? 
Sainte Thérése est cependant, acrtant que qui que 
ce soit, dans les roies extraordinaires. Sa vie est 
píeme efe visions, de révéfations. Elle nage dans 
le suraafurel comme un poisson dans Feau. 

Pourquoi done le monde ne s’etr moque-t-ilpas? 
Cetfe questkm trés profonde trouverait peut-étre 
sa solutian dans la nature du rire teffe que je 
views de Finefiquer tout á Fheure. 

Saml Augustin e< sainte Thérése ne paraissent 
pas ridicules, comme les axrtres saints, aux yeux 
des hommes, parce qu’ils semblen! montrer entre 
les hommes et euxdes reíations éridentes et sub- 
sistentes, au sommet méme de leur sainteté. Les 
hommes les trouvent moinsisolés sur la terre que 
beancoup d’autres. C’est’ qu r en effet ces deux 
saints mettent dans leurs récíts íeurs faiblesses 
en éyidence. 

Saint Augustin et sainte Tbérése racontent sí 
bien leurs fainlesses, qu’rfs établissent entre le 
íecteur et eux une espéce de trait d'union. Les vani- 
tés de celle-ci, les erreurs de celui-Iá, permettent 
atf Iecteur de trouver en luí et en elle une cer- 
taine ressemblance de lui-méme. Les deux con- 
versions, différentes comme leurs fautes, sembíent 
Ies avoir préserrés sans Ies avoir séparés, et 
quelque chose persiste au fond de ce saint, au 
fond de ceíte sainte, qui, sans flatter la nature 
déchue, Finrite cependant á regarder. Leur élo- 
querice est á peu prés du méme genre : naíve, 
pénétrante, intíme et yéridique. Tous deux ont 



348 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

écrit leur vie, dans la pureté profonde de leur 
esprit et de leur áme. Tous deux sont agités, 
inquiets, méme au lieu d’oú semblent bannies Fa- 
gitation et Finquiétude. Saint Augustin garde 
dans la paix religieuse des doutes philosophiques. 
Cet esprit remuant cherche, cherche toujours. 
II remue, il questionne. II ne s’endort jamais. 
Sainte Thérése, poursuivie sur les hauteurs du 
Carmel par des doutes d’une autre espéce, moins 
pliiíosophiques et plus déchirants, se demande si 
elle est dans la yoie de Dieu ou si elle est la vic- 
time des illusions de Fennemi. 

Saint Augustin représente assez bien la recher- 
che de Fhomme : quelle est la vérité de mon 
esprit ? Sainte Thérése représente assez bien la 
recherche de la femme : quelle est la vérité de 
mon áme ? Saint Augustin cherche hors de lui ; 
sainte Thérése au fond d’elle-méme : tous deux 
ingénieux, tous deux profonds, tous deux hábiles 
dans les choses divines, hábiles aussi dans Ies 
choses humaines, tous deux subtils, tous deux 
troublés. 

La simplicité ne les caractérise ni Fun ni Fau- 
tre. La simplicité accompagne trés bien le génie, 
elle accompagne rarement Fesprit, dans le sens 
franjáis du mot. Or saint Augustin et sainte Thé- 
rése étaient, au plus haut point, des gens d’es- 
prit. L'amabilité humaine les distingue et les suit. 
On voodrait les connaltre, méme indépendamment 
de leur sainteté. C’est apparemment ce parfum 
terrestre qui leur donne le privilége, étrange 



SAIN TE THÉRÉSE 


349 

pour des saints, de trouver gráce aux yeux des 
hommes. Leurs siécles á tous les deux étaient des 
siécles subtils, chercheurs, métaphysiciens, et 
ils respirérent Tair qu’il fallait pour nourrir á la 
fois leurs qualités et leurs défauts. 

Toute la vie de sainte Thérése, avant sa con- 
versión, se résume en un mot : Vanité. II est 
vrai que ce mot contient tout, puisqu’il signifie le 
vide. La vanité, qui est le vide, s’oppose directe- 
ment á laplénitude, qui est Dieu, et ceux qui com- 
prennent ces mystéres intérieurs ne s’étonneront 
pas des repentirs longs et profonds, qui, portant 
sur les fautes que le monde croit légéres, pour- 
rontparaítre exagérés aux esprits superficiels. 
Le monde ! tel était en effet l’ennemi personnel 
et le tentateur intime de sainte Thérése. J’ai 
expliqué quelque partquelle différence il y a entre 
le péché et Fesprit du monde (i) : Tesprit du 
monde est essentiellement le péché, mais le péché 
n’est pas toujours l’esprit du monde. Eh bien ! 
saint Augustin luttait directement contre le péché, 
sainte Thérése contre Tesprit du monde, et ces 
tentations si subtiles que lui donnaient, méme au 
comble de sa hauteur, les conversations du par- 
loir, conversations mondaines, mais non pas sean, 
daleuses, montrent bien de quelle nature était 
1’e.nnemi, petit, mais robuste, qui la poursuivait 


r. Vovez YHomme, par Ernest Helio. 


PHY SIONOMíES JD)E SiJNTS 


350 

sur la montagne saos étre complétement tué par 
Fatmospbére dévorante et brúlante du Carmel. 

Je ne raeonterai pas id la vie de sainte Thé*- 
rése ; elle est beaucoup trop connue., gr&ee au 
privilége dont |e paríais tout á Fhewe, pauravoir 
besoin de «arration. Mais j’indiquerai yolontiers 
la nature de son combat. G’est le combat de F^ánae 
et de Fesprit. L’áme chez elle veut étre toute á 
Dieu. L’esprit est retenu, poursum et tenté par 
le sou**enir bumain et méme móndala des cboses 
bumaineset méme mondaines. Jamsás ríen de gros- 
sier dans ces tentations : ce sont des ouances, des 
fmesses, des délicatesses spiritueUes et intelleotueb 
les ! l/árne veut étre toute & Bieu.L’esprJt semble 
par moments accepter Fomfere d'unpartage. I/áwe 
croit, sent, voit qu’elle est toute á ¡Dieu. X/esprit, 
plein de réflexions et de tnQubles,:adH*et 1 allusioH 
comme possible et probable. Tout favorise en elle 
et autour d’ellele doute.LaloBgaeiUusion de ses 
directeurs semble le reflel de ses propres tienta- 
tions qui s’extériorent et lui parlent par des voix 
étrangéres. D'un cóté Dieu l’emporfce, et ve¿Ut Ja 
part de Fáme transportée, ravie, <qui yole sor la 
montagne, dans la liberté de l’amour qui i’appeüe. 
D’un autre cóté, elle hésite, elle doute; on hé- 
site, on doute; personne ne sait plus leebeeoía; 
on regarde de tous cótés avec une agitation sté- 
rile; plus on regarde, moins on voit, et voilá la 
part de Fesprit. L’obéissance fut la voie par oú 
l’esprit passa pour rejoindre Fáme sur la hauteur. 
Quand Jésus-Christ apparaissait á sainte Thérése 


6AINÍE XH¿R£>S« 851 

et qiPelie refusait, par obéissance, i’apparition 
méconnue préparait sa délivrance ; elle acceptait 
le mystére terrible qui lui était préparé ; la vérité 
allait se {aire jour, et samt Pierre d ’ Alcántara 
approchait, appelé par P^obéissance. 

C’est la réflexion, dépourvue de lumiére et de 
sis&plicité, qui enchainart Fesprit, le séparait de 
Páme, et ce déchirement terrible fut le supplioe 
de sainte Thérése. Son confesseur ayant -consulté 
cinq ou six maftres, tona fure®fc <Pavis que les 
phénoméne® spirituels dont sainte Thérése était 
Pobjet venaient du dénaon. L’oraison luiíut Ínter- 
dite, et la cofnmunion retranchée. On lui défendit 
la solitude. On prit cantre Dieu rtoutes les me&ur 
res possibles. 11 lui fallut insulter de tontea les 
maniéres celui qui apparaissait. L’absenee des 
gráces sensibles devint aussi pour elle une tor- 
ture singuliére. A une certaine époque,eüe dési- 
raitla fin de l’heure maTquée pour lapriére. Car 
le don de la priére facile lui était refusé. Le temps 
et Péternité seniblent représenter lesdeux aspects 
de la vie de sainte Thérése. Elle passades heu- 
res horribles, et elle avait le sentiment profond 
du jour qui ne doit pas finir. Dans san enfance, 
lisant la Vie des saints, elle s’arrétait pour s’é- 
crier : Éternellement ! éfternellement ! — Et elle 
sentait une impression spéciade et étrange quand 
on chantait un credo : Cujus non erit finís. Elle 
avait besoin de Passurance que le régne n’aura 
pas de fin. 

Enfin saint Pierre A ’ Alcántara apporta lalu- 



352 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


miérc, et avec elle l’activité, et avec elle le repos, 
II jugca et décida que les lumiéres de sainte Thé- 
rése étaient des lumiéres divines. Louis Bertrand, 
Jean d’Avila et Louis de Grenade partagérent ce 
sentiment. La questionfut décidée. Sainte Thérése 
écrivit sa vie et les Sept cháteaux de Váme. 
Ceux qui croient que les saints se ressemblent 
devraient dire aussi qu’il n’y a dans la création 
qu’une fleur. Rien de plus différent que les types 
des Elus, méme de ceux qui offrcnt entre eux au 
premier coup d’ceil le plus de ressemblance. Pen- 
dant qu’Angéle de Foligno, ravie tout ácoup d’une 
fa^on imprévue et terrible, perd le sentiment des 
choses qu’elle ne sait pas, étrangére á tout, á 
cause de sa hauteur, ne pouvant plus parler de 
Dieu, ne sachant plus quel nom lui donner, ravie 
dans un amour qui prend la ressemblance de 
l’horreur, d’une horreur défaillante et transpor- 
tée oü le cri se méle au silence; sainte Thérése, 
elle, garde la vue constante et claire des états 
qu’elle traverse, des étapes qu'elle parcourt, des 
phases par ou elle passe, des résidences oú ha- 
bite son áme. Pcut-étre les doutes, les questions, 
les analyses, les lenteurs, les études qu’on faisait 
autour d’elle, á propos d’elle, et qu’on lui faisait 
faire sur elle-méme, ont-elles développé dans 
son intelligence cette lucidité méthodique. Dans 
les Sept cháteaux de Váme elle détermine avec 
précision le point oü cette région finit, le point oú 
cette région commence. On dirait une carte de 
géographie. Peut-élre cette faculté d’analyse la 



SAINTE THÉRÉSE 


353 


rend-elle plus supportable aux lecteurs ordinai- 
res. Gomme elle raconte son ascensión, on lui 
párdonne méme de s’étre laissée enlever. 

Angéle de Foligno, parlant de la Passion de 
^ésus-Christ, s’écrie : « Si quelqu’un me la racon- 
tait, je lui dirais : C’est toi qui Tas soufi'erte ; et si 
un ange me prédisait la fin de mon amour, je lui 
dirais : C’est toi qui es tombé du ciel. » 

L’acte surnaturel d’Angéle de Foligno ressem- 
ble un peu á Facte naturel du génie, qui arrive 
sans qu’on Fait vu marcher. L’acte surnaturel de 
sainte Thérése ressemble un peu á Facte naturel 
du talcnt, qui raconte son voyage et dit par oú il 
passe. 

Jamais la pratique de la contemplation ne fait 
oublier longtemps de suite á sainte Thérése la 
théorie. La fondation de ses couvents marche 
simultanément avec ses illuminations intérieures. 
Elle opére extérieurement sa réforme visible du 
Carmel, comme elle en opére elle-méme Finvi- 
sible ascensión. Elle bátit des couvents, comme 
elle construit spirituellement et décritminutieuse- 
ment les cháteaux de Páme. Elle est analytique; 
elle est savante ; elle dessine ; Farchitecture lui 
est familiére. Enfin c’est par elle que se propage 
la dévotion á saint Joseph, qui est appelé le pa- 
trón des ámes intérieures, et qui est aussi fré- 
quemment invoqué, quand les intéréts pécuniaires 
sont en jeu. 

C’est á saint Joseph que sainte Thérése attri- 
bua la gráce d’avoir enfin obtenu saint P ierre 

23 



354 


physionomies de saints 


d’Alcantara. Saint P ierre d’Alcantara coupa en 
deux la vie de sainte Thérése. Avant lui, leg té- 
nébres; aprés lui, la lumiére. C’est lui qui porta 
le flambeau dans Pabtme. 

Saint Jean de la Croix se joignit á ce groupe 
illustre. Sainte Thér ése, saint P ierre d’Alcantara, 
saint Jean de la Croix, inséparables dans Phis- 
toire, brillent comme trois étoiles de prendere 
grandeur dans le ciel invisible. Ce ciel a sans 
doute comme Pautre ses constellations. Sainte 
Thérése, saint Fierre d’Alcantara, saint Jean de 
la Croix forment une constellation. 

Ces trois étoiles sont fort différentes entre elles. 
Sainte Thérése avait une vivacité rare d’esprit et 
d’imagination. Saint Jean de la Croix, homme 
sévére et purement intérieur, avait une défiance 
inouie de l’esprit et de l'imagination. Et cepen- 
dant il lui fut favorable, parce qu’il était éclairé. 
Et tous deux, un jour, parlant de la Trinité, tom- 
bérent en extase. 


CHAPITRE XXXII 


SAINT JUDB, 


II y a, dans Phistoire, certains hommes aris- 
quéis s’attache Pidée d’une grandeur particuliére, 
et qui deviennent plus particuliérement que d*au 
tres des types, des patrons. II y a des hommes 
qui font sur Páme humaine une impression partí* 
culiére. Quand Phomme auquel se prend ninsi 
Padmiration a écrit, quand il a laissé delui-méinc 
un témoignage authentique, consigné quelque 
parí, et qu’il se livre ainsi lui-méme á son lee» 
teur, le phénoméne que je constate n'a ríen de 
surprenant. Car chaqué lecteurfait revivre en luí 
et pour lui Pauteur auquel il demande son pain 
et qui continué á parler plusieurs siécles aprés 
sa mort. Mais quand Phomme n’a rien écrit, quand 
son histoire trés lointaine n’est pas racontée par 
lui, quand il ne nous adresse aucune parole exté- 
rieure, quand il n’a pas déposé son esprit dans 
un livre, quelle est la raison du choix mystérieux 
que nous faisons de lui pour protecteur, ou pour 
ami, ou pour maítre, ou pour quoi que ce soit ? 
Qui sait si ce choix fait par nous ou plutftt fail 
en nous ne seraií pas Pindication d’une volonté 
divine qui désigne Phomme de ce choix á une 


356 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


gloire partículiére ? Qui sait si ce choix n’est pas, 
dans une certaine mesure, Pécho de ce choix su- 
préme que Dieu a fait de cet homme, Pécho de 

sa prédestination ? 

Parmi Ies conquérants,parmi les savants, parm 
les artistas, Ies hommes font aussi des choix. Trés 
souvent ce s choix sont absurdes. C’est Pignorance, 
c'est la stupiditéjC’est la corruption quiles déter- 
mineriE. Trés souvent les hommes choisissent,pour 
les admirer ou pour les adorer, leurs cómplices 
Ies plus bas ou les plus médiocres, et la raison 
de leur préférence est un des secrets de leur 
aveuglement et de leur pourriture. Mais, quand 
{I s’agit dessaints, un phénoméne inverse se pro- 
duzt, Le choix de Phomme n’est pas fait par le 
vieil homme, il est généralement indiqué par 
Phomme nouveau. Les siéclesfont de ce cóté-láun 
travail smgulier. lis mettent en lumiére successi- 
vement un certain nombre de figures oubliées 
par leurs prédécesseurs. Saint Jude est un des 
exe tupies de ce phénoméne singulier. II est un 
des douze, et depuis dix huit cents ans, peu de 
pcrsonnes ont pensé á lui. Son nom méme est 
devenu pour Pignorance un piége singulier. Quoi- 
que PEvangile dise á propos de lui : « Non ille 
Iscariote s ; ce n’est pas PIscariote ; » ccpendant 
Pignorance Pa confondu avec Judas. Judas était 
mille fots plus célébre que Jude. Et telle est la 
dislraction des hommes que celui-lá a presque 
íini par faire oublier celui-ci. 

Jude en hébreu signifie louange , et telle est 


SATNT JUDE 


357 


Pimportance des noms dans I’Ecriture qu’ils cons- 
tituent á eux seuls un documenthistorique etphi- 
losophique sur celui qui les porte. 

Jude aété confondu avec Judas ; il a été aussi 
confondu avec Simón, qui était un autre apótre. 
Enfin, comme il s’appelait Jude Thaddée, il a été 
confondu, lui apótre, avec un autre Thaddée, qui 
était aunombre dessoixante-douze disciples. Thad- 
dée disciple fut envoyé par saint Thomas á Aba- 
gan, roi d’Edesse.EusébedeCésaréenousraconte 
Ehistoire de celui-ci au premier livre de son his- 
toire ecclésiastique. 

I! y a done deux Thaddée, l’un disciple, Pautre 
apótre. L’apótre est Jude Thaddée, dont nous nous 
occupons aujourd’ui. 

L’Evangile, parlant de lui, met une affectation 
spéciale á le distinguer de Judas. Saint Jean le 
désigne par son nom, et ajoute : Ge n’était pas 
Tlscariote. 

Jude prend la parole á IaCéne et fait une ques- 
tion : « Seigneur, comment se fait-il que vous 
ayez l'intention de vous manifester á nous et 
non pas au monde ? » 

Mais Jésus lui répond sans résoudre la ques- 
tion. II faut citer ici les paroles trop oubliées de 
Bossuet. Car Bossuet a, comme certains autres, 
cette destinée d’étre admiré á contre-sens. On 
Padmire quand il faudrait Poublier, et on Toublie 
quand il faudrait Tadmirer. 

« Pourquoi, Seigneur, pourquoi ? dit saint Jude. 
Lui seul pouvait résoudre cette question. Mais il 



PHYSIONOMÍES DÉ SA1NTS 


358 

s’en est réservé le secret. Comme s’il eút dit : O 
Jude, ne demandez pas ce qu’il ne yous est pas 
donné de savoir : ne cherchez point la cause de la 
préférence; adorez mesconseils. Tout ce quivous 
regarde sur ce sujet, c’est qu’il faut garder les 
commandements ; tout le reste est le secret de 
moa Pére ; c’est le secret incompréhensible du 
gouvernement que le Souverain se réserve. II y 
a des questions que Jésus résout; il y en a qu’il 
montre expressément qu’il ne veut pas résoudre 
et ou il reprend ceuxquilesfont. II yen a, comme 
celle-ci, ou il réprime la curiositépar sonsilence ; 
il arréte Tesprit tout court... Et nous, passons, 
évitons cet écueil oú Torgueil humain fait ñau- 
frage. O profondeur des trósors de la Science 
et de la sagesse de Dieu !... II n’y a qu’á ado- 
rer ses conseils secrets et lui donner gloire de 
ses jugernents, sans en connattre la cause. » 

Bossuet a été frappé, comme on le voit, par la 
question de saint Jude, question remarquable en 
effet, et d’un genre assez rare dans PEvangile, oú 
les apótres sont habituellement plus simples que 
curieux. Saint Jude était probablement préoccupé 
du mystére de la prédestination. 

Et pour ce mystére-lá TEcriture ne répond 
jamais que par le sil^nce. Mais ce silence est 
une parole, et saint Jude Ta comprise.il qppar- 
tenait probablement comme saint Thomas á la 
race des aigles, et le désir de voir devait étre la 
passion de son intelligence. Aussi c’est saint Jean, 
aigle lui-méme, qui parle de saint Jude et de 


k 



SAINT JUDE 


350 

saint Thomas. lis forment peut-étre á eux 
trois, dans le ciel des apótres, une conste Ha- 
lion. 

Aprés la Pentecóte, tous les apótres contri- 
buérent á la rédaction du Symbole. Chacón dé- 
couvrit, par le mot qu’il y plaga, son attrait sp¿- 
cial et son aptitude particuliére. D’aprés saint 
Augustin, Lárdele affirmé par saint Jude fut la 
Résurrection de la chair . D’aprés ce document, 
la vie ressuscitée dut étre l’attrait spéciai de saint 
Jude, et par lá encore il semble appartenir á la 
race des aigles, dont la jeunesse se renouvelle* 
Aprés le Symbole fait, les apótres se séparérent 
et se parta gérent les quatre parties du monde. 
Le Martyrologe et le Bréviaire donnent PEyypte 
á saint Simón et la Mésopotamie á saint Jude ; il 
paraít que plus tard ils se rendirent en Perse, 
L’Histoire des Apótres attribuée á Abdias, évéque 
de Babylone, renferme sur eux plusieurs détails 
peuconnus; mais ce livre contient trop d’erreurs 
pour que le discernement soit facile entre ces 
erreurs, constatées par Gelase, et les vérités his- 
toriques dont Baronius afíirme qu’il est déposi- 
taire. 

Catherine Emmerick, si intéressante k cause 
des détails qu’elle fournit, Catherine Emmerick, 
intéressante á la fagon d’une photographie, donne 
quelques indications que le lecteur trouvera dans 
la V e de Jésus-Christ. 

Le long oubli dans lequel a été enseveli son 
nom est un phénoméne qui se rapporte á plusieurs 



360 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


autres, et qui n’est pas seul de son espéce. II y 
a dans Tliistoire de TEglise et du monde différents 
besoins, auxquels correspondent différents se- 

cours. 

Le cuíte de saint Jude, si profondément oublié 
que presque aucune église ne porte le nom de 
cel apótre, s’est éveillé il y a quelques années ; 
c’est* si je ne me trompe, dans le diocése de 
Besan^on que plusieurs gráces extraordinaires 
furent accordées par son intercession. Depuis ce 
moment, saint Jude est regardé par un grand 
nombre de üdéles comme le patrón des causes 
désespérées. Un office spécial a été imprimé pour 
luí, et sa dévotion, pour me servir d’un mot sou- 
vent compromis qu’il faudrait réhabiliter, sa dé- 
votion a fait son apparition dans le monde reli- 
gieux. Ne serait-il pas possible et facile d’aper- 
cevoir ici une belle harmonie, pleine d’espérance? 
Nous sommes á Tépoque supréme oú tout est 
perdu, d’aprés Tapparence, et on pourrait dire, 
d ? aprés Tévidence humaine. Toutes les causes en 
ce moment sont des causes désespérées. La né- 
cessité du secours de Dieu, qui s’est cachée quel- 
quefoís dans l’histoire, aux époques de calme, 
apparaít maintenant á visage découvert. Et un 
nouvel asiré se léve. Saint Jude apparaít, et il 
apparaít comme le patrón des causes désespé- 
rées, justement á l’heure oú toutes les choses hu- 
maines rentrent dans cette catégorie. 

Le cuite de saint Joseph n^a- 1— il pas attendu 
sai ute Th érese pour prendre des proportions qui 



B1INT JUDB 


361 


grandissent encore tous les jours ? Et saint e Pii¡- 
loméne n’a-t-elle pas attendu le curé d’Ars ! Mais 
c’est le curé d’Ars qui lui a donné cette popula- 
ría dont nous la voyons entourée aujourd’hui 
aprés un oubli tant de fois séculaire. Si on décou^ 
vre des étoiles dans le ciel visible, pourquoi n’en 
découvrirait-on pas dans Pautre ? 

Le trésor de PEglise est plein de choses anden- 
nes qui deviennent pour nous, selon les niouve- 
ments el les harmonies de la miséricordej de la 
justice et de la gloire. 




CHAPITRE XXXIII 


SAINTE GERTRUDE. 


Sainte Gertrude fut la sainte de rhumanité 
de Jésus -Christ comme sainte Catherine de 
Génes fut la sainte de sa divinité. Ce caractére 
général éclaire sa vie et nous explique son 
attrait, qui fut la familiarité. Catherine de Génes 
montre dans quel sens Dieu est loin de Phom- 
me ; sainte Gertrude montre dans quel sens Dieu 
est prés de Phomme. Catherine de Génes, montre 
Pabíme qui sépare Dieu de Phomme ; sainte Ger- 
trude montre le pont jeté sur cet abíme. Angéle 
de Foligno montre ces deuxchoses. L/amour, dans 
sainte Catherine de Génes, a le caractére de Pa- 
doration qui va vers Pinfini et ne sait comment 
se satisfaire. L’amour, dans sainte Gertrude, a le 
caractére de la familiarité, qui n’exclut pas Pado- 
ration, mais qui s’empare avec ardeur et jouis- 
sanee de tout ce que Dieu nous a donné de luí— 
méme. II serait d’un intérét immense de savoir 
quel fut, chez sainte Madeleine, le caractére de 
Pamour. Qui sait si elle ne fut pas la sainte de 
Phumanité de Jésus, tant que Jésus fut vivant de 
sa vie mortelle, et la sainte de la divinité du 
Christ,aprés PAscension et la Pentecóte ? Qui sait 



364 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


si la parole qu’elle entendit:iV¿ me touchez pas 9 
ne changea pas en elle le caractére de l’amour, 
et si au désert, pendant les années prodigieuses 
de savie penitente et inconnue,elle n’éprouvapas 
plus spécialement pour la divinitéde Jésus-Christ 
ce qu’elle avait éprouvé plus spécialement pour 
son humanité pendant les jours de sa vie mor- 
telle ? Qui sait si cette parole douce et terrible : 
Ne me touchez pas , ne La pas transsubstantiée & 
une forme de vie plus haute ? 

Quoi qu’il en soit de sainte Madeleine, nous 
pouvons dire de Sainte Gertrude qu’elle passa sa 
vie dans la familiarilé de THomme-Dieu. 

Née á Isleb , dans le comté de Mansfeld,en Tan 
i 320 , elle fut prévenuede la gráce á l’áge de cinq 
ans. Un des caractéres de sainte Gertrude, c’est 
qu’elle est toujours prévenue. On dirait que la 
prédestination est plus visible en elle que dans la 
plupart des saints. La gráce la prévient avant 
l’áge qu’on appelle Táge de raison ; la gráce la 
suit, la gráce habite en elle sensiblement ; la gráce 
consommé sa vie, qu’elle a inaugurée. 

Dans une priére composéepar elle-méme, sain- 
te Gertrude promet le secours de Dieu á ceux 
qui se recommanderont á son intercession, le re- 
merciant des gráces que Dieu luia faites ; ces grá- 
ces sont précisément celles que nous venons 
d’indiquer : sainte Gertrude engage ceux qui prie- 
ront par son intercession á considérer la familia- 
rilé que Dieu eut avec elle. 

€ Que ceux qui vous prierontpar mon interces- 


SAINTE GERTRUDE 


365 

sion, dit-elle, se souvenant de la familia rilé á la- 
quelle vous avezdaigné m’admettre, vous rendent 
gráces particuliérement pour cinq de vos bienfaíts ; 

< D’abord pour l’amour par lequel vous m'a- 
vez choisie de toute éternité. Ensuite parce que 
vous m’avcz attirée heureusement á vous ; car i! 
semblait que vous eussiez trouvé en moi la com- 
pagne fidéle de votre douceur, etque nolre unión 
füt pour vous, Seigneur, le plus grand des pial- 
sirs. Ensuite parce que vous m’avez allachée 
étroitement á vous, pour faire éclater la mer- 
veille de votre amour dans la plus indigne des 
créalures. Ensuite parce que vous avezpris plai- 
sir dans mon coeur, parce que mon áme a été 
pour vous un lieu de délices : vous unissani á la 
créature la plus dissemblable á vous, vous vous 
étes livré á un amour que j’oserais appeler exta- 
tique. Enfin, parce quil vous a plu d’accomplir 
votre oeuvre en moi, et de la consommer par une 
mort heureuse. » 

Ce sentiment profond de la prédestinatíon, de 
la faveur de Dieu, de son amitié, de sa gráce qui 
prévient et qui consommé, toute cette chose qui 
s’appelle, dans le langage dessaints, PUmon inti- 
me, contient, domine, posséde et résume sainte 
Gertrude. 

Ce caractére explique toute sa vie intérieure. 
Non-seulement les saints sont différents entre eux 
par leur nature particuliére, mais ils sont difTé- 
rents parce que les gráces qu’ils regoivent, fus- 
sent-elles de méme genre, changent de forme et 



306 FÍTYSIONOMIBS DE SAINTS 

de caractére, et d’aspect et de langage, d’aprés 
la nature húmame de celui qui Ies re£OÍt. Saintc 
Gerfrude nous fournit non-seulement la pratique, 
mais la théorie de cette vérité. Dans le livre des 
ínsinuations divines (remarquez cemot: insinúa- 
tions, córame il s'adapte áelle), dans ce livre, sain- 
te Gertmde nous cite ces paroles sorties des lévres 
de Jésus-Christ : 

^ Plus je diversifiela raaniére de communiquer 
mes dona, et plus je fais éclaterla profondeur de 
ma sagesse, qui sait répondre á chacun selon la 
portée et Pétendue de son esprit, et lui enseigner 
ce que je veux, selon la capacité et Pintelligence 
que je lui ai dormées, m’expliquant avec les plus 
simples par des comparaisons plus sensibles et 
plus grossiéres, avec Ies plus éclairés, d’une fajon 
plus intérieure et plus sublime. » 

Ces paroles, profondément comprises, nous don- 
neraient peut-étre aux uns et aux autres Pexpli- 
catión de bien des mystéres. Les uns sont étonnés 
et quelquefois scandalisés par la hauteur et la 
profondeur des Communications divines. 11 y a des 
gens qui ont été capables de faire á saint Denys 
le reproche d’étre inaccessible. 

D'autres sont étonnés et quelquefois scandalisés 
de Textrérne simplicité qui préside á certains dis- 
cours et á cerfaines apparitions. 

Le secret de cette différence étonnante, tant elle 
est ¿norme, est dans Tétat d’esprit de ceux qui 
dcvaient entendre la voix. Dieu a parlé á Moíse un 
certaín langage, un autre á Elie. 



SAINTE GERTRUDE 3G7 

Jésus-Christ a frappé Angéle de Foligno et 
sainte Gertrude d’impressions trés diverses. 

II y a des gens qui croient faire preuve de su- 
périorité métaphysique quand ils se móquent des 
comparaisons sensibles, si fréquentes dans la víe 
des saints. 

Saint Bernard, qui avait déjá de temps en femps 
affaire á eux, leur adresse ces explications : 

«Quand l’áme sacrée et emportéepar la conte m- 
plation est frappée tout á coup par la lumiérc 
divine, comme par un éclair, il se forme ensuite 
en elle des images etdes représentationsde cboses 
humaines et inférieures, qui se rapportent á la 
vérité dont elle a été instruite, qui servent d’om- 
bres ou de voiles pour tempérer cette vérité, pour 
la rendre supportable, pour aider celui qui la 
rejoit á la communiquer aux autres. » 

Ces comparaisons sont, bien entendu, plus fré- 
quentes dans sainte Gertrude que partoutailleurs, 
par la raison que j’ai indiquée au commencement 
de ce chapitre. 

Sainte Catherine de Génes fait peu de comparai- 
sons ou méme n’en fait pas.Elle est plus directe- 
ment aux prises avec Pincommensurable. Saint 
Denys ne sait de quelle parole se servir; car il ne 
peut nommer Dieu tel qu’il est en lui-méme. Mais 
sainte Gertrude habite la région des pamboles, 
Sainte Thérése en use aussi. 

La vie de sainte Gertrude n’eut pas beaucoup 
d’incidents extérieurs. Sainte Thérése mena de 
front les combats du dedans et les combats du de- 



368 


PHYSIONOMIES DJ3 SAINTS 


hors : la contemplation et les affaires.Cette double 
vocation semble se perpétuer jusqu’á un certain 
point dans Pordre des Carmélites. Sainte Gertrude 
n’eut á s’occuper que de son coeur, et Dieu a en- 
gagé lui-méme plusieurs ámes saintes á aller le 
chercher lá, dans ce cceur prédestiné. Un monas- 
tére de Pordre de Saint-Benoít, situé dans la ville 
de Rodart, ful le théátre de ces visions. 

€ II arriva, dit-elle, qu’un certain jour, entre 
PAscension et la Pentecóte, j’entrai dans la cour 
et je considérai la beauté du lieu, Peau courante, 
la liberté des oiseaux, particuliérement les colom- 
bes qui voltigeaient á Penlour, á cause de la tran- 
quilicé de ces lieux oú Pon se repose á Pécart. » 

Alors la sainte veut faire remonter á Dieu ses 
gráces, comme le ruisseau á sa source; elle veut 
croitre comme les arbres, fleurir comme les 
plantes, s’élever comme la colombe, libre et dé- 
gagée. 

Puis,Ie soir, ces paroles de PEvangilelui revien- 
nent á Pesprit :«Si quelqu’un m’airne, il gardera 
ma parole et mon Pére Paimera, et nous viendrons 
á lui, et nous ferons en lui notre demeure.» 

«c A ces mots, s’écrie-t-elle, mon cceur, qui n’est 
que boue, s’apergut, ó Dieu infiniment doux, 
unique objet de mon amour, que vous y étes venu 
yous-méme. Plút á Dieu, plút á Dieu encore mille 
fois, que toute Peau de la mer fút changée en 
sang, et que je pusse faire passer POcéan sur ma 
téte pour la laver de ses souillures, et nettoyer 
le lieu que vous avez choisi pour demeure ! Je 



SAINTE GERTRUDE 


369 


voudrais qu’on m’arrachát le coeur des entrailles, 
qu’on le déchirát par morceaux, et qu’on le mít 
sur un brasier ardent afín, que votre séjour devínt 
moins indigne de vous ! 

€ Et, aprés ce jour ou j’ai reconnu votre pré- 
sencedans mon coeur, quoique monesprit prít plai- 
sir á s’égarer dans la distraction des choses pé- 
rissab!es,néanmoins, aprés quelques heures,quel- 
quefois méme aprés quelques jours, quelquefois, 
je tremble de le dire, aprés des semaines entiéres, 
quand je rentrais dans mon coeur, aprés une si 
tonque absence, je vous y trouvais le méme, ó 
mon Dieu ! Voilá neuf ans que j’ai re^u cette 
yráce, et vous ne vous étes absenté qu’une fois, 
pendant onze jours ; c’était avant la féte de saint 
Jean-Baptiste. 

« Votre absence fut causée par un entretien 
profane que j’avais eu avec quelques personnes 
du monde le jeudi précédent. » 

Personne, dans le monde des psychologues, ne 
rend compte des choses de l’áme avec autant de 
simplicité, de profondeur et de naiveté que Ies 
saints. Mais, parmi les saints eux-mémes, sainte 
Gertrude est remarquable par cette naiveté. Elle 
raconte son histoire intérieure, comme elle s’est 
passée, avec une candeur d’enfant. Elle nous dit 
ces choses comme elle se les dit á ellc-méme. Elle 
pense tout haut, ce n’est pas un auteur qui parle. 
L/aüteur le plus sincére, dans ses confessions les 
plus véridiques, pense encore au lecteur.L’orateur 
le plus emporté pense encore á Tauditoire. Mais 

*4 


A 


370 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

sainle Gertrude ne pense qu’áDieu elá elle-méme. 
Non-seulement elle parle comme elle pense, mais 
elle parle comme elle príe. Or, la priére est une 
forcé plus intime que la pensée. L’intention de se 
faire estimer ou admirer n’abandonne pas long- 
temps de suite Thomme qui parle de lui au public. 
II faut profiter de cet instant-lá pour Tadmirerril 
s’oublie un instant. Mais cet oubli ne dure pas. 
Chez sainte Gertrude, Toubli dure toujours. Elle 
nous parle comme si nous n’étions pas lá. 

Gerlains passagesde 1’Ecriture qui étonnent les 
esprits chercheurs devenaient simples pour sainte 
Gertrude, á cause de sa simplicité. Elle surprit 
quelques*uns des secrets d’Ezéchiel. 

« Gelui qui aura mis des impuretés dans son 
coeur, dit le prophéte, et le scandale de son ini- 
quité contre son visage, et qui venant trouver le 
prophéte l’interrogera en mon nom, je lui répon- 
drai, moi, qui suis le Seigneur, selon la multitude 
de ses impuretés, afin qu’il soit surpris par les 
artífices de son cceur. » 

Sainte Gertrude comprit dans ces paroles le 
mystére du criminel tombant dans le piége qu’il a 
tendu. Elle vit que le pécheur qui, pour éprouverr 
le saint, lui demande la connaissance d’une chose 
cachée, en refoit ordinairement une réponse qui 
elle-méme est un chátiment et qui le confirme 
dans son endurcissement. 

Par ces mots de la Genése : « Ou est Abel, 
Votre frére ? » elle connut que Dieu demande 
compte á chaqué religieux des fautes de son pro* 


SAINTE GERTRUDE 


371 


chain toutes les fois que ce religieux auraít pu 
les empécher. Elle comprit que le religieux ne 
peut pas plus que Caín répondre : « Suis-je le 
gardien de mon frére ? » car il est le gardien de 
son frére. Et elle sentit á cette occasion la pro- 
fondeur de cette autre parole : « Maiheur á celui 
qui fait le mal ; mais maiheur deux fois á celui 
qui y consent ! » 

Entendant chanter ces paroles : Le Seigneur 
rrí a revétue % sainte Gertrude comprit que celui 
qui travaille pour la ¿ustice et la charité revét 
Dieu d’un manteau. Et le Seigneur le revétira lui- 
méme éternellement d’une robe de gloire. Si Ton 
pense ici á ce fréquent rapprochement de Dieu e¿ 
du pauvre que j’ai déjá signalédans TEcriture (i), 
le souvenir de saint Martin se présente á la pen- 
sée. L’homme juste sera étonné au dernier jour, 
quand il verra combien de manteaux il aura don- 
nés á Jésus-Ghrist. 

Les paroles de TEcriture étaient, pour sainte 
Gertrude, des vérités essentiellement réelles et 
praliques, qu’elle expérimentait personnellement, 
et trés ordinairement sa vie intérieure suivait les 
évolutions du calendrier. Quand elle entendait 
chanter les mots de la liturgie, ces mots s’éclai- 
raient pour elle et devenaient vivants dans son 
órne. Un dimanche de caréme, comme on chantait 
á la messe ; € VidiDomiuum facie ud facieniy]' ai 


JJ 


t. Le Jour da Seigneur, par Eraest Helio; 



372 


PHY3I0N0MIES DB SAIN7S 


vü le Seigneur face á face», elle se trouva enve- 
Toppée dans un éclat de lumiére si éblouissant 
qn* il lui sembla voir une face collée contre la 
sicnne, Í1 lui semblait voir le regard des deux 
yeux, semblables á deux soleils, dirigés sur ses 
yeux, et comme ces choses sont inexprimables, 
elle emprunte, pour les faire entendre, la parole 
de saint Bernard. Celte splendeur n’était renfer- 
mée sous aucune forme, mais donnait la forme á 
iont étre : elle ne surprenait pas les yeux du 
corps, mais les yeux de l’áme. 

« Toute Téloquence du monde, ajoute-t-elle, 
n’eút jamais pu me persuader qu’une créature 
pút vous voir, d’une fagon si sublime, ó mon 
Dieu, méme dans la gloire céleste. II fallait votre 
amour, ó mon Dieu, pour me persuader, par mon 
expérience, qu’une telle chose était possible. » 

Sainte Gertrude eut,le 27 décembre, une appa- 
rition de saint Jean : «Que sentiez-vous,Iui dit-elle, 
dans votre áme quand vous reposiez, au jour de 
la Céne, sur le sein de Jésus ? » 

Saint Jean fit entendre quelque chose de la 
profonde immersion de son áme dans Táme de 
Jésus-Ghrist, et du feu ardent dont il fut con- 
sumé. 

— Et pourquoi, reprit sainte Gertrude, avec 
cette familiarité qui la caractérisait, pourquoi 
n'avez-vous rien dit et ríen écrit de tout cela ? 

— C'est, répondit saint Jean, que j’étais chargé 
seulement d’exposer á TEglise naissante la doc- 
trine du Verbe, et d’en faire passer la vérité de 




SAINTE GERTRUDE 


373 


siécle en siécle, dans la mesure oü ces siécles 
sont capables de la comprendre ; car persono e 
ne le fait complétement. Quant á ces délices 
ineffables dont je fus abreuvé sur le cccur de 
Jésus, je me suis réservé d’en parler plus tard, 
afin que la charité refroidie et la langueur du 
monde vieillissant soient un jour réchauffées et 
réveillées par lanouvelle de ces douceurs incom- 
parables. y> 

Ces derniéres paroles semblent aujourtThui 
prendre un intérét spécial, un intérét direet et 
relatif á nous. Le Sacré-Cceur, qu’on voudrait 
faire passer pour une nouveauté imprudente,avait 
déjá chargé saint Jean de parler de lui á saíntc 
Gertrude et d’annoncer que son jour viendrait, le 
jour de sa plénitude. 

Ces temps sont accomplis. La vieillessc du 
monde, prédite par saint Jean, est arrivée, Toute i 
les voix la constatent, les voix de la sainteté el 
les autres. Tout ce qui parle, bien ou mal,affirmc 
cette décrépitude. Les temps sont accomplis. 
Yoici Pheuré des lumiéres réservées que Dieu 
gardait pour Ies derniers temps. Toutes les voix 
saintes, qui ne s’étaient pourtant pas donné le 
mot, et qui, éparpillées dans le temps et dans 
respace, ont parlé de siécle en siécle, sans se 
répondre, sans se connaítre, se sont rencon- 
trées dans cette promesse, comme dans un ren- 
dez-vous mystérieux. 

Voici le soir : restez avec nous . Si jamais fa 
terre a dú répéter cette parole, c’est aujourd'bui. 



374 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Si jamais elle eut besoin de lumiére et de réjouis- 
sement, c’est aujourdliui. Si jamais elle eut besoin 
des secrets du coeur, c’est aujourd’hui. 

Saín te Gertrude mourut en pronon^ant et en ré- 
pétant un seul mot : « Spiritus meus , mon esprit ! » 
Ge mot résume toute sa vie et toute sa mort. 


CHAPURO XXXIV 


SAIN'f JEAN PE MATHA ET SAINT FÉfclX DE YALOJS, . 


C*était dans ce siécle troublé et cependant pleiu 
de foí ou Franfois d’Assise avait entendu une 
voix lui dire : « Franfois, reléve ma maison qui 
tombe en ruines. » Les hérésies étaient actives ; 
Ies vices et Ies crimes étaient nombreux. Cepen- 
dant, au fond de Táme humaine, une foi vivace et 
inexterminable vivait et régnait. On se livraitaux 
passions, mais on ne les adorait pas; on tombait 
et on se relevait. On faisait le mal, mais on nele 
prenait pas pour le bien. Les choses avaient 
gardé leur nom. 

Trois grands reconstructeurs s’élevérent au 
milieu des ruines: saint Dominique, saint Fran- 
$ois, saint Jean de Matha. Le premier se consacra 
aux captifs de Ferreur, le second aux captifs de 
la pauvreté, le troisiéme aux captifs des prisons. 

Jean de Matha naquit vers Tan 1156. Son pére 
Euphréme et sa mére Marthe étaient chrétiens. 
Le pére destinait son fils á la Science; il étudia 
en effet et vit á Marseille le monde des riches. 
Mais, en méme temps, sa mére elle-méme le con- 
duisait dans le monde des pauvres ; ce contraste 


i 



376 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

frappa le jeune homme qui méditait et cherchait 

sa voie. 

11 arriba & París vers Pan 1180. Attendu et ac- 
cueilli par plusieui s éminents personnages amis 
de sa famille, il sentit néanmoins le vide. Un 
ennui secret s’empara de son áme. II regretta son 
enfance. Comme il priait dans l’abbaye de Sainte- 
Geneviéve, il entendit distinctement une voix qui 
pronon^a trois fois ces paroles de FEcriture : 
S tude sapientice, fili mi, et leetijica cor menm. 

€ Etudíez la sagesse, mon fils, et réjouissez 
tuou cceur- y> 

Ouand Jean sortit de Féglise, il avait fait son 
choix et eonsacré sa vie. 

L’étude de la théologie le posséda des lorstout 
entier. La priére et le travai! remplirent sonexis- 

tence. 

11 fit eonnaissance avec un gentilhomme italien 
nommé Jean Lothaire; et, un jour, dans une con- 
fidence intime, le Jean franjáis dit au Jean ita- 
lien : k Tu seras bientót assis sur le tróne de 

saint Fierre- » 

La prophétie se réalisa contra toute appa- 

rence- 

Jean Lothaire gouverna le monde catholique 
sous le nona dTnnocent III. 

Le moment solennel arrivait oü Jean de Matha 
allait dire sa premiére messe. A cette époque, sa 
réputation de sainteté s’étendait dans le public. 
Maintenant, quand elle existe, elle se circonscrit 
et ne va pas dans la foule ; autrefois elle y allait. 


SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 377 


C’est pourquoi une multitude immense remplit 
Téglise á lapremiére messe de Jean de Matha. 

Or, au moment oü le jeune célébrant élevait 
pour la premiére fois entre ses mains Thostie 
sainte, on vit son visage s’embraser, son regard 
devint fixe et sa té te lumineuse. L/évéque de Pa- 
rís, frappé de ce spectacle, disait en lui-méme : 
« Jean yoit quelque chose que les autresne voient 
pas. » 

— Venez, luí dit-il aprés la messe, racontez á 
votre évéque ce qui s’est passé. 

— J’ai vu, dit Jean de Matha, j’ai vu Tange du 
Seigneur. Son visage était resplendissant, ses 
vétement blancs comme la neige ; il portait sur 
sa poitrine une croix rouge et azur; á ses pieds 
deux esclaves chargés de chaínes étaient dans 
une attitude suppliante ; Tun était Maure, Tautre 
chrétien. Sa main droite reposait sur le chrétien, 
sa main gauche sur le Maure. Voilá ce que j’aivu. » 

Cependant Jean de Matha avait vaguement at- 
tendu Félix de Valois. Félix de Valois habitait 
dans les montagnes au diocése de Meaux, se pré- 
parant dans le silence et la solitude á la destinée 
vers laquelle il se sentait appelé. II pensait nuit 
et jour á la rédemption des captifs. 

Un jour, Jean de Matha dirigea ses pas vers le 
diocése de Meaux, et dans le diocése de Meaux 
vers les montagnes. Enfin il se trouva face áface 
avec Félix de Valois. 

Félix de Valois avait été dirigé lá par les voies 
les plusmystérieuses. Son pére Raoul et sa mére 


á 



378 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

Eléonore avaient divorcé. L’excommunication de 
Rome tomba sur la téte du comte Raoul. Le cha- 
grín du jeune Félix fut tel qu’il voulut quitter du 
méme coup sa famille et le monde. TI passa quel- 
que temps á Clairvaux ; et, fuyant radmiration 
dont il était l’objet, il chercha une solitude. 

Pour cacher sondessein, il passa quelque temps 
á la cour de son onde Thibaut, comte de Cham- 
pagne. Un jour il disparut. II profita pour cette 
disparition d’une excursión dans une forét. On le 
chercha partout. Ses serviteurs demeurérent con- 
vaincus qu’il avait péri dans un ravin et raconté- 
rent partout sa mort. 

En effet, il était mort á son ancienne vie. Mais 
il naissait á une vie nouvelle. Ayant entendu par- 
ler d’un anachoréte qui vivait dans une forét, en- 
touré de lumiére et de gráce, le jeune homme 
s’élait rendu prés du vieillard pour partager sa 
vie. II la partagea en effet et avec elle les gráces 
dont elle était remplie. II devint le confident de 
celui qui ignorait les choses extérieures et savait 
les choses intérieures. Quand le vieillard mourut, 
le jeune homme était formé. 11 avait refu avec le 
dernier soupir de Tanachoréte son dernier secret 
et son dernier présent. 

Alors Félix, préparé, enrichi, se disposa ápren- 
dre lui-méme l’initiative d’une vie érémítique. Le 
disciple allait devenir maítre. Il revint en France ; 
le changement d’habits le rendit méconnaissable. 
II s’installa au diocése de Meaux, dans une forét, 
sur une montagne. II passa sa vie dans la priére 



SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÍLIX DE VALOIS 379 

et ía contemplation. Ce fut dans cette soHlude que 
la voix qui parle aux solitaires se fit entendre 
luí; et elle lui parla de la rédemption des caplifa. 
II ne se háta pas de se mettre á Poeuvre. L’action 
a sa racine dans la contemplation et il laissa múrir 
dans la solitude le fruit de vie qu’il portait. Aceite 
époque, Jean de Matha vint le visiter. 

II n'y arien de plussingulier dans Phistoire que 
les rencontres. Rien n’est plus important et ríen 
n’est plus accidentel, plus involontaire, plus im- 
prévu. Deux hommes peuvent étre perdus ou 
sauvés pour s’étre rencontrés á temps ou á con- 
tretemps. II y a des hommes qui sont Pun “pour 
l'autre une planche desalutouune pierre d’achop- 
pement. II y a des hommes dont les noms sont 
unis quelque part et dont Punion visible sur la 
terre constitue le commencement, ou le centre, 
ou la fin de leur destinée. Or, ledoigt de Dieu esl 
d’autant plus visible dans la rencontredes incon- 
nus que Phomme n’y peut mettre aucune prémé- 
ditation. II y a peut-étre tel individu qui me sera 
d*un grand secours dans Pordre de la pensé e ou 
dans Pordre de Paction. II m’aidera, ¡1 me cora- 
plétera, il me soutiendra, ilmeconseillerajilm’ins- 
truira. Mais, ofi est-il? II est absolument impos- 
sible d’établir lá-dessus méme la moindre con- 
jecture. Jo n’ai aucune raison pour aller á droite 
ou pour aller á gauche. Non-seulement je ne 
peux pas le trouver, mais je ne peuxpas le cher- 
char. Car aucune direction ne m’offre plus de 
chances que la direction contraire. 


i 



380 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Jean de Matha et Félix de Valois n’avaient au- 
cun moyen naturel de savoir qu’ils étaient unis 
dans la pensée de Dieu pour une oeuvre com- 
mune. 

lis ne savaient méme pas longtemps d’avance 
quelle était cette oeuvre; ils auraient été bien 
embarrassés si quelqu’un leur avait dit : « Ilvous 
faut chercher un auxiliaire, un homme dévoué á 
la méme idée que vous. » lis avaient toutes les 
chances naturelles pour ne pas se rencontrer. 
Leur vie trés différente les avait jelés dans les 
directions les plus contraires; leurs familles ne 
se connaissaient pas ; ríen ne Ies appelait ni Pun 
ni Pautre dans une forét prés de Meaux, ríen du 
moins de ce qui appelleles hommes quelque part 
ordinairement. Pourtant ils y vinrent tous les deux, 
et leur rencontre fut le point de départ de leur 
oeuvre commune. 

Jean de Matha ouvrit le premier son áme á 
celui qui Pavait précédé dans cette solitude. Fé- 
lix admirait les voies par lesquelles son nouveau 
compagnon lui avait été mystérieusement prépa- 
ré et amené. II fut convenu entre eux qu’ils vi- 
vraient ensemble et attendraient dans Poraison 
de nouvelles pensées et de nouvelles lumiéres. 

Ilsvécurenttroisans ensemble. Peut-étre Phom- 
me qui aurait assisté pendant ces trois années á 
leurs entretiens et á leurs priéres serait plus sa- 
vant que Ies savants. Qui sait combien de choses 
secrétes se déroulérent aux yeux de ces deux 
hommes qui avaient écarté d'eux les innombra- 


SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 381 

bles, causes d’erreurs qui nous assiégent cons- 
tamment; aux yeux de ces deuxhommesquin’a— 
vaient qu’un ami, et cet ami était un saint? L’uni- ' 
que société de chacun d’eux était un saint ; et ce 
saint était précisément celui dont Tautre avait 
besoin, et chacun d’eux un ami directement donné 
par la main du Seigneur. 

Un jour, aprés trois ans de vie commune, ils 
virent un cerf blanc qui venait se désaltérer ála 
source d’eau vive. II por tait entre sonbois une croix 
rouge et azur semblable á celleque Jean, le jour 
de sa premiéremesse, avaitvue sur la poitrine de 
Tange. 

Décidés alors,iIs quittérentleur solitude et vin- 
rent á París, afin de communiquer leurs projets á 
Tévéque, ainsi qu’aux abbés de Sainte-Geneviéve 
et de Saint-Victor. L’évéque, Eudes de Sully, suc- 
cesseur de Maurice, approuva leur résolution et 
leur donna des lettres de recommandation pour 
le pape Gélestin III. 

Ges deux saints partirent pour Rome ;maispen- 
dant leur voyage, Gélestin mourut ; et á leur arrivée 
ils trouvérent sur le tróne de saint Pierre Inno- 
cent III. 

C’était Tanden ami de Jean de Matha, Lothairet 
son compagnon d’études á París, auquel Jean avai, 
autrefois dit: «c Tu seras pape. » 

II était difficile de se présenter avec une ineil- 
leure recommandation que cette propicie. Elle 
dut édifier le pape complétement. 

Innocent III soumit á Texamen du sacré collégc 



382 


PHYSIONOMJES DE SAINTS 


une ceuvre dont il comprenait Timportance, et 
decida que le 35 janvier une messe serait célé- 
bree dans la basilique de Latran árintention de s 
deux Fondateurs. 

Alais le doigt de Dieu, qui voulait toutfaire dans 
cetíe Lístoire merveilleuse, souleva devant les yeux 
d’Innocent III le voile qu’il avait soulevé devant 
Ies yeux de Jean de Matha, au jour de sa pre- 
miare messe ; et le pape vit cequ’avait vu lejeune 
prétre. lí vit Tange du Seigneur revétu du méme 
habit et des mémes couleurs, dans la méme atti- 
tude, et Tesclave chrétien et Te se lave maure 
étaient á ses pieds tous Ies deux. 

Innoeent III j convaincu, fonda immédiatement 
Tordre de la Tres Sainte Trinité pour la rédemp- 
tion des captáis, ordo sancti&simce Trinitatis de 
redemptione captioorum. 

Les occasions ne manquaient pas lau zéle des 
deux fondateurs* C’était le temps des croisades. 
Un grand nombre de chrétiens tombait entre les 
mains des infidéles. En méme temps, des corsai- 
res maures infestaient les mers, s’emparant des 
passagers et des équipages. Ges malbeureux 
étaient conduits dans les prisons de Tunis et du 
Maroc, oü on les entassait. Aprés leur avoir en- 
levé la liberté. Ies musulmans cherchaient a leur 
enlever le christianisme. Toutes les violences phy- 
siques et morales étaient accumulées sur eux. 

I/ordre de Jean de Matha s’organisa avec une 
forcé et une sagesse qui faisaient face A toutes 
les éventualités de cette terrible situatkm» Ses 



SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 383 

biens furent répartis en plusieurs parís consa- 
crées soit á l’entretien des religieux, soit k la ré- 
demption des captifs, soit au soulagement des 
pauvres. 

Jean l’Anglais et Guillaumed’Ecosse, qui furent 
parmi les premiers disciples de Jean, furent les 
premier s vainqueurs qui rapportérent en Europe 
le butin désiré. lis revinrent du Maroc avec cent 
quatre-vingt-six esclaves liberes. La processíon 
de ces Captifs traversa Marseille. lis traversaient 
deux á deux en casaque rouge ou bruñe, les 
mains encore meurtries de leurs chaines, mon- 
trant aux populations les traces affrcuses des 
mauvais traitements qu'ils avaient subís, puis ren- 
dant gráces á Dieu et á leurs libératem e. 

Mais saint Jean me se contenta pas de leur dé- 
livrance. II prit de nouvelles mesures et iit de 
nouvelles institutions pour les soigner, pour Ies 
nourrir, pour les conduire d’étapes en ¿tapes jüs- 
qu’au lieu choisi par eux. Sa charité n'abandon^ 
nait pas Ies captifs délivrés á la miscre, á la 
maladie, á l’isolement. Elle voulait la délivrance 
compíéte et elle conduisait á son foyer, k sa fa- 
mille ou á scm travail le captif libéré, soigné et 
guéri. 

Jean de Matha partit lui-méme pour Tuais. 
Malgré la difficulté et le danger de Tentreprise, 
malgré le prix ¿norme íixé par lesouveram, dans 
une audience que le saint lui demanda, Jean put 
obtenir cent dix esclaves. 

Les musulmans, malgré Tordre du souverain, 



384 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


ne respectérent pas la convention passée entre 
Jean de Matha et luí. lis s’emparérent da saint, 
le frappérent etle laissérent sanglant sur la place. 

Cependant Jean, que ríen n’arrétait, descendit 
lui-méme dans les cachots, oú les scénes les plus 
horribles s’offrirent á lui. Le récit des malheurs 
lointains est faible auprés de la vue des malheurs 
présents; et Tidée que Jean s’était faite des pri- 
sons africaines était dépassée par la réalité qui 
frappait ses yeux. Pour comble de douleur, il 
fallait choisir. II n’en pouvait délivrer que cent 
dix, et les portes du cachot allaient se refefmer 
sur leurs fréres. Jean emmena les plus miséra- 
bles, les conduisit á Rome, et, á peine sauvé des 
effrayants périls d’une telle entreprise, il songea 
á la recommencer pour aller délivrer Ies autres 
malheureux. 

Un second voyage fut bientót résolu. L’infati- 
gable libérateur repar tit pour Tunis. Le gouver- 
neur consentit encore á échanger quelques hom- 
mes contre beaucoap d*or. Mais les Tunisiens se 
montrérent plus féroces que Ieur maítre. lis s’a- 
meutérent contre le saint, l’accablérent de coups 
et lui enlevérent ses captifs. Jean les revendique 
avec la violence du dévouement qui ne veut pas 
avoir toutdonné pour ríen. Les Tunisiens deman- 
dent une nouvelie ranzón. La priére de Jean lui 
procure la somme nécessaire. Les captifs sont 
remis en liberté. Mais la populace, que ríen ne 
pouvait calmer, puisque son agitation venait de 
sa fureur interne, et non d’une circonstance exté- 


SAINT JEAN DE MATHA ET SAINT FÉLIX DE VALOIS 385 

rieure, la populace se précipite sur le vaisseau de 
Jean, enléve le gouvernail, coupe les m4ts ? dé- 
chire les voiles, et brise les rames. Le déparl est 
devenu impossible; que fait Jean de Matlia? II 
donne le signal du départ. Les passagers, qui 
ont áchoisir entre deux genres de mort, obéis- 
sent et aident le mouvement. Les voyant faire la 
manoeuvre avec des tron$ons de rames et de 
planches, Ies Tunisiens poussent des huées. Jean 
se dépouille de son manteau, Fétend en forme 
de voile; et, á genoux, le crucifix á la main, H 
invoque FÉtoile de la mer. Les vents se taisent, 
et, enmoins de deuxjours, le vaisseau désemparé, 
sans gouvernail, sans voiles et sans rames, fait 
dans le portd’Ostie son entrée triomphanle. 

Le souverain pontife pleura d’admiration, 

Cependant, Félix de Valois était toujours á Cer- 
froy. Pendant que son ami faisait les choses du 
dehors, il organisait celles du dedans. II priait, 
et dans ses priéres demandait au Seigneur de re- 
voir Jean avant de mourir. Sa priére fut exaucée, 
Jean vint á Cerfroy. Quels durent étre les senil- 
ments et les entretiens de deux pareils amis, 
dans une pareille situation, pleins de tels souve- 
nirs et de tels récits ! Aprés avoir mélé une der- 
niére fois leurs larmes, ils se séparérent pour ne 
plus se retrouver qu’au ciel. 

Immédiatement aprés le départ de Jean, Félix 
tomba malade. Quand il mourut, son ami fut a veri ¡ 
de sa gloire par une visión. 

II ne tarda pasá aller le rejoindre. Le corps de 



380 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Jcan fut ¡Ilustré par les miracles qui éclatérent 
sur son tombeau, 

L'ordre des Trinitaires a été rétabli en France 
le ig septembre 1859, dans Pancien couvent de 
Faucon.nposséde maintenant deux maisonSjTune 
á Notre-Dame de Sise et Fautre á Cerfroy. 

Le R. P. Calixtc, trinitaire lui-méme, a publié 
la Víe de saint Jetm de Maíha f k París, cbez 
Watelin* 


CHAPITRE XXXV 


SAINT CHRISTOPHE, 


Saint Christophe a existé. Son nom inscrit 
dans les martyrologes, les Eglises qui portent 
son nom, le cuite dontil est lV>bjet,interdisent le 
doute á cet égard. Mais quelle est sa parí ? Entre 
son histoire et sa légende bien des confusions sont 
possibles. Certaines choses sont historiques, par- 
ticuliérement son martyre. Sa mort est plus con- 
nue que sa vie. II fut persécuté sous Fempereur 
Déce. Deux courtisanes furent envoyées dans sa 
prison ; au lieu de devenir leur vaincu, il devint 
leur vainqueur. Elles embrassérent la foi et subí- 
rent elles- mémes le martyre. On les appelait Ni- 
celle et Aquiline. Le báton de saint Christophe 
planté en terre fleurit merveilleusement ; sa parole 
plantée dans le cceur des deux courtisanes fleurit 
aussi. Les fruits rouges du martyre illusirérent 
cette tige ingrate. 

Saint Christophe fut du nombre de ces marlyrs 
sur qui furent essayés inutilement de nombreux 
supplices et qui ne succombérent qu’á la décolla- 
tion. Par une mystérieuse dispensation des i'orces 
de la vie et de la mort, ceux qui étaient protégés 
contre les autres formes de supplice finissaient 


i 



388 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


leurs travaux quand le glaive approchait de leur 
té te- Les lois de la nature, suspendues pendant 
le commencement de leur martyre, reprenaient 
vigueur á la fin, et quand tous les instruments de 
morí avaient échoué, le glaive faisait son oeuvre. 
La cétébre priére de saint Christophe mourant a 
retenti dans tout le raoyen-áge. II pria d’avance 
pour tous ceux qui devaient un jour implorer la 
misérieorde divine par son mtercession, et de- 
manda que cette miséricorde ne fút pas implorée 
en vain. 

Saint Christophe est représenté d’une grandeur 
prodigieuse, portant l’Enfant Jésus sur son épaule 
et passant une riviére. 

Je ne vais pas m’arréter á discuter Tauthenti- 
cité historique des faits, ni me livrer á un travail 
de séparation absolument impossible entre This- 
toire et la légende. Je vais chercher le sens de 
la vie de saint Christophe dans la Légende dorée . 
Ce livre, fort rare et fort intéressant, n’a pas d’au- 
torité liistorique; mais les traditions qu’il contient 
sonl du plus haut intérét et nous donnent de pré- 
cieuses indications sur la nature et le caractére 
secret de mille personnes et de mille choses. 

Trés ordinairement, les Saints se présentent á 
nous avec la physionomie de la douceur et de la 
patience plutót qu’avec celie de la forcé. lis ont 
conlre eux-mémes cette forcé énorme queproduit 
la patience. Mais la forcé extérieure, la forcé qui 
domine, qui renverse, qui écrase, n’apparalt chez 
eux qu T á de trés rares intervalles. Elle est habí- 



SAINT CHRISTOPHE 


389 


tuellement l’accident et non Texercice de leur vie. 
Chez saint Christophe, au contraire, la forcé pa- 
raít étre la base de tout Tédifice ! 

Sa sainteté est fondée, á ce qu’il paraít, sur la 
forcé, et sa conversión sur le désir de la forcé. 

Sa légende dit qu’il était Chananéen, c’est-ft- 
dire fils d’une race maudite. Elle ajoute que luí— 
méme portait un nom maudit. 11 s’appelait fíepro - 
bus : le Réprouvé. 

II faut done supposer, pour entrer dans Fes- 
prit de la tradition, que Christophe seiltaií sur 
ses épaules le poids de Fanathéme. Or, il Iui vint 
á Fesprit, nous dit toujours la tradition, de cher- 
cher le souverain le plus puissant du monde, et 
de se mettre á son Service. 

Qui sait s’il ne cherchait pas secours, s’il ne 
voulait pas demander á cette puissance inconnuo 
et supréme la délivrance, dont le poids de l'ana- 
théme lui faisait sentir la nécessité. Historique- 
ment, je n’affirme ríen, bien entendu ; philosophi- 
quement, la chose est trés belle. II entendle nom 
d’un roi, cité comme le plus puissant du monde. 
II va le trouver. Ce roi attachait, á ce qu’il paralu 
une grande importarme á le garder prés de lui. 
Arrive un jonglcur qui chantait en faisant son 
métier et qui dans sa chanson nommait le dia- 
ble. 

Ouand le nom du diable était prononcé, le roi 
faisait le signe de la Croix. Christophe, apparem- 
ment inquiet et mal persuadé de la toute-puis- 
sance du souverain, lui demanda rexplication de 



PHY8I0N0KIES DB 8AINTS 


390 

ce signe. Le roí, qui sentait venir le dénouement, 
refusa de la donner. Insistance de Christophe. 
Refus du roi. Christophe, averti intérieurement ¡¡ 
que ce roi craignait quelque chose et par consé- 
quent n’était pas maltre de tout, lui déclara qu’il i 
le quittait s’il ne s’expliquait pas. Le roi s’expli- 
qua. | 

< Quand j’entends nommer le diable, dit-il, je fais 
le signe de la Croix, pour óter au diable le pou- 
voir de me nuire. — Comment, dit Christophe, ¡ 
vous avez peur du diable ? Ainsi il est plus puis- i 

sant que vous ! Et moi qui me croyais au Service | 

du plus puissant seigneur ! Je vous quitte. » 

Et Christophe partit. II courut á travers le mon- 
de, cherchant le diable pour se donner á lui, puis- j 
que c’était le diable qui était le plus fort. j 

Comme il cheminait á travers une solitude, il 1 
vit venir á lui un personnage d’un aspect terri- 
ble : — Ou vas-tu, lui dit ce personnage ? Qui 
cherches-tu ? 

— Je cherche le seigneur diable, répondit Chris- 
tophe, car j’ai enteudu dire que la puissance lui 
appartient. 

— Je suis celui que tu cherches, répondit le 
personnage. 

Et voilá Christophe, ou plutót Reprobus, au 
Service du diable, lui obéissant et le suivant. 

Mais tout á coup, comme ils marchaient ensem- 
ble, ils rencontrent une croix. Le diable fait un 
détour. I 


SAINT CHRISTOPHE 391 

— Que signifie ceci, demande Christophe? Pour- 
quoi évites-tu la Croix ? 

Le diable, qui connaissait son homme, refuse 
de répondre. 

— On dirait que tu as peur, dit Christophe. 

Enfin, aprés les refus que la circonstance com- 

mandait, sur la menace formelle que lui fait 
Christophe de le quitter á jamais s’il ne s’expli- 
que pas á I’instant méme, le diable avoue qu’il 
craint la Croix, depuis que Jésus-Christ est mort 
sur elle. 

— Ah ! tu as peur, répond Christophe. Tu n’es 
pas le plus puissant. Adieu, je vais marcher jus- 
qu’é ce que je trouve Jésus-Christ. Jésus-Christ. 
Ou est Jésus-Christ ? 

— Allez-vous-en trouver cet ermite qui est li- 
bas, lui dit quelqu’un. II vous indiquera Jésus- 
Christ. 

— Que faire pour y oir Jésus-Christ ? dit Chris- 
tophe á Permite. 

II faut jeúner, répond Permite. 

— Jeúner ? répond Christophe, j’en suis inca- 
pable. Indique-moi autre chose. Je ne peux pas 
jeúner. 

L’ermite indique d’autres exercices de piété. 

— Impossible, répond Christophe, je suis in- 
capable de tout cela. 

— Ecoute, reprend alors Permite, vois-tu li- 
bas ce fleuve dangereux? Ceux qui essayent de 
le passeT y laissent souvent leur vie. 

— Je le vois, dit Christophe. 



392 PHY S IONOMIES DB SAINTS 

— Eh bien! répond Permite, installe-toi sur son 
bord ; ta taille énorme et ta forcé prodigieuse te 
serviront á transporter d’une rive á Pautre les 
voyageurs. Sois le serviteur de tout le monde, et 
tu yerras le Rni Jésus-Christ. 

— Oui, dit Christophe, je peux faire ceci, et je 
le ferai. 

11 s’établit sur le bord du fleuve, s’y bátit Ioi- 
méme une demeure, prit une perche pour báton. 
Et, se soutenant sur Peau á Paide de cette perche, 
il transportad d’une rive á Pautre Ies voyageurs. 

A insi se passa sa vie. II était le serviteur de 
tout le monde. Un jour il se reposait dans sa 
demeure et le sommeil s’empara de Iui. II fut tout 
á coup réveillé par la voix d’un enfant qui criait : 
<c Christophe, viens et porte-moi ! » Il sprtit pré- 
cipitamment, chercha et ne vit personne. II ren- 
tra et tout á coup la méme voix se fit entendre : 
« Christophe, viens et porte-moi ! » Fort étonné, 
Christophe se léve, sort encore, regarde et ne 
voit personne. II rentre et tout á coup : 

€ — Christophe, viens et porte-moi ! » 

Troisiéme appel de la méme voix ! Comme il 
était le serviteur de tout le monde, Christophe 
sort encore et cherche encore. Mais cette fois il 
trouve un enfant qui voulait passer le fleuve. 

Christophe prend Penfant sur son épaule et, 
se munissant de son báton, entre dans le fleuve 
pour le traverser. 

Mais tout á coup Penfant augmente de poids, 
l’eau du fleuve se souléve, et le poids de Penfant 


SAINT CHRISTOPHE 


393 


augmente. Christophe avance; mais á chaqué pas 
le poids de l’enfant augmente. Christophe avance 
toujours, et le poids de Penfant augmente toujours. 
Le géant est écrasé, hors d’haleine, presque sub- 
mergé, car Feau du fleuve se gonfle toujours. On 
dirait qu’on vient d’y jeter le monde, et qu’elle 
grossit en raison de la masse qu’elle a re^ue. 
Christophe va succomber. Enfin, par un supréme 
cffort, il touche Pautre rive. 

II dépose Tenfant et lui dit : 

— J’ai cru périr, et j’aurais eu le monde eníier 
sur mes épaules que je n’aurais pas plus souf- 
fert. 

— Christophe, répond Penfant, tu as porté plus 
que le monde, tu as porté le Créateur du 
monde : je suis le Roi Jésus-Christ. Plante sur 
cette rive le báton que tu portáis, tu verras 
demain comme je Paurai fait. 

Christophe obéit, et le Iendemaín son báton 
était un palmier magnifique, couvert de feuilles 
et chargé de fruits. 

Il y a bien des choses dans cette légende, et 
ces choses sont d’un genre á part. I! semble 
qu’elle porte non pas tant sur Ies vertus de saínt 
Christophe, et qu’elle nous déclare mystérieuse- 
ment, symboliquement, prophctiquement peut- 
étre, une exception extraordinaire. Saint Christo- 
phe déclare qu’il n’est pas apte á ce qu’on luí 
demande d’abord. II a le sentiment d’une na ture 
exceptionnelle, entralnant une volonté exception- 
nclle et une vocation exceptionnelle, Sa vocalion 




394 PHYS10N0MIES DE SATNTS 

sera la bonté et il le sent bien, la bonté d'avoir 
égard á la nature. II passera les hommes d’une 
ríve A Paulre, et parmi les passagers se trouvera 
Jésus^Christ. Qui peut dañe compter lessens de 
ce mot : passer les hommes d’une rive á Pautre ? 
Mais,passer Jésus-Christ, « qu’est-ce que cela veut 
dire ? On ne voit pas peut-étre ; mais on entre- 
voit, sartoul si on se souvient que Christophe 
fi’appelait Christophe Colomb. II passa Jésus- 
Chnst d'une rive á Pautre et risqua mille fois de 
mourir sous le fardeau. 

Christophe est un nom terrible. Etre Porte- 
Christ, cela signifie quelque chose de singulier, 
et peut-étre le mystére de ce nom contient-il le 
mystére de Phistoire, dans ce qu’il y a de plus 
caché. Quand les autres passagers Pappelaient, 
Chrisiophe voyait celui qui appelait. Mais quand 
ce fnt PEnfant trés lourd, il chercha plusieurs fois 
et ne vit pas d’oú la voix venait. 


CHAPITRE XXXVI 


MARIE ALACOCQUE. 


Quand Phomme veut agir, il choisit 
le plus capable de la fin qu’il se pro 
souverain choisit un ministére, il 1 
essaye de le prendre leí que ses fon< 
clament. Si un homme veut faire fair 
trait, il s’adresse ¿ un peintre, ií n 
pas A un cordonnier. 

Quand Dieu veut agir, il prend le 
rectement contraire. II choisit Tin* 
plus absolument incapable. II est jale 
trer qu’il agit seul et va chercher la 
plus extréme pour que nous ne soyons 
d’attribuer la forcé á Pinstrument. Dé 
de saint Paul, il avait choisi la faibles 
fondre la forcé, Saint Pierre, qui dev 
senter, lui á qui la puissance allait é 
la puissance officielle, le gouvernei 
Pierre qui allait lier et délier, sain 
maítre des clefs, chargé d’ouvrir et <í 
ciel, saint Pierre est désigné par u 
incalculable : il renie trois fois, par 
servante, celui dont il avait vu la fací 
sur la montagne du Thabor. II faut s< 



396 PHYSIONOMIES DE SAIJSTS 

faiblesse et pénétrer dans cet abime, si Ton veut 
savoir á quel point saint Pierre représente la 
forcé; car Pabíme appelle Fabíme, et il représente 
la forcé avec une réalité divine d’autant plus 
grande que sa faiblesse humaine fut plus incom- 
mensurable. 

Un jour saint Franfois d’Assise rencontra un 
religieux qui lui dit : — Pourquoi done, pourquoi 
done ce concours de monde vers vous? Pourquoi 
cette foule? Pourquoi ce respect? Pourquoi se 
presse-t-on sur vos pas? 

Saint Frangois répondit : 

— Dieu a regar dé le monde, cherchantpar quel 
misérableil pourrait bienmanifester sa puissance. 
Ses yeux trés saints,en tombant sur la terre,n’ont 
rien trouvé de si vil, de si bas, de si petit, de si 
ignoble que moi. Voilá la raison de son choix. 

Vous voyez que c’est toujours le méme pro- 
cédé. 

Cependant il restait dans Pierre et dans Fran- 
$ois de grands dons naturels. C’étaient des ámes 
élevées. Fran^ois avait quelque chose de naturel- 
lement sublime dans Fesprit et de naturellement 
héroique dans le coeur. 

Mais si nous regardons Marie Alacocque, qui 
fut chargée d J une grande oeuvre, nous contem- 
plerons un des chefs-d'oeuvre de la misére 
humaine sans compensation. Ce n’est pas une 
grande nature égarée par de grandes passions ; 
c^st une petite nature, étroite, sans attrait, sans 
lumiére naturelle, sans style, sans parole. Elle 



MARTE ALAGO CQUE 


397 


n’avait qu’une chose, l’amour, le dévouement. 
Mais telle est la pauvreté de ses moyens naturels 
que l’amour méme la rend rarement éloquente. 
Elle bégaye, elle ánonne, elle hésite. Elle ne sait 
pas. Seulement, elle aime et elle obéit. La voilá 
dans la gloire. Elle estclioisie. 

« Je t’ai choisie, lui dit Jésus-Christ, commeuu 
abíme d’indignité et d’ignorance pour Paccomplis» 
sement de ce grand desseiu, afin que tout soit 
fait par moi. » 

En fait d’ignorance, il est difficile d’aller plus 
loirn 

M. Louis Veuillot a fait le paralléle de Dante 
et d’Angéle de Foligno. 

Méme comme ceuvre humaine et comnie poé- 
sie, il préfére infiniment Angele de Foligno 5 et il 
a raison. 

Les foudres du coeur éclatent dans Angéle. 

« Si un ange, dit-elle, me prédisait la morí de 
mon amour, je lui dirais : G’est toi qui 5 es tombo 
du ciel Et si quelqu’un, n’importe qui, me racon- 
tait la Passion de Jésus-Christ, comme je la sens, 
je lui dirais ; C’est toi qui Tas soufferte (i) f > 

Ses anéantissemenls, quand le nom de Dieu est 
prononcé devant elle, dépassent Ies transporta 
des plus grands poétes anciens ou modernes. 

Sainte Thérésc, quoiquetrésinférieure á Angéle, 
est cependant une lemme horsligne. Renán Tad- 


i, Vision* et révélatiom d’Anghle de Foligno . 



PHYSIONOMIES DE SAINTS 


398 

mire beaucoup. L/imagination de sainte Thérése 
est ardente et son esprit est subtil. 

Mais Marie Alacocque est un défl jeté á Pesprit 
humain. Personne n’eút songé á la choisir, per- 
sonne excepté Dieu,qui voulut priver ici son ins- 
trument de toutes les splendeurs humaines, sans 
en excepter une. Aussi pauvre d’intelligence que 
de fortune, elle ne sait comment rendre compte 
de ce qui se passe en elle. Son dévouement est 
sans bornes, son amour est généreux jusqu’au 
plus complet et au plus déchirant sacrifice d’elle- 
méme tout entiére.Et cependant son biographe, le 
R. Pére Giraud, supérieur des missionnaires de 
la Salette, dit á propos d’une de ses révélations : 

« Ce langage parattra peut-étre au pieux lec- 
teur peu digne de Notre-Seigneur. II faut Téclair- 
cir sur ce point, afin de dissiper en lui toute im- 
pression défavorable... 

«Ce qui a paru petitet puéril dans Pexpression, 
au jugement de quelques censeurs, ne sera pas 
attribué á Jésus-Christ, mais á la simplicité de 
la personne qui fait parler Jésus-Christ, et on 
n’attribuera au divin Maítre que e fond et la 
substance des pensées et des sentiments.» 

Pour Ies détails de sa vie, nous renvoyons le 
lecteur au livre du pére Giraud (i), qui, s’effa- 

í. La Vie de la bienheureute Marguer ¿te- Marie, religieuse 
de la Visitation , écrite par elle-méme. Texto authentique de ce 
précieux écrit, accompagné de notes historiques et théologiques, 
et suiri du récit des derniéres années de la vie de la Bienheu- 
reuse et d’une neuvaine en son bonneur, par le Pére S. M. 
Giraud. 



MARIE ALAGO GQUE 


399 


$ant autant que possible, a laissé parlcr la Bien- 
heureuse elle-méme, s'appliquant seulement á 
expliquer et á commenter sa vie et ses paroles. 
II serait difficile de rencontrer un plus dígne 
commentateur ; car I’esprit de la Bienheureuse 
le pénétre si parfaitement que c’est á peine si 
elle cesse de parler, quand le pére Giraud 
parle. 

Cette pauvre filie, absolument dépourvue d'i- 
magination, voit Jésus-Ghrist et Pentcnd lui 
dire : 

« Mon divin Coeur est si passionné d’amour 
pour les hommes et pour toi en particulier, que 
ne pouvant contenir en soi les flammes de son 
ardente charité, il faut qu’il les répande par ton 
inoyen. » 

Quelques-uns croiront que la pauvre religieuse 
travaillait á s’exalter et qu’on travaillait autour 
d’elle á Pexalter ; c’est le contraire qui arrivait. 

Ses voies extraordinaires ne convenaient pas, 
lui disait-on á la Visita tion de Sainte-Marie, et 
il fallait y renoncer. 

On lui donne á garder une ánesse et son ánon, 
pour occuper et distraire son esprit. Elle répond: 
« Puisque Saúl, en gardantdes ánesses, a trouvé 
le royaumc d’Israél, il faut que j’acquiére le 
royaume du ciel en courant aprés de tels ani- 
maux. » 

Suivant la remarque intéressante du pére Gi- 
raud, cette pauvre filie, qui ne sait ríen, cite sans 



400 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


cesse PEcriture. Elle en a méme une intelligence 
tout á fait au-dessus de sa nature. 

On attribue tantót á la nature, tantót au démon 
les phénoménes qui se passent en elle. On lutte 
par tous les moyens possibles contre elle et con- 
tre eux. Elle se fait, par obéissance, la cómplice 
des erreurs que Ton commet sur elle. Tout cons- 
pire contre elle, y compris elle-méme. Elle n’a 
ni talent, ni intelligence, ni autorité, ni prestige. 
On intéresse sa conscience á lutter contre ses 
visions. 

Contre elle, elle a tout. Pour elle, elle n’a ríen. 
Cependant elle a triomphé, elle triomphe et sur- 
tout elle triomphera. Sans armes, sans indus- 
trie, sans génic, sans allié, elle a conquis la 
gloire, qu’elle fuyait. La gloire la fuyait ; elle 
fuyait la gloire, et cependant les voilá unies Tune 
á Pautre dans le temps et dans Péternité. 

Son nom est connu partout ; beaucoup s’en 
moquent, il est vrai. Mais ceux-Iá méme le con- 
naissent. Leur moquerie, córame leur colére, est 
un hommage d’autant plus frappant qu’il est invo- 
lontaire. C’est un hommage rendu de forcé á 
cette inconcevable célébrité, qui n’a pas d’expli- 
cation humaine. Si ce n’est pas Dieu qui Pa glori- 
fiée, qui done l’a glorifiée, et par quel prodige 
une telle petite filie, si parfaitement dépourvue de 
dons naturels, par sa pauvreté intellectuelle, par 
sa pauvreté sociale, par sa pauvreté religieuse, 
incapable de toutes les maniéres, désirant en 
outre Pobscurité, qui semblait á tous les points 


MARIK ALACOCQUE 401 

de yue Iui étre assurée ; comment cette pauvre 
filie, dont nous ne devrions pas savoir le nom, 
est-elle á la fois glorieuse et célébre, gloríense 
dans TEglise, célébre dans le monde ? Gn se 
moque d’elle, bien entendu. Mais, si elle eút été 
livrée á l’oubli naturel qui l’attendait nécessairc- 
ment, il serait aussi impossible de s’en moquer 
que de la vanter. Car on ne se moque pas, aprés 
deux siécles, dans le monde entier, de la prerniére 
petite filie venue. On Tignore, et voilá tout. Si 
Marie Alacocque eút cherché, par une maladres- 
se insigne, la réputation, jamais elle ne Feút ren- 
contrée. Par dessus toutes les disgráces réuoies 
de la nature et de la société, elle porte un nom 
qui dit.Iui-méme une disgráce. Ce mot : Alacoc- 
que, préte á la plaisanterie. 

Toute la vie de la bienheureuse Marguerite- 
Marie Alacocque est une lutte entre la grossiéreté 
de sa nature et Télévation qui lui est conférée. 
Un jour, elle vcut faire une pénitence corporelle 
sur la nature de laquelle elle ne s’explique pas, 
mais qui lui donnait, dit— elle, grand appétit par 
sa rigueur. Jésus-Ghrist le lui défend ; car, dit- 
elle, étant Esprit , il veut aussi les sacrijices 
de V Esprit. 

C’est simple et clair ; mais elle était incapable 
de penser cela naturellement. 

Une autre fois, Jésus-Christ lui dit : « Je te ren- 
drai si pauvre, si vile et si abjecte á tes ycux, et 
je te détruirai si fort dans la pensée de toncoeur, 
que je pourrai m’édifier sur ce néant ». 



402 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Remarquez ce mot : dans la pensée de ton 
cceur ; c’est le style de l’Ecriture. Voilá Margue- 
rite-Marie qui parle admirablement. Comment 
done s’y prend-elle ? Et qui done lui apprend á 
penser comme saint Paul ? 

Mais qui done lui apprend aussi á penser comme 
Moíse ? 

Jésus-Christ lui montre un jour les chátiments 
qu’il réserve á certaines ámes,ennemies de Mar- 
guerite-Marie. 

« Je me jetai, reprend Marguerite-Marie, á ses 
pieds sacrés, en lui disant : — O mon Sauveur ! 
déchargez sur moi toute yotre colére* et m’effa - 
cez du livre de vie plutót que de perdre ces 
ámes qui vous ont coútó si cher 1 Et il me répon- 
dit : — Mais elles ne t'aiment pas et ne cesseront 
pas de t’afíliger. — II n’importe, mon Dicu ! 
pourvu qu’elles vous aiment, je ne veux cesser 
de vous prier de Ieur pardonner. — Laisse-moi 
faire, je ne les peux soufifrir davantage. — Et 
l’embrassant encore plus fortement : Non* mon 
Seigneur, je ne vous quitterai point que vous ne 
leur ayez pardonné. — Et il me disait : Je le 
veux bien si tu veux répondre pour elles. — Oui, 
mon Dieu, mais je ne vous paierai toujours qu'a- 
vec vos propres biens, qui sont les trésors de 
votre Sacré Coeur. — C’est de quoi il se tint con- 
tent. » 

Ne reconnaissez-vous pas MoTse? «Láche-rooi? 
~ Non je ne vous lácherai pas. » 

La vie de la bienheureuse Marguerite-Marie, 


MARIE ALACOCQUE 403 

commencée par elle, est terminée par le P. 
Giraud. II n’eút pas été facile de choisir un plus 
digne historien. On pourrait croire que le P. Gi- 
raud a été le directeur de la Bienheureuse, tant il 
la connaít profondément. II ne la connaít pas seu- 
lement avec la pensée de son esprit, il la connaít 
avec la pensée de son cceur . II a puisé aux mémes 
sources. II ne faut pas insister plus Jongtemps 
sur lui, dans la crainte de lui déplaire, car il est 
de ceux qui aiment le secret. 






CHAPITRE XXXVII 


SAINT SIMÉON SALUS 


On a souvent remarqué qu’une certaíne folie 
est un des caractéres déla sainteté.La ver tu, dans 
la forme ou le degré ou Phomme la trouvc raison- 
nable etlui donnela permission d’exister,la vertu, 
conforme aux pensées humaines, celle qui ne les 
étonne pas, qui neles confond pas,celte vertu est 
bien loin d'étre méprisée par PEglise, 11 faut luj 
rendre tout Phonneur qui lui est dü; mais cel 
honneur n’est pas celui de la canonisnlmn. Les 
fidéles sont honorés. Lessaints sont canonisés. La 
vie d’un fidéle digne de ce nom est profondément 
belle. C’est une conformité superbe aux lois ge- 
nérales, aux lois connues qui régissent Pordrc 
universel. C’est une adhésion de Pintelligence ct 
de Páme aux vérités essentielles. C’est une jus- 
tice et une charité qui ne font pas éclater la me- 
sure connue, mais qui vont, jusqu’á une certaíne 
limite, dans la directiori du vrai et du bien . La vie 
du fidéle est belle aux yeux de Dieu, belle aussi 
quelquefois aux yeux des hommes. 

Les hommes l’approuvent, parce qu'elle satis- 
fait, sans la dépasser, Pidée qu’ils ont du vrai et 
du bien. Les hommes profitent de cette vertu* et 



406 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


voient le profit qu’ils en tirent. Aussi, ils hono- 
rent et ne rient pas. 

Le saint, luí, ya beaucoup plus loin. 11 pénétre 
dans la région du mystére. Les hommes voient 
ses actions extérieures, mais ils ne voient pas ses 
actions intérieures ; son áme est á perte de vue. 
L’esprit qui le dirige est au-delá de Phorizon 
visuel des hommes. Ceux-ci, voyant ses actes 
extérieurs et n’en pénétrant pas le sens, le 
croient fou et se moquent de lui. 

Provoquer la moquerie est un des caractéres 
de tout ce qui dépasse la mesure ordinaire. Ces 
lois générales s’appliquent d’une fa$on directe et 
particuliére á saint Siméon Salus, qui semble avoir 
voulu donner le type de la chose dont nous ve- 
nons de parler. 

Un jour, deux jeunes gens revenaient du péle- 
rinage de Jérusalem. C’était au temps de Domi- 
tien. lis avaient visité les Lieux Saints. Ils reve- 
naient dans leur pays par la vallée de Jéricbo. 

De lá oú ils étaient ils apercevaient le Jourdain 
et sur la rive du fleuve béni, du fleuve consacré, 
la multitude des monastóres, qui semblaient plan- 
tés lá comme des arbres produits par la fertilité 
du sol et jetés par la main divine sur le bord des 
eaux courantes. L’un des deux jeunes gens, qui 
s’appelait Jean,prit la parole et dit : — Sais-tu qui 
habite lá? Ce sont des anges, revétus de la chair 
humaine. 

— Peut-on les voir ? répondit Siméon. 

— Oui, reprit Jean, si on veut les imitar. Et, 


SAINT SIMÉON SALUS 


407 


apercevant un sentier : Voici, dit-il, la route de 
la vie ; nous suivons celle de la mort. Aussitót ils 
changérent de direction, et symbolisérent par ce 
changement matériel et subit le changement subit 
de toute leur existence,qui s’accomplit en une se- 
conde. 

Ils frappent á la porte du premier monas tére 
qu’ils rencontrent ; c’était celui de l’abbé Jéra- 
sime. C’est lá qu’habitait Nicon le vieillard, Nicon 
á qui Dieu parlait, Nicon á qui sa grande expé- 
rience des choses divines donnait une singuliére 
autorité. Les deux jeunes gens demandérent Tha- 
bit monastique, qui ne leur fut pas accordé légé- 
rement. II fallut supplier. 

Nicon avait connu leur arrivée par une révéla- 
tion intérieure. II voulut cependant éprouver les 
voyageurs et la profondeur de leur vocation. 

Mais tout á coup, sur la téte de Tun des novi- 
ces, Jean et Siméon voient une auréole. Leur désir 
s’enflamme. Nicon leur donne Phabit désiré. Au 
bout de deux jours ils ne virent plus l’auréole, et 
Siméon dit á Jean : « Je crois que Dieu ne nous 
voulait ici qu’un moment. Nous n’avons pas trouvé 
notre place définitive. Je voudrais vivre seul, abso- 
lument inconnu des hommes.» Tousdeux s’ouvri- 
rent á Nicon, qui approuva leur projet. Jean et 
Siméon repartirent avec la bénédiction du vieil- 
lard inspiré, Nicon connut intérieurement la pu- 
reté de leur désir, qui ne venait ni de Tincons- 
tance humaine ni de Tillusion diabolique, mais de 
TEsprit-Saint directement. Les deux jeunes gens 





408 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

prennent le chsmin de la mer Morte, lis arrivent 
á la cellule d’un solitaire, récemment mort, et 
s’y installent. 

lis passérent lá ensemble vingt-neuf ans. 

Yingt-neuf ans ! ces trois mots sont bientót 
prononcés ! Mais que de choses ils contiennent ! 

Quelle vie menérent-ils pendant yingt-neuf 
ans ? Que de combats, que de luttes et, trés pro- 
bablement que de lumiéres ! Si nous savions toute 
leur histoire intérieure pendant ces vingt-neuf 
ans, qui sait dans combien de secrets pénétre- 
raient nos regards ? 

Les yingt-neuf ans passérent et Siméon dit á 
Jean : «Je suis un nouvel appel de Dieu. II veut 
que désormais je converse avec les hommes.» 

Jean fut épouvanté. 11 trembla de voir son 
amitomber dans Pillusion. II le détourna de son 
entreprise, jusqu’au moment ou,vaincu par la sa- 
gesse de Siméon, il comprit que celui-ci était 
réellement inspiré de Dieu. D’ailleurs, une appa- 
rition de Nicon vint dissiper ses derniers doutes. 
Siméon partit ; mais il promit á Jean, dans la so- 
lennité de leurs adieux, qu’il le reverrait une fois 
avant de mourir. 

Siméon alia d’abord á Jérusalem, et pendant 
trois jours d’une ardente et continuelle priére, il 
demanda á Dieu de cacher pendant toute sa vie 
aux hommes les faveurs qu’il lui ferait. II de- 
manda de passer pour fou. 

Gette conduite étránge et qui appartient á Por- 


SAINT SIMÉON SALUS 409 

dre des choses mystérieuses rentre dans la loi 
que je constatáis tout á I’henre. 

Certes, rhumilité n’exige pas habituellement 
Tacte que fit Siméon. Mais il y a chez les Saints 
des violences mystérieuses qui répondent á des 
secrets inconnus, et sont peut-étre destinées á 
compenser Ies violences que les hommes commet- 
tent en sens inverse, dans le sens du péché. Un 
excés apparent compense un excés réel. 

A dater de ce moment, la vie de saint Siméon 
renversa toutes les habitudes des hommes et 
méme presque toutes Ies habitudes des Saints. 
Autant il s’était appliqué á fuir les hommes, au- 
tant il s’appliqua á s’y méler. Mais, au lieu de 
chercher parmi eux ce qu’on y cherche ordinai- 
rement,il chercha et trouva le contraire. II passa 
pour fou et, á travers tout ce qu’il fallait pour 
produire reffet contraire, il produisit l’effet de- 
mandé et promis. II est vrai qu’il le rechercha 
par tous les moyens naturels. Mais, á l’instant oú 
sa sagesse ailait le trahir, toujours quelque chose 
d’inattendu vint au secours de son désir et lui 
conserva l’apparence de la folie. Ainsi, sa con- 
duite vis-á-vis des hommes fut différente dans Ies 
deux pbases de sa vie : il commenja par les fuir 
et finit par les rechercher. Mais l’unité de l’Es- 
prit préside á ces différentes démarches ; car il 
cherche Tobscurité d’abord , ensuite le mépris ; 
de sorte que la prudence humaine est deux fois 
confondue, par sa retraite d’abord et, comme si 
celane suffisaitpas, par son audacieuse immixtion. 


410 


PHYSIONOMIES DE SAINTS 


Car si jamais quelqu’un précha á temps et á 
contretemps, ce fut lui. II ne choisissait ni Ies 
hommes, ni les choses, ni les compagnies, ni Ies 
moments. II se jetait dans la mélée des aventures 
humaines ; il se précipitait á la téte des pécheurs 
sans regarder aux circonstances. II ne se croyait 
pas tenu aux précautions qu’ont observées beau- 
coup de Saints. Méme vis-á-vis des dangers, il 
usait d’une liberté merveilleuse. Car le vieillard 
Nicon lui avait promis, dans son apparition, que 
Ies périls de la chair n’existaient plus pour lui. 
C’est pourquoi il se lan$ait dans Ies sociétés les 
plus mal famées. II abordait les voleurs dans 
leurs antres, les hommes et Ies femmes de mau- 
vaise vie. Seulement TEsprit qui le conduisait 
éclatait par des conversions d’autant plus frap- 
pantes que les habitudes du prédicateur étaient 
plus extraordinaires et ses paroles plus intem- 
pestives. II réussissait lá ou un autre eút échoué 
cent fois, et il réussissait sans se trahir. On di- 
sait: « Siméon est fou,» ou bien on ne disait ríen; 
mais on se trouvait convertí. 

Un jour,par compassion pour sa folie, le cjiacre 
de Péglise d’Emére donna Phospitalité á Siméon. 
Quelque temps aprés, voici le diacre accusé de 
meurtre. Toutes les apparences sont contre lui : 
il est condamné á mort. Au moment de Pexécu- 
tion, la potence étant déjá dressée, deux cavaliers 
arrivent brid* abattue et criant au bourreau : 
« Arrétez, arrétez; celui-ci est innocent. Nous 
tenons le coupable, » 


SAINT SIMÉON SALUS 


414 


Le diacre délivré vient trouver Siméon, et lui 
voit sur la téte deux globes de feu. II n’ose ap- 
procher ; mais Siméon lui dit : « Rends gráce á 
Dieu, mais souviens-toi de deux pauvres que tu 
as refusé de secourir quand tu pouvais le faire. 
C’est pour cétte faute vraie que tu as été accusé 
d’un crime faux. » 

Prévoyant le tremblement de terre qui allait 
renverser Antioche, il entra dans un édifice public, 
un fouet á la main. II frappa certaines colonnes, 
disant : « Toi, ne bouge pas. Ton seigneur Por- 
donne de demeurer ferme. » 

Les colonnes qu’il avait touchées restérent im- 
mobiles. II avait dit á Tune d’elles : « Toi, tu ne 
tomberas ni ne tiendras. » 

Celle-ci demeura penchée et fendue. 

II entra dans une école et salua respectueuse- 
mentcertains enfants. 

Puis, se tournant vers le maitre : « Oh ! gardez- 
vous de les frapper, dit-il. Je les aime et ils vont 
faire un grand voyage. » Le maitre d’école regarda 
sortir le fou. Mais bientót la peste se déclara 
dans la ville, et tous les enfants qu’avait salués 
Siméon moururent. 

Et cependant il passait pour fou. II est vrai 
qu’il soutenait sa réputation en mettant de son 
cóté toutes les apparences de la folie. Mais, dans 
une circón stance oü quelqu’un allait dire la vérité, 
celle-ci fut retenue d’une fa$on effrayante sur les 
lévres d’oú elle allait sortir. 

Parlant á un homme riche et puissant qui de- 


j 


412 PHYSIONOMIES DE SAINTS 

meurait aux cnvirons d’Emére, Siméon lui avait 
dit: «Tu as fait te He action que personne ne sait. 
Tu as cette pensée que personne ne connaít. » 

Cet homme, épouvanté comme en présence d’un 
prophéte, voulut publier la merveille qu’il voyait. 
Mais sa langue demeura immobile, et il cessa de 
pouvoir parler. 

Ainsi la priére de Siméon demeura exaucée ; 
ainsi la vérité fut arrétéeun moment par la priére 
de Siméon, comme autrefois le soleil par la 
priére de Josué. Ainsi éclata la puissance qui 
présidait á Terreur des hommes. 

Le tcmps arrivait oú, dans les décrets éter- 
neis, Siméon devait se reposer. II en fut prévenu 
intérieurement, ct il retourna á son ancienne so- 
litude pour teñir la promesse qu’il avait faite a 
Jean, le revoir avant de mourir et lui annonccr 
leur prochain départ á tous deux. On ne connaít 
pas leur conversation. Quels souvenirs et quelles 
espérances s’élevérent en eux, aprés une telle 
unión, aprés une telle séparation, aprés une telle 
vie, avant une telle mort ? Nous l’ignorons. Si- 
méon revint chez son hóte, le pria de ne point 
entrer avant deux jours dans sa cellule et s*y en- 
ferma. Car il voulait dérober sa mort comme sa 
vie á la connaissance des hommes. II voulut 
méme les tromper par sa mort comme par sa 
vie; il se cacha sous les sarments qui lui ser- 
vaient de lit, et mourut. 

Quand on entra* au bout de deux jours, dans . 
sa cellule, on le trouva mort, et le lieu oú gisait 




SAINT SIMÉON SALUS 413 

son corps fit croire qu’il avait rendu Páme dans 
quelque égarement et dans un accés d’insanité. 

On porta son corps, sans*honneur, au cime- 
tiére des pélerins. Mais des voix celestes s’élevé- 
rent en Fair, et les anges chantérent, puisque les 
horames ne chantaient pas. Stupéfaits de cette 
merveille, les habitants d’Emére se souvinrent et 
se repentirent. Sortant de leur sommeil, ils se 
rappelérent les prophéties et les vertus de celui 
qu’ils avaient possédé au milieu d’eux sans le 
connaitre. Depuis qu'il était venu de la solitude, 
ses cheveux et sa barbe n’avaient jamais poussé, 
et sa tonsure était restée sur sa téte, une fois 
pour toutes, sans avoir besoin d’étre renou- 
velée. 

Suivant Pusage des hommes, ceux qui Pavaient 
méconnu vivant le pleurérent mort, et chacun se 
dit : Si j’avais su ! 

Mais les prodiges de sa vie n’apparurent qu’á 
ce moraent. 

Le Martyrologe romain fait mention de lui au 
premier jour de juillet. 


FIN 




T ABLE DES MATIÉRES 


Déclaration de l* Auteur V 

PrÉPACE VII 

Cha pitre Premier. — Les rois mages i 

Chapitre II. — Conversión de Saint Paul i 3 

Chapitre III. — Saint Jean Chrysostome 25 

Chapitre IV. — Saint Frangois de Sales 51 

Chapitre V. — Siméon et Anne la Prophétessc 69 

Chapitre VI. — Saint Paphnuce 79 

Chapitre VII. — Sainte Frangoise romaine 89 

Chapitre VIII. — Saint Grégoire le Grand 101 

ChapitreIX. — Saint Patrice.*.* 115 

Chapitre X. — Saint Joseph ia 3 

Chapitre XI. — ^ Privilége du mois de mars 135 

Chapitre XII. — La fin de mars 139 

Chapitre XIII. — Saint Ezéchiel.... 149 

Chapitre XIV. — Saint Georges 157 

Chapitre XV. — Saint Pierre Célestin 167 

Chapitre XVI. — Saint Philippe de Néri ¿ 177 

Chapitre XVII. — Le mois de juin 185 

Chapitre XVIII. — Saint Antoine de Padoue 193 

Chapitre XIX. — Saint Lieufroi 205 

Chapitre XX. — Saint Jean-Baptiste ai 3 

Chapitre XXI. — Saint Goar 223 

Chapitre XXII. — Saint Elie 229 

Chapitre XXIII* — Sainte-Anne 241 


416 TABLE DES MATIÉREB 

CHAPITRE XXIV, — Saintc Héléne ag3 

Chapitre XXV, — L’invcniion déla Saín le Croíx a63 

Cha PI TRE XX V I. — Saín i Berna r d . . * 2? 3 

CHAPITRE XXVII. — Saint Angustia 299 

CHAPITRE XXVIII, — Sainte Catherine de Glnes 3orj 

Chapitre XXIX. — Saint Joseph de Cuperlioo Sai 

Cha pitre XXX. — Saint Denys 33g 

Chapitre XXXE, — Sainte Thérése 345 

Chapitre XXXII. — Saint Jnde , 355 

Chapitre XXX 11I. — Sainte Gerirtide 3£3 

Chapitre XXXtV, — Saint Joan de Mullía et Saint Félix 

de Valois.t, 375 

C HA PITRE XXXV. — Sai nt Cbr i s Lop he * 387 

Chapitre XXXVI. — Mane Alacocque 395 

Chapitre XXX Vlh — Saint Siméon Salus 405 


ÉMLLE CÜL1A ET C 1 * — IMF 1 MUE RIE DE LAONT